CHAPITRE XIV
Appréciation des résultats de la doctrine positive dans son état préliminaire.
Ainsi que je Fai indiqué, nos conclusions scientifiques ne sauraient être ni aussi importantes, ni aussi étendues que nos conclusions logiques, parce qu'elles se rapportent à un système de connaissances à peine institué; cependant, il est nécessaire d'esquisser la nature propre et l'enchaînement des études abstraites que nous avons successivement examinées, en les considérant désormais, conformément à notre principe, comme autant d'éléments nécessaires d'un seul corps de doctrine.
D'un tel point de vue philosophique, nous avons reconnu que, du moins pour l'ensemble de l'évolution humaine, il existe une harmonie naturelle entre nos connaissances et nos besoins. Les connaissances qui nous sont interdites sont précisément celles qui n'auraient d'autre destination que de satisfaire une vaine curiosité. Nous ne devons cherchera connaître que les lois des phénomènes susceptibles d'exercer sur l'hunranité une influence quelconque; or, une telle action, quelque indirecte qu'elle puisse être, constitue une base d'appréciation positive, dont la pleine réalisation peut seulement suivre quelquefois de très loin la manifestation des besoins correspondants, surtout par suite de l'imparfaite institution du système de nos recherches. Celte élaboration doit embrasser, d'une part, l'humanité elle-même, envisagée dans son existence et son activité; et, d'une autre part, le milieu général, dont l'influence permanente constitue un élément essentiel de l'ensemble du mouvement. Toutes les considérations, scientifiques aussi bien que logiques, concourent à montrer la nécessité de l'élude du milieu ; ce qui divise naturellement la science en deux études, l'une relative à l'existence inorganique, l'autre à Texistence organique; la première servant de préambule à la seconde, et celle-ci modifiant simplement les phénomènes de la première par une plus noble activité. F^es trois modes essentiels, d'abord mathématique, puis physique,
et enfin chimique, du premier ordre d^éludes, et pareillement les deux modes propres à l'existence organique, individuelle ou sociale, présentent ainsi une série scientifique parfaitement correspondante à la série logique que nous venons d'apprécier, et ses cinq degrés nous conduiront aussi à l'état normal de la vraie philosophie.
L'existence mathématique est de toutes la plus simple et la plus universelle. Sous la forme géométrique, d'abord, et mécanique ensuite, elle constitue la seule espèce d'existence que nous puissions apprécier en chacun des cas nombreux et importants où notre investigation ne peut reposer que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif scientifique qui érige l'ensemble des études mathématiques en premier élément de la philosophie positive, indépendamment des motifs logiques déjà examinés. Le seul grand résultat qui en découle directement pour l'éducation scientifique consiste dans le développement systématique du sentiment des lois logiques, sans lesquelles on ne concevrait jamais les lois physiques. Ce sont les spéculations numériques, source de l'analyse mathématique, qui ont historiquement fourni la plus ancienne manifestation des idées d'ordre et d'harmonie, graduellement étendues ensuite aux sujets les plus complexes. A cela près, la science mathématique se compose surtout de la géométrie et de la mécanique, qu'on peut regarder comme relatives aux notions primordiales d'existence et d'activité; car, dans l'ordre statique, tous les phénomènes sont réductibles à des rapports de grandeur, de forme ou de situation ; et, dans l'ordre dynamique, à de simples mouvements, partiels ou généraux. Sans aller jusqu'à cette simplification, abusive dans la pratique, où elle pourrait égarer, ainsi que le témoignent avec évidence les empiétements des géomètres, l'universalité spéculative de celle double étude primordiale reste néanmoins évidente, puisqu'une telle existence mathématique doit se retrouver dans tout autre mode plus composé et plus élevé, bien quelle li'y constitue pas l'unique élément, ni même le principal. La géométrie est plus générale que la mécanique, car nous pouvons concevoir l'existence sans aucune activité, en supposant, par exemple, des astres immobiles, auxquels la géométrie pourrait seule convenir; et c'est à la géométrie que nous
PREMIERS RÉSULTAIS DE LA DOCTRINE POSlTIVt. 617
devons le premier sentiment des lois d'harmonie, qui n'y sont jamais troublées par aucun mélange avec les lois de succession. Cependant, sous le rapport scientifique proprement dit, la mécanique est la principale branche des mathématiques, en vertu de ses relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la philosophie nalurelle,et aussi à cause que les spéculations mécaniques se compliquent toujours de considérations géométriques, ce qui diminue leur perfection logique, mais rend leur réalité plus prononcée, et leur permet de représenter l'ensemble de Texislence mathématique. Ce préambule de la philosophie naturelle compose, avec la manifestation astronomique, la seule partie de la science inorganique qui soit parvenue à sa pleine constitution normale ; aussi j'attachais une grande importance à faire ressortir la coïncidence des lois primordiales sur lesquelles repose cette constitution, avec les lois qui semblent propres à la seule existence organique, afin de montrer, par la corrélation directe des deux cas extrêmes, la tendance de toutes nos connaissances à une véritable unité scientifique, en harmonie avec leur unité logique déjà constatée. Les notions intermédiaires, celles de Tordre physico-chimique, confirmeront sans doute une telle convergence, quand elles auront été établies rationnellement. J'ai montré que les lois physiques qui servent de base à la théorie du mouvement et de l'équilibre, et par suite à toutes leurs conséquences, sont autant applicables aux phénomènes mécaniques des corps vivants qu'à tous les autres, sauf les difficultés qui résultent d'une complication plus grande; et nous avons reconnu spécialement en biologie que l'étude de la mécanique animale doit commencer par une telle application, sans laquelleelleserait tout àfaitinintelligible. Mais maintenanlil faut aller beaucoup plus loin, et montrer que cette application doit s'étendre même aux phénomènes sociaux. Quant à la première de ces lois, celle de Kepler, si mal qualifiée de loi d'inertie, il sulfit de l'envisager sous son aspect réel, comme loi de persistance mécanique, pour y voir aussitôt un simple cas particulier de la tendance de tous les phénomènes naturels à persévérer dans leur état si rien ne vient le troubler; tendance spécialement constatée à l'égard des phénomènes les plus simples et les plus généraux. J'ai déjà ramené à ce principe le cas
