‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 180 sur 345 · IV, p. 237, p. 25G · texte numérisé non relu

IV, p. 237, p. 25G

h. Celle façon de considérer la loi morale dans son rapport aux êtres raisonnables en général, et non pas seulement à l'homme, a été souvent critiquée.

LA PHILOSOPHIE PUATIOL'E DE KA>T

doute que c'est l'Iiomme qui lui suggère directement le concept de rèlre raisonnable en général. Mais il n'admet pas que ce concept soit formé par une sorte de généralisation de certains caractères: s'il le pose en Ini-mêine, et s'il paraît l'investir d'une réalité propre, c'est uniquement parce qu'il considère la raison comme une faculté, au sens fort du mot. et non pas seulement comme l'attribut d'une nature donnée, — comme la facullé d'établir des lois, qui confère le titre de raisonnables à tous les êtres qui en ont conscience ou qui en participent. Que la raison existe en quelque sorte avant l'élre raisonnable, et l'être raisonnable avant riiomme, ce n'est pas réaliser des abstractions, à la ' façon des scolastiques : car on ne crée pas par là une ontologie nouvelle, on marcjue seulement l'ordre vrai de dépendance enire les éléments qui constituent la moralité. Il y a certes, chez Kant, ce ([u'on peut nommer un réalisme moral, comme il y a un réalisme de la science: mais ce réalisme est tout entier dans rallirmation, que la nécessité de la morale, comme celle de la science, ne doit être

— Kant, objecte Schopenhauer, fait Je la raison pure une chose qui subsiste par soi, une livpostase; voilà comment il est amené à parler d'êtres raisonnables en général. Mais nul ne peut léi^itimcnient concevoir un genre rjui ne nous est connu que par une espèce «lonnée ; car on ne peut transporter au genre (pie ce qui est tiré de l'espèce unicjue. Si pour constituer le genre on enlève à l'espèce certains de ses attributs, cjui sait si l'on n'a pas justement supprimé les conditions sans lesquelles lescpialités restantes ne sont plus possibles.^ Nous ne connaissons la raison que dans l'homme : j^arler de l'être raisormable en dehors de l'homme, c'est comme si l'on parlait d'êtres pesants en dehors des corps. « On ne peut se délendre du soupçon, que Kant a ici un peu songe aux bons anges, ou du moins qu'il a compté sur leur concours pour persuader le lecteur. » Ueher die CiuitdlaiiV fier Moral, Urrlit* (Keclam), III, p. 5ii- 312. — V. également la criti<piede la conception de Kant chez Trendelenburf% Der Widerstreit Zivisc/tcn haut und Aristntclps in der Ethik, Historiscîte Bpîtrdge zur Philosophie, IN (1807), P 18O-187. — La conception de Kant, qui a surtout pour obj» t de libérer la vérité morale de tout élément euq)iri(pie, n'implique nullement dans sa pensée actuelle l'existence d'une hiérarchie d'êtres raisonnables en dehors de l'homme Ce «pi'on peut dire seulement, c'est que la représentation d'un monde d'êtres raisonnables en général, avant d'être adaptée, comme elle l'est ici, aux exigences de la |>hilosophie critique, a revêtu une forme imaginative et mystique. V. plus haut, première partie, ch. r, p. 77-80, ch. II, p. Ki3-i'i4. — Cf. Ilegler, Die Psyc/tolofiie in Kants Elhik, p. 137-43. • ^

résolue dans aucun de ses objets matériels, qu'elle tient à sa légalité rationnelle, à sa Gcsetzmassîgkeil, Donc parler des lois qui déterminent la volonté d'un être raisonnable en général, c'est simplement énoncer les conditions qui font que la volonté humaine est déterminable par des lois ; l'apparent dualisme des êtres raisonnables et des hommes n'est pas défini par un rapport de genre à espèce, mais par la distinction qu'il faut établir entre l'élément rationnel de toute moralité objective et la réalité empirique dans laquelle cet élément est engagé ; plus simplement, c'est parce ([ue les lois moiales valent pour la volonté d'un être raisonnable en général, qu'elles valent pour notre volonté propre '.

Ceci revient à exprimer en d'autres termes la nécessité de séparer la Métaphysique des mœiu-s de toute psychologie et d'evclure les doctrines qui partent, pour fonder la morale, de la considération de la nature humaine. Assurément, par là, Kant paraît bien en complet désaccord avec la tradition la plus persistante des écoles morales. Une des idées le plus particullèreoient accréditées parmi les philosophes, c'est que le bien de l'homme se définit par la perfection de l'activité qui lui est propre et résulte de l'achèvement de -sa nature ; originairement cette idée appartient à la philosophie ancienne ; et c'est Aristote qui l'a développée avec le plus de force et de richesse". Cependant l'opposition

1. I\ , p. 256. — H, Cohen, qui soutient vigoureusement l'indépendance de l'Llhique k l'égard de la psychologie et (|ui défend contre Schopenhauer la conception kantienne de l'être raisonnable en général ÇKants Begrùndung der Etiiik, p. i23 sq.) [)ousse la thèse jusqu'à l'extrême paradoxe quand il dit que, même s'il n'existait pas d'hommes, la moralité n'en devrait pas moins être (p. 140). L'objectivisme kantien, qu'il met très justement en lumière, ne va pas cependant jusqu'à réaliser en soi les nécessités de la pensée, en supprimant d'une manière absolue leur rapport à la conscience. — Cf. Otto Lehmann, Ueber Kant' s Principien der Ethik und Schoppnliauer's Beurteilung derselhen, 1880, p. 22-26. — V. aussi la réponse de Ch. Renouvier à la critique de Schopenhauer (^Kant et Schopenliauer, Critique philosophique, y*^ année, 1880, I, p. 27).

2. ^ . Brochard, La morale ancienne et la morale moderne, Revue philosophique, 1901, Ll, p. 1-12.

ou

LA PHILOSOPIIIK PRATIQUE DK K\M

qui oxisto réellement entre la morale aristotélicienne et la morale kantienne' est imparfaitement caractérisée, quand on soutient que la première concerne véritablement l'homme réel, tandis que la seconde se rejette de parti pris hors du monde ofi vit et se meut l'humanité: l'opposition résulte phitôt de la façon dont Tune et Taulre comprennent le rapport de la théorie à rapphcation : chez Arislote, au moins dans ri]lhi(pie proprement dite, la théorie se règle sur l'application et même peut à certains égards s'efPacer devant elle": chez Kant. la théoiie règle l'application et doit, par suite, se constituer hors d'elle: la morale est bien faite