biologique de l'habitude, seulement modifié par rintermitlence caractéristique des phénomènes correspondants. Dans la vie sociale, moins rapide et plus durable que la vie individuelle, nous envoyons un exemple dans la tendance opiniâtre de tout système politique à se perpétuer. En physique aussi, nous avons constaté, au sujet de Tacoustique, que certains phénomènes manifestent, jusque dans les moindres modifications moléculaires, une disposition à la reproduction des actes, qu'on supposait auparavant particulière aux corps vivants,et qui rentre évidemment dans la loi de la persistance mécanique. On ne saurait méconnaître la subordination de tous les divers effets naturels à quelques lois universelles modifiées suivant les conditions propres à chaque cas. Il en est de même pour notre seconde loi du mouvement, celle de Galilée, relative à la conciliation de tout mouvement commun avec les différents mouvements particuliers, laquelle s'étend à tous les phénomènes, organiques ou inorganiques; les diverses relations mutuelles, actives ou passives, étant radicalement indépendantes de toute action quelconque exactement commune aux différentes parties composant un système. Nous trouvons en biologie la vérification de celte loi, dans le cas de la sensibilité et de la conlractilité, puisque, nos impressions étant purement comparatives, notre appréciation des différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. En sociologie, elle n'est pas moins incontestable, car toute perturbation dans Tinlérieur d'un système politique quelconque résulte de l'inégalité du mouvement des différentes parties, dont l'économie mutuelle ne serait nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide à laquelle tous les éléments participeraient avec une égale énergie. Le domaine physico-chimique présente un cas analogue dans les effets thermoméiriques uniquement dus aux inégalités mutuelles, et sans doute nous en constaterons beaucoup d'autres quand la science sera plus avancée. Quant à la Iroisièine loi du mouvement, celle de Newton, qui consiste dans Téquivalence de l'aclion et de la réaction, son universalité est plus frappante que celle des deux autres : c'est la seule, en effet, dont on ait soupçonné l'extension à toute économie naturelle. Pourvu qu'on l'envisage selon l'esprit des phénomènes correspondants,
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l'équivalence de l'action et de la réaction peut être sans doute aussi réellement observée envers les effets physiques, chimiques, biologiques, et même sociaux, qu'à l'égard des simples effets mécaniques. Outre la mutualité inhérente à toutes les actions réelles, il est certain que l'estimation générale des réactions mécaniques, d'après la combinaison des masses et des vitesses, trouve partout une application analogue. Si Berthollet a rendu sensible l'influence chimique de la masse, auparavant méconnue, une discussion équivalente manifesterait non moins nettement son influence biologique ou politique. L'intime solidarité qui distingue les phénomènes vitaux, et encore davantage les phénomènes sociaux, où tous les aspects se montrent connexes, est surtout très propre à nous familiariser avec l'universalité de cette troisième loi du mouvement. Chacune des trois lois sur lesquelles repose la mécanique rationnelle n'est, au fond, que la manifestation mécanique d'une loi générale applicable à tous les phénomènes possibles. Afin de mieux caractériser ce rapprochement capital, il importe de l'étendre aussi au célèbre principe général par lequel d'Alembert a rattaché les questions de mouvement aux questions d'équilibre. Soit qu'on le considère, suivant ma proposition, comme une heureuse généralisation de la troisième loi du mouvement, ou qu'on persiste à y voir une notion distincte, il n'en est pas moins en conformité avec une conception universelle d'après laquelle l'appréciation dynamique est toujours liée à l'apnréciation statique, les lois d'harmonie étant sans cesse maintenues au milieu des lois de succession. Ici encore, la sociologie nous offre l'exemple le plus décisif, quoique le plus souvent implicite, de cette relation générale, parce que ces deux aspects y sont plus prononcés et plus solidaires qu'en aucun autre cas. Si l'on pouvait connaître suffisamment les lois d'existence, on y verrait sans doute rentrer, comme en mécanique, toutes les lois d'activité. Mais lors même que nous sommes obligés de procéder en sens inverse, c'est encore au fond d'après la même conception de convergence nécessaire entre l'appréciation statique et l'appréciation dynamique; seulement ce principe universel est employé sous un nouveau mode conforme à la nature des phénomènes, et dont les spéculations sociologiques nous olfrent VOL, n 39
d'importants exemples. Les lois de la mécanique rationnelle ne constituent donc que la première manifestation de certaines lois générales, nécessairement applicables à l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Quoiqu'elles aient été nécessairement constatées d'abord dans le sujet le plus simple et le plus général, elles ne sont pas dues à l'esprit malhématique, qui est aujourd'hui le principal obstacle à leur appréciation philosophique. Celle conception résulte d'une première réaction scientifique de l'esprit positif propre aux éludes organiques, et surtout aux spéculations sociologiques, sur les notions fondamentales qui ont semblé jusqu'à présent particulières aux éludes inorp.aniques. Sa valeurphilosophique tient à l'identité qu'elle établit entre les lois initiales des deux ordres extrêmes de phénomènes naturels; et l'indication précédente est destinée à signaler ici, dans le seul cas compatible avec l'extrême imperfection de la science actuelle, le premier type essentiel du nouveau caractère d'universalité que devront prendre les principales notions positives sous l'ascendant normal du véritable esprit philosophique. Les lois universelles que nous avons reconnues, bien que suffisantes pour le cas qui nous les a fournies, sont bien loin de pouvoir suffire dans les sujets plus complexes ; cependant on peut assurer que leur application fournira toujours de précieuses indications scientifiques, parce que de telles lois doivent constamment dominer les lois plus spéciales relatives aux autres modes abstraits d'existence et d'activité. Ces lois distinctes pourront peut-être, avec le temps, être investies, bien qu'à un moindre degré, d'un semblable caractère d'universalité ; mais sans attendre cette concentration ultérieure, les explications précédentes autorisent à concevoir le système entier de nos connaissances comme susceptible, à certains égards, d'une véritable unité scientilique, indépendamment de l'unité logique, quoique en
harmonie avec elle.
Si nous avons trouvé dans les mathématiques les lois de l'existence inorganique, l'astronomie nous dévoile le milieu universel dont l'ascendant domine le cours de .tous les autres phénomènes. Son appréciation doit sembler contraire au grand précepte baconien sur la nature abstraite des spéculations propres à la philosophie première: les notions astronomiques
PRKMIEUS UISULTATS DC LA DOCTRINK l'OSUlVK.
n'étant en réalité que des notions mathématiques restreintes au cas céleste. Mais cette infraction est plus apparente que réelle. Dans les études astronomiques, en effet, les phénomènes géométriques et mécaniques sont toujours abstraitement considérés, comme si les corps correspondants n'en pouvaient comporter d'autres ; tandis que le caractère de toute théorie concrète consiste dans la combinaison directe et permanente des divers modes inhérents à chaque existence totale. Les spéculations mathématiques ne perdent pas en astronomie leur nature abstraite, elles la développent davantage sur un exemple capital dont les difficultés caractéristiques constituent la principale destination des recherches mathématiques, en même temps que leur meilleure stimulation logique. Cette application exerce d'ailleurs une réaction éminemment propre à démontrer la réalité et la portée des notions mathématiques. C'est surtout cette partie de la philosophie inorganique qui développe le sentiment d'une économie nécessaire, émanée des relations invariables propres aux phénomènes correspondants, et dont l'ascendant fondamental, radicalement soustrait à notre influence, doit servir de règle à notre conduite effective. Notre éducation individuelle maintiendra certainement l'influence philosophique que les éludes astronomiques ont exercée sur notre espèce. Toutefois, le point de vue humain devra toujours prévaloir dans ces études ; car, du point de vue céleste, l'astronomie semblerait très peu satisfaisante, d'après notre ignorance radicale des lois cosmiques et la restriction de nos recherches au monde dont nous faisons partie. L'astronomie nous offre le premier exemple des empiétements de l'esprit mathématique; mais, ainsi que nous l'avons vu, son ascendant n'offre pas en cette science les dangers qu'il occasionne dans les études plus compliquées, parce qu'il est pleinement conforme à la nature des recherches astronomiques.
En physique, on constate d'abord une nouvelle activité plus complexe, modiliant lactivité antérieure plus simple. Les phénomènes physiques sont communs à tous les corps ; mais leur manifestation exige un concours de circonstances plus ou moins composé, et non continu. Parmi les cinq catégories physiques, la pesanteur seule présente une véritable généralité mathématique, aussi constitue-t-elle la transition de
LA PHILOSOPHIK POSITIVE.
Fastronomie à la physique. Les autres sont de plus en plus spéciales, et c'est d'après cette spécialité croissante que nous les avons classées. Cette étude forme, conjointement avec la chimie, le couple scientifique destiné à lier les sciences mathématiques aux sciences organiques. Si cette transition n'exislait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science humaine, alors composée de deux éléments radicalement héléroi;ènes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée, quand même on admettrait, d'ailleurs, qu'une telle lacune permît l'essor de l'esprit positif. Mais cet élément intermédiaire, en s*^ liant aux éléments extrêmes, vient constituer une hiérarchie scientifique suffisamment parfaite. D'après sa position intermédiaire, cette double étude ne saurait avoir ni la simplicité du couple malhématico -astronomique, ni la solidarité du couple biologico-sociolo-iqae. Nous savons combien il y a peu d'unité dans les diverses parties hétérogènes dont se compose la physique, et il y a lieu de penser que le nombre des éléments irréductibles augmentera encore, car la diversité ne doit pas correspondre seulement à celle des sujets étudiés, mais à celle de nos moyens organiques d'exploration. Or, parmi les cinq sujets actuels de la physique, deux s'adressent chacun à un seul sens, l'un à Touïe, l'autre à la vue. et ceux-là ne sauraient jamais coïncider. Les trois autres se rapportent également à la vue et au toucher, et cependant personne n'oserait regarder la thermologie et l'électrologie comme susceptibles de fusion avec la barologie, ni même entre elles, quelque incontestables que soient, à certains égards, leurs relations. D'ailleurs, le nombre effectif de nos sens extérieurs n'est pas à l'abri d'une grave incertitude, d'après l'état d'enfiince où se trouve encore la théorie des sensations. Une appréciation vraiment rationnelle conduirait, sans doute, à distinguer entre les deux sensations de chaleur et de pression, aujourd'hui confondues avec celle du tact, qui semble destinée à réunir toutes les attributions dont le siège spécial n'est pas clairement déterminé. Il est évident, en outre, que l'odorat et le goût, très employés en chimie, n'ont aucune ionclion en physique; cependant, il semble que chacun d'eux aurait déjà suscité un déparlement dislinct, comme la vue et rouïe, si notre organisation avait été, sous ce
^iiBf
rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup d'animaux supérieurs. Le mode d'existence inorganique, appréciable à l'odorat, paraît, en effet, n'être pas moins distinct de ceux qui correspondent aux deux autres sens que ces derniers ne le sont entre eux, comme le confirment la persistance et l'énergie de ce sens dans l'ensemble de la série animale. Notre imperfection organique pourrait, sans doute, être compensée à un certain degré par une investigation artificielle, et un perfectionnement de nos relations avec les plus intelligents animaux conduirait au même but. Quoi qu'il en soit, il 'est clair que le nombre des éléments irréductibles qui constituent la physique n'est pas encore rationnellement fixé. Jusqu'à ce (ju'il soit déterminé, la science demeurera exposée aux empiétements des abus mathématiques et métaphysiques. Les imperfections inhérentes à sa nature ou relatives à une vicieuse culture, n'empêchent pas d'établir le rang de la physique dans l'échelle des sciences. Ce rang est déterminé par le principe universel de la généralité décroissante, et ce principe remédie aux inconvénients de la multiplicité propre à la physique, en instituant une transition graduelle des spéculations barologiques, presque adhérentes à l'astronomie, aux spéculations électrologiques, les plus voisines de la chimie.
Quant à la chimie considérée séparément, elle se rapporte à un mode si intime et si complet de l'existence inorganique, qu'on a eu beaucoup de peine à le distinguer suffisamment de l'existence organique. Les phénomènes de diverses substances présentent des différences qui ne sont pas réductibles comme en physique à de simples inégalités de degré, et ici se trouve pleinement développée la tendance des phénomènes à devenir de plus en plus modifiables à mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Celte tendance, il est vrai, se manifeste en physique, où elle donne naissance à la méthode expérimentale ; mais elle est bien plus complète en chimie, où elle s'étend jusqu'à l'intime composition moléculaire; et comme une telle modification ne saurait avoir lieu dans les cas vitaux sans suspendre ou supprimer des phénomènes beaucoup plus précaires, la chimie restera toujours, et de plus en plus, la principale base de notre puissance matérielle, Sous l'aspect spéculatif, la chimie a une extrême importance
scientifique, en tant qu'elle décèle le mode le plus intime de Texistence inorganique et complète notre connaissance du milieu général dans son influence la plus immédiate sur Torganisme, constituant ainsi avec la physique, mais d*une manière plus prononcée, le lien entre les spéculations inorganiques et les spéculations organiques. Sous le rapport de la solidarité, elle est encore supérieure à la physique, comme plus rapprochée de la biologie, à qui elle empruntera, sans doule, ultérieurement, Tesprit d'ensemble qui lui manque, de même qu'à la physique. J'ai déjà signalé la méthode comparative et la théorie taxonomique comme destinées probablement à perfectionner les spéculations chimiques. Là donc, nous trouvons le terme de l'ascendant du régime analytique et le commencement naturel de la prépondérance du régime synthétique. Cependant, celte science est particulièrement sujette aux envahissements abusifs d'un traitement dispersif. Elle doit être soustraite aux empiétements, non seulement mathématiques, dont jusqu'à un certain point la physique la préserve, mais à ceux de la physique elle-même. De même que quelques savants ne voient en physique que des phénomènes géométriques et mécaniques, d'autres ne voient dans les phénomènes les mieux caractérisés de la chimie que de simples effets physiques; tendance d'autant plus contraire au progrès de la chimie, qu'elle repose en partie sur l'incontestable affinité des deux sciences. Mais quelle que soit Timperfeclion, logique et scientifique, de la chimie, où la prévision n'est presque jamais possible qu'à certains égards secondaires, le sentimeni des lois naturelles, étendu aux phénomènes les plus compliqués de l'existence inorganique, n'y est pas développé d'une façon moins frappante ni moins continue. Ainsi donc, nous avons apprécié dans son ensemble la science préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique jusqu'à sa terminaison chimique, auxquelles la physique vient servir de transition.
Jusqu'à ce qu'ait surgi la science biologique, l'évolution Jogique exigeait que l'esprit humain s'occupât des sciences inorganiques qui, à raison de leur simplicité supérieure, constituent la base de nos connaissances, d'où devait découler la posilivité rationnelle; et tant que l'esprit positif n'a pas été
étendu aux phénomènes sociaux, la biologie avait à souflrir de l'impulsion perturbatrice provenue des sciences antérieures. €'est pourquoi les biologistes doivent voir dans la sociologie le seul moyen de se garantir contre les prétentions également oppressives, quoique opposées, des physiciens et des métaphysiciens. La science organique se décompose en deux parties : la science de la vie individuelle et celle de la vie collective; mais la considération humaine doit être prépondérante dans les deux.Bien que la seconde exerce sur la première une importante réaction, la sociologie repose sur la biologie, sans laquelle elle ne pourrait connaître l'agent des phénomènes qui lui sont propres. La tendance des sciences inférieures à dominer les supérieures a été, en biologie, bien plus puissante qu'en aucun autre cas; parce que les phénomènes vitaux étant en grande partie mécaniques, physiques et surtout chimiques, il était difficile de déterminer ce qu'ils offrent de réellement propre, et par conséquent d'introduire l'esprit positif dans cet ordre de recherches. L'esprit théologique ou métaphysique semblait constituer la seule garantie contre l'introduction abusive de l'esprit inorganique; or, je n'ai pas besoin de démontrer combien une telle protection doit compromettre l'esprit scientifique. La situation produite par la résistance nécessaire de la raison, moderne à l'ancien régime était caractérisée par l'opposition de la doctrine biologique à des faits évidents, comme dans le cas de la théorie de Descartes, sur l'automatisme des bêtes, adoptée pendant plus d'un siècle et dont Buffon lui-même n'a pu s'affranchir pleinement, quoique ses propres contemplations dussent lui en montrer l'absurdité. Il sentit le danger de l'usurpation mathématique, mais elle lui paraissait préférable à la tutelle théologico-métaphysique, qui était la seule alternative. Nous avons vu comment la difficulté avait été dénouée parles deux grandes conceptions de Bichat, l'une physiologique, l'autre anatomique. La première consiste dans la distinction entre la vie organique ou végétative et la vie animale, distinction qui forme la base de la saine philosophie biologique; la seconde, dans la grande théorie des tissus élémentaires, qui est en biologie l'équivalent scientifique de la théorie moléculaire en physico-chimie. Celte conception statique a procuré à la no-
tion dynamique une pleine consistance philosophique, en permellant d'assigner à chacun des deux modes d'existence un siège spécial. Bichat n'élendit pas au delà de Thomme sa théorie, qui, bornée au cas le plus compliqué, ne sérail jamais devenue réellement rationnelle. Nous devons la possibilité de rétendre, et, conséquemment, d'établir la rationalité de la science, à la méthode comparative, laquelle nous a découvert la succession graduelle des degrés d'organisation ou de vie. Lamarck, Oken et de Blainville nous ont mis en possession de ce puissant instrument logique qui est aussi la notion prépondérante de toute éminenle contemplation biologique, parce que les aspects anatomique et physiologique s'y unissent à l'aspect laxononiique. La notion du milieu avait d'abord absorbé celle de l'organisme, qui a pris enfin l'activité qui convient à sa nature, d'après la considération d'une longue succession de systèmes vitaux, de plus en plus complexes. Quoique les idées d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter des éludes inorganiques, leur plus haute manifestation sous forme de classification et de hiérarchie ne pouvait émaner que de la science biologique, d'où elles doivent s'étendre à la science sociale. Jusqu'à ce jour, on n'a fait simplement en biologie qu'assigner la position des diverses questions, et les lacunes y sont grandes et nombreuses; mais par les travaux de ses plus éminents interprètes, cette science a pris cependant un vrai caractère de généralité, et sa constitution scientifique est aussi rationnelle que celle des précédentes. Toutefois elle n'est pas encore complète, ainsi que le témoignent la persistance du conflit entre l'école métaphysique et l'école physico-chimique et les difficultés que rencontre la grande conception de la spontanéité vitale, se développant à des degrés déterminés entre les limites des lois de l'existence universelle. On obvierait à ce défaut au moyen d'une éducation qui permettrait aux biologistes d'appliquer à leurs propres éludes les vérités des sciences inorganiques, sans souffrir les empièlenienls d'une science inférieure ou d'une fausse philosophie ; mais l'intervention de la sociologie n'en serait pas moins nécessaire, le dernier degré biologique, la vie intellectuelle et morale, adhérant à la vie sociale. Le peu d'importance des résultats obtenus jusqu'ici pai' l'admirable
conception de Gall est dû à l'insulfisance de la connaissance biologique de l'homme, instituée du seul point de vue individuel ] et les meilleures conceptions à ce sujet ne pourront jamais acquérir une complète efficacité, ni même une véritable stabilité, tant qu'elles ne seront pas subordonnées à la sociologie. De cette manière, les études véritables pourront échapper à la domination de l'ancienne (philosophie et aux usurpations de l'esprit mathématique, sous la forme physicochimique ; et ainsi seulement, en biologie comme dans la science sociale, une même conception satisfera à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond nécessairement identiques.
L'accroissement de l'existence réelle, en s'élevant de l'organisme individuel à l'organisme collectif, est donc la cause originaire de la seule science qui puisse être finale. Si celte complication définitive est d'une autre nature que les trois précédentes, elle n'est pas moins incontestable que celles déjà éprouvées en passant du degré mathématique au degré physique, du degré physique au degré chimique, et du degré chimique au degré biologique ; et elle s'accorde d'ailleurs avec la généralité décroissante des phénomènes successifs. L'expansion continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent l'organisme social séparent profondément ce cas du précédent, quoique leurs éléments soient nécessairement homogènes; et la séparation serait encore plus irrécusable si nous considérions l'ensemble de l'espèce humaine. Sous l'aspect logique, nous avons vu que l'investigation individuelle ne nous aurait pas fourni la méthode de filiation ; et sous l'aspect scientifique, il est également clair que la connaissance des lois de la vie individuelle ne peut nous rendre susceptibles d'en jamais déduire les phénomènes successifs de l'évolution sociale ; car chaque degré ne peut être rattaché qu'à celui qui le précède immédiatement, quoique leur ensemble doive rester en harmonie avec le système des notions biologiques. En même temps qu'elle est indispensable, cette séparation semble constituer la principale difficulté logique et scientifique pour les esprits les plus avancés, à cause de la tendance des études inférieures à absorber les supérieures, en vertu de leur positivité antérieure et d'après leurs relations
naturelles ; tendance si spécieuse que, dans ce cas extrême, presque aucun des plus éminents penseurs de notre siècle n*a pu s'y soustraire.
La constitution de la sociologie nous offre raccomplissement systématique des éternelles conditions d'originalité et de prééminence des spéculations sociales, que la théologie et la métaphysique se sont instinctivement efforcées de maintenir, quoique d'une manière fort insuffisante, depuis que la méthode positive a commencé à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. Au nom de la positivité et de la rationalité, nous avons réclamé et rétabli l'ascendant philosophique des spéculations sociales, en faisant cesser l'isolement où les diverses écoles théologico-métaphysiques tiennent le système des études morales et politiques envers l'ensemble de la philosophie naturelle. Nous voyons que la convergence des besoins logiques et scientifiques prescrit la subordination de cette science finale à toutes les autres, sur lesquelles elle redevient ensuite prépondérante par sa réaction philosophique. Aussi, devais-je attacher beaucoup de prix à signaler les liaisons directes qui résultent de la nature des études respectives, vu la double nécessité continue de connaître préalablement, d'une part, le milieu, d'une autre part, l'agent de l'évolution sociale. La position encyclopédique assignée à la sociologie se trouve ainsi confirmée en une foule d'occasions, indépendamment de l'obligation logique d'élever, par une telle marche, la méthode positive jusqu'à sa phase sociologique. Mais, quelle que soit l'importance des notions ainsi transportées des sciences inorganiques à h sociologie, le principal office scientifique doit surtout appartenir à la biologie, laquelle, d'après la nature des sujets respectifs, doit toujours fournir l'idée fondamentale qui doit diriger les recherches sociologiques, et, souvent même, rectifier ou améliorer les résultats. D'ailleurs, c'est la biologie qui nous présente l'état domestique, intermédiaire entre l'existence individuelle et Texistence sociale, plus ou moins commun à tous les animaux supérieurs, et qui est, dans notre espèce, la vraie base primordiale du plus vaste organisme collectif. Toutefois, l'élaboration originale de la nouvelle science a dû être essentiellement dynamique; en sorte que les lois d'harmonie y ont
été presque toujours implicitement considérées parmi les lois de succession dont l'appréciation pouvait seule constituer aujourd'hui la physique sociale. Aussi, sa plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-telle dans la liaison que j'ai établie entre la série sociologique et la série biologique, qui permet d'envisager la première comme un simple prolongement de la seconde, quoique les termes de l'une soient coexistants, et ceux de l'autre successifs. A cette différence près, nous trouvons que le caractère essentiel de l'évolution humaine résulte de la prépondérance toujours croissante des attributs supérieurs, qui placent l'homme à la tête de la hiérarchie animale, où ils nous permettent aussi d'apprécier les principaux degrés d'animalité. On parvient ainsi à concevoir l'immense système organique comme liant la moindre existence végétative à la plus noble existence sociale par une longue succession qui, bien que nécessairement discontinue, n'en est pas moins homogène. Enfin, le principe d'un tel enchaînement consistant dans la généralité décroissante des principaux phénomènes, cette double série organique se rattache h la série inorganique rudimentaire dont l'arrangement intérieur obéit au même principe.
La direction nécessaire du mouvement humain étant ainsi déterminée, il ne restait plus pour constituer la sociologie qu'à en caractériser la marche générale. C'est ce que j'ai accompli par ma loi fondamentale d'évolution qui, avec la loi hiérarchique, établit un véritable système philosophique dont les deux éléments principaux sont absolument solidaires. Dans cette conception dynamique, la sociologie se rattache radicalement à la biologie, puisque l'état initial de l'humanité coïncide essentiellement avec celui où les animaux supérieurs sont retenus par leur imperfection organique : leur aptitude spéculative ne dépassant jamais le fétichisme primitifdont l'homme ne serait jamais sorti sans l'énergique impulsion du développement collectif. La similitude est encore plus évidente quant au point de vue pratique. La théorie sociologique étant ainsi constituée, il fallait la mettre à l'épreuve en l'appliquant à l'appréciation historique de la progression mentale et sociale qui, depuis quarante siècles, élève continuellement l'élite de l'humanité. Cette épreuve a décrédité toutes les conceptions
historiques proposées jusqu ici, et elle a montré la réalité de la théorie en expliquant et en appréciant chaque phase à mesure qu'elle se présentait, de manière à nous permettre de glorifier les services rendus par les influences les plus opposées. Sans une telle préparation politique et philosophique, aucun esprit n'aurait pu s'affranchir assez complètement de l'antique philosophie et (les préjugés critiques, pour leur substituer cette disposition scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais beaucoup plus nécessaire, et en même temps plus difficile, envers les études les plus transcendantes et les plus passionni'es que l'esprit humain puisse aborder. Ainsi, les mêmes conditions qui exigeaient cette élaboration devaient aussi la seconder. Son etficacité pratique est inséparable de sa réalité théorique, puisqu'elle rattache le présent, sous tous les aspects possibles, à l'ensemble du passé; de manière à mettre également en évidence la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène important; et de là résulte, dans le cas politique, la possibilité d'une relation entre la science et l'art. Quelque nouvelle que soit cette science, elle a déjà rempli les conditions essentielles de son institution, en sorte qu'il ne restera plus désormais qu'à poursuivre son développement spécial ; sa complication est plus que compensée par sa solidarité et la prépondérance de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail. Supérieure en rationalité à toutes les sciences antérieures, elle est évidemment destinée à étendre sur elles son influence, afin d'y réparer peu à peu les désastres des tendances dispersives propres à l'élaboration préparatoire des connaissances réelles.
L'appréciation scientifique et l'appréciation logique, ainsi complétées, aboutissent au même point; et la longue et difficile préparation proposée et commencée par Descartes et Bacon se trouve accomplie. Tout est donc prêt pour l'avénement de la vraie philosophie moderne. Il ne me reste plus qu'à montrer l'action à la fois mentale et sociale de celte philosophie, en faisant une dernière application de ma théorie de l'évolution humaine.
CHAPITUE XV.
Apprc'cialion de l'aclioii tinalo de la philosophie positive.
Aucune révolution précédente n'a pu modifier l'existence humaine aussi profondément que devra le faire l'avènement de l'état positif, dans lequel nous avons reconnu la seule issue possible à l'immense crise qui agite l'Europe depuis un demisiècle. Nous savons ce que doivent être l'élaboration et le caractère politiques de la philosophie positive dans un avenir qui se rapproche rapidement; je n'ai donc plus qu'à indiquer, d'une manière plus générale, Faction normale que devra exercer le nouveau régime philosophique quand il sera devenu prépondérant. Je considérerai cette grande régénération philosophique sous quatre aspects : Tun scientifique ou plutôt rationnel, l'autre moral, le troisième politique, et le dernier
esthétique,
Et d'abord, l'état positif aura une entière cohérence mentale, qui n'a jamais pu exister à un pareil degré chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés. L'espèce d'unité spéculative qui a existé sous le système polythéique, quand toutes les conceptions humaines présentaient un aspect uniformément religieux, était menacée d'une perturbation perpéuelle par la positivité spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles. Dans la période scolastique, un semblant d'harmonie était dû à un équilibre précaire et incomplet : mais la transition actuelle est à ce point contradictoire, que les meilleurs esprits sont habituellement soumis à trois régimes incompatibles. D est impossible de se faire une juste idée de l'harmonie qui existera quand toutes nos conceptions seront pleinement positives, sans le moindre mélange d'aucune philosophie hétérogène. On pourrait se la représenter en y voyant surtout l'extension totale et définitive du bon sens vulgaire, qui, longtemps borné à des opérations partielles et pratiques, s'est ensuite emparé du domaine spéculatif. La prépondérance de cette même sagesse universelle,
que les exigences de la vie active nous rendent familière à l'égard des plus simples sujets, nous fera renoncer partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la nature intime des phénomènes pour restreindre nos recherches aux seuls sujets accessibles. Nous reconnaîtrons le caractère relatif de toutes nos connaissances, et nos théories quelconques seront uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui ne saurait jamais être entièrement dévoilée, des approximations aussi satisfaisantes que puisse le comporter à chaque époque l'état correspondant de l'évolution humaine. Cette appréciation logique sera en pleine harmonie avec le sentiment d'un ordre spontané, indépendant de nous, et sur lequel notre intervention ne saurait exercer que des modifications secondaires, extrêmement précieuses, toutefois, puisqu'elles sont la base de notre puissance effective. Il est impossible aujourd'hui d'imaginer l'irrésistible conviction que devra produire la régularité journalière du spectacle extérieur, quand toutes les influences perturbatrices auxquelles nous expose ce qui reste encore des croyances théologiques auront cessé d'agir. De plus, les tendances absolues des anciennes philosophies nous empêchent de concevoir convenablement la liberté que la nature et la destination des théories réelles laissent à notre intelligence. Notre situation transitoire est si différente de l'état final, que nous ne pouvons apprécier l'importance et la rapidité du progrès qui sera ainsi garanti, notre seule mesure étant le terrain gagné durant les trois derniers siècles, sous un régime imparfait et même vicieux, qui a occasionné le gaspillage de la plus grande partie de nos forces intellectuelles. Pour bien sentir quelle avance doivent prendre les sciences quand elles seront systématiquement cul tivées. il faut considérer séparément la parfaite harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin relativement aux notions pratiques.
Dans la science abstraite, les savants remplaceront l'élaboration préliminaire dont nous avons reconnu les diverses imperfections, soit scientifiques, soit logiques, par une marche vraiment rationnelle. Quand l'esprit sociologique aura prévalu, on ue cherchera plus une stérile unité scientifique dans la
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réduction de tous les phénomènes à un seul ordre de lois, et l'esprit humain regardera les diverses classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs convergentes et même à quelques égards analogues ; l'harmonie résultera spontanément entre elles, d'abord de leur commun assujettissement à une même méthode, ensuite de l'identité de leur destination, et enfin de leur subordination à une même évolution générale. Alors on n'aura plus à craindre les empiétements des sciences antérieures sur les plus récentes, ni que celles-ci continuent, pour maintenir leur supériorité, à rechercher l'appui des anciennes philosophies: l'esprit positif appréciera les prétentions de chacune sans oppression comme sans anarchie. Le même ordre réglera l'intérieur de chaque science, et toutes les conceptions démontrées seront à l'abri des attaques auxquelles elles sont exposées par l'ambition illégitime ou l'empirisme dispersif des esprits incompétents. Quoique la science abstraite doive occuper la première place, ainsi que Bacon l'avait pressenti, la construction directe de la science concrète est une des principales fonctions du nouvel esprit philosophique ; mais elle s'exercera sous la direction historique, seule susceptible de fournir la connaissance indispensable des états successifs des existences réelles. Indépendamment de la lumière ainsi projetée sur les lois élémentaires des divers modes d'activité et des précieuses indications pratiques dès lors acquises, il y aura un autre résultat, qui ne saurait être autrement obtenu et se rapporte spécialement aux phénomènes les plus élevés et les plus complexes. Il s'agit de la fixation aujourd'hui prématurée, mais alors accessible, de la durée générale assignée par l'ensemble de l'économie à chacune des principales existences naturelles et entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Cette grande évolution, à peine sortie de son degré préparatoire, doit certainement continuer à êlre progressive pendant une longue suite de siècles au-delà desquels il serait inopportun et irrationnel de spéculer; cependant il importe au développement de l'esprit philosophique d'admettre en principe que l'organisme collectif est nécessairement assujetti, comme l'organisme individuel, à un déclin spontané, même indépendamment des altérations du milieu. L'un n'a pas plus de tendances au rajeu-
LA l'HILOSOPHIE POSITIVE.
nissement que l'autre, et la seule différence dans lef; deux cas consiste dans Timmensilé de la durée et la lente progression de Tun comparées à l'existence si rapidement parcourue de l'autre. La perle de nos illusions sur la perfectibilité indéfinie ne doit pas nous décourager dans nos efforts pour améliorer rélat social, pas plus qu'une mort certaine, même prochaine, n'empêche l'individu de veillera la conservation de sa santé, il serait oiseux de s'arrêter à déterminer le caractère extrême que prendra dans un avenir très lointain l'esprit philosophique, toujours disposé à reconnaître, sans aucun vain espoir, toute destinée inévitable, afin d'adoucir l'amertume du déclin en soutenant noblement la dignité humaine. Il n'appartient point à ceux qui sortent à peine de l'enfance de préparer leur vieillesse, et une telle préparation conviendrait encore moins pour la vie collective que pour la vie individuelle.
Quant à l'influence du nouveau régime mental sur les connaissances pratiques, il serait superflu de faire expressément ressortir l'harmonie qu'il établira entre le point de vue pratique et le point de vue spéculatif, quand ils seront tous deux subordonnés à l'esprit pliilosopbiqije. Le développement pratique se continuera avec rapidité sous l'ascendant de la positivilé rationnelle; et, d'une autre part, l'extension technique n'aura pus moins d'efficacité, en montrant l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la constitution antérieure. Le sentiment de l'action et celui de la prévision seront mutuellement solidaires d'après leur commune subordination au principe des lois naturelles, et cette connexité devra contribuer à populariser et à consolider la nouvelle philosophie, détns laquelle chacun apercevra la réalisation d'une même marche générale envers tous les sujets accessibles à notre intelligence. L'art médical et l'art politique, encore dans Fenfance, serviront d'exemples quand ils seront rationalisés sous l'influence d'une véritable unité philosophique, et que les études concrètes auront été convenablement instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes sont les plus susceptibles de modifications, la vraie relation entre la spéculation et laction sera plus sensible dans les branches qui se rattachent le plus directement à la condition et au progrès
de l'humanité. Telles sont les diverses propriétés que devra développer l'esprit positif, quand il sera parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa pleine universalité. Il faut, maintenant, apprécier l'aptitude de la philosophie positive à consolider et perfectionner la moralité humaine.
La scission que nous avons reconnue entre les besoins intellectuels et les besoins moraux est purement provisoire, et elle cessera dès que le point de vue sociologique sera devenu prépondérant. Dans rétat d'anarchie actuel, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de la ténacité que les règles morales devront acquérir quand elles reposeront sur une irrécusable appréciation de l'influence que les actions et les tendances de chacun de nous exercent sur la vie humaine. Alors finiront les subterfuges par lesquels tant de sincères croyants éludent journellement les prescriptions morales depuis que les doctrines religieuses ont perdu leur efficacité sociale. Le sentiment de l'ordre fondamental demeurera inébranlable au milieu des perturbations les plus profondes. L'unité mentale ne déterminera pas seulement des convictions morales pratiques chez les individus, mais elle constituera de puissants préjugés publics en développant une plénitude d'assentiment qui n'a jamais pu exister au même degré, et elle suppléera à l'insuffisance des efforts privés, en cas de culture imparfaite ou d'entraînement trop énergique. Une telle efficacité ne résultera pas seulement de l'influence de la doctrine morale; qui suffirait rarement à comprimer les inclinations vicieuses; mais d'abord de l'action d'une éducation universelle, et ensuite, de l'intervention continue d'une sage discipline, publique et privée, émanée du même pouvoir moral qui aura présidé à la première éducation. Les résultats ne sont maintenant appréciables que relativement aux doctrines elles-mêmes, où il importe de distinguer les trois degrés que nous avons reconnus propres à la morale universelle, divisée en morale personnelle, puis en morale domestique, enfin en morale sociale.
La morale doit devenir plus pratique qu'elle ne l'a jamais été sous l'ascendant religieux, parce que le premier degré sera envisagé sous son aspect véritable comme base des deux autres, et, à ce titre, soustrait à l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être incorporé à l'ensemble des prescriptions
LA PHILOSOPHIK POSITIVE.
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publiques. Les anciens nVnt pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti rimporlanee, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment réalisé, à cause de la prépondérance qu'il accordait à un but égoïste et chimérique. Qu'on se représente les avantages qui doivent résulter de la concentration des efforts humains sur la vie réelle, individuelle ou collective, dont l'homme est ainsi poussé à améliorer le plus possible l économie, d'après l'ensemble des moyens en son pouvoir, parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier rang, parce qu'elles permettent au plus haut degré ce concours universel où réside notre principale puissance. Si celte restriction tend à diminuer une prévoyance immodérée en faisant mieux sentir le prix de l'actualité, une telle influence peut elle-même consolider l'harmonie commune en détournant de toute accumulation excessive. Une saine appréciation de notre nature, où prédominent originairement les penchants vicieux ou abusifs, rendra vulgaire et unanime l'obligation d'obéir à une discipline et réglera nos diverses inclinations. En outre, la conception scientifique et morale de l'homme comme chef spontané de l'économie réelle, sera un stimulant continu à la culture des nobles qualités, affectives aussi bien qu'intellectuelles, qui le placent à la tête des êtres vivants. L'apathie n'est pas à craindre dans une semblable situation où le juste orgueil suscité par le sentiment de notre prééminence nous rappellera toujours un type de perfection, au-dessous duquel nous devons rester, mais vers lequel nous serons sans cesse attirés. Il en résultera une noble audace à développer en tous sens la grandeur de Thomme, à l'abri de toute terreur oppressive et sans autres limites que les conditions de la vie elle-même. Quant à la morale domestique, nous avons vu quelle est la subordination que prescrivent et le sexe et Tâge. L'union domestique, où l'appréciation sociologique se confond presque avec Tappréciation biologique, montre combien sont profondément naturels les rapports sociaux, puisqu'ils se rattachent ainsi au mode d'existence de tous les animaux supérieurs, dont l'homme constitue seulement le plus complet développement.
Une judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord abstrait, ensuite concret, consolidera, d'ail-
leurs, celte subordination élémentaire en la liant à l'ensemble de la constitution spéculative. En outre, le progrès commun devra développer de plus en plus les diversités nalurellos sur lesquelles est fondée une telle économie; en sorte que chaque élément tendra vers l'existence la plus conforme à sa nature, et la plus convenable à l'harmonie générale. En même temps que l'esprit positif consolidera les grandes notions morales qui se rapportent au premier degré d'association, il fera ressortir l'importance croissante de la vie domestique pour la majorité des hommes, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche davantage de son état normal; d'où l'ordre naturel, qui érige la vie domestique en préambule de la vie sociale, sera garanti contre toute altération sophistique.
L'esprit positif a le premier déterminé le vrai point de vue de la morale sociale. Tandis que la philosophie métaphysique consacre l'égoïsme, et que la philosophie Ihéologique subordonne la vie réelle à une existence imaginaire, la nouvelle philosophie, au contraire, prend la morale sociale pour base de tout son système. Les deux premiers régimes étaient si peu favorables h l'essor des affections purement désintéressées; qu'ils ont souvent conduit à la négation dogmatique de leur existence; l'un d'après de vaines subtilités scolastiques, et l'autre sous Tascendanl des considérations de salut personnel. Aucun sentiment ne pouvant être pleinement développé autrement que par un exercice spécial et continu, surtout s'il est peu prononcé, on doit regarder le sens moral, dont le degré social constitue la plus complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement ébauché par une culture indirecte et factice dont j'ai d'ailleurs apprécié la nécessité préliminaire. Il reste maintenant à faire sentir la supériorité morale d'une philosophie qui rattache chacun de nous à l'existence totale de l'humanité, en tous les temps et en tous les lieux. La restriction de nos espérances à la vie réelle doit fournir de nouveaux moyens de lier notre développement individuel à la marche universelle, dont la considération irraduellement prépondérante constituera la seule voie propre à satisfaire, autant que possible, ce besoin d'éternité inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux de la vie humaine, qui a toujours augmenté avec la progression sociale.
cas
doit se fortifier do plus en plus à mesure que s'évanouit Tespoir chimérique qui dispose à déprécier la vie présente comme simplement accessoire à une autre existence future. L*espril philosophique n'étant qu'une simple extension du bon sens, on peut assurer que c'est lui seul qui, sous cette forme spontanée, a, depuis trois siècles, maintenu l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques, occasionnées ou tolérées par l'ancienne philosophie, lesquelles auraient bouleversé toute l'économie moderne, si la commune sagesse n'en avait pas contenu implicitement l'application sociale. Toutefois, l'opposition pratique n'intervenant que dans le cas de désordres très prononcés, elle ne suffit pas pour en arrêter le renouvellement, toujours imminent tant que dure l'anarchie intellectuelle qui les engendre. En vertu de ses diverses aptitudes, la philosophie positive tendra de plus en plus à représenter le bonheur de l'individu comme dépendant du plein essor des actes bienveillants et des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même en dehors de notre espèce, par une extension graduelle à tous les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement à leur rang dans l'échelle animale et à leur utilité sociale. La nature relative de la nouvelle philosophie la rendra applicable, avec une pleine opportunité et sans aucune inconséquence, aux exigences de chaque cas, individuel ou social ; tandis que le caractère absolu de la morale théologique l'a privée de presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après sa constitution, n'avaient pu être suffisamment prévues. Même avant le complet établissement de la morale positive, les vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, feront ressortir, aux yeux de tous, ses précieux attributs, par la supériorité soutenue de leur conduite, personnelle, domestique et sociale. C'est ainsi que d'irrécusables exemples montreront d'avance la possibilité de développer, d'après les seuls motifs humains, un sentiment de la morale universelle assez complet pour inspirer une invincible répugnance pour tout ce qui lui est contraire, et un attrait irrésistible pour un actif dévouement continu.
Au cours de mon élaboration sociologique, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir, j'ai assez parlé des
résultais politiques de la philosophie positive pour que je puisse me borner, sous ce rapport, à juger le développement et l'application de la division entre l'organisme spirituel ou théorique, et l'organisme temporel ou pratique, dont j'ai déjà suffisamment examiné l'avènement initial.
Nous avons vu que le catholicisme avait suggéré une telle solution politique, dont l'insiitution prématurée avait dû partager le discrédit attaché à l'ancienne philosophie ; et , ensuite, que l'utopie du règne de l'esprit (si bien désigné par M. Mill sous le nom de pèdautocralie), transmise par la métaphysique grecque à la métaphysique moderne, avait obtenu un ascendant croissant, dont l'influence perturbatrice est devenue aujourd'hui directement appréciable. 11 n'existe encore à ce sujet qu'un sentiment vague et imparfait, quoique profond et indestructible, des exigences politiques inhérentes à la civilisation actuelle, qui assignent, en tous genres, une participation distincte à la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la séparation et la coordination sont réservées à l'avenir. La séparation catholique était fondée sur une opposition mystique entre les intérêts célestes et les intérêts terrestres, comme le témoignent les termes de spirituel et de tejuporel, et non pas sur une saine appréciation intellectuelle et sociale, alors impossible; et quand le point de vue terrestre a prévalu sur le point de vue céleste, le principe de la séparation a été gravement compromis, parce qu'il n'y avait alors aucune base logique susceptible de le soutenir contre les divagations révolutionnaires. La politique positive doit donc remonter à la période initiale de cette division et la rétablir sur une démonstration fournie par l'ensemble de l'évolution t^umaine. En constituant partout la prépondérance scientifique et logique du point de vue social, la nouvelle philosophie ne saurait la méconnaître envers la morale, qui doit toujours en olfrir la principale application, et où tout doit être rapporté, non à l'homme, mais à l'humanité. Les lois morales, de même que les lois intellectuelles, sont beaucoup mieux appréciables dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel; et quoique le type du perfectionnement soit identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien plus complètement caractérisé par l'examen de l'évolution sociale que
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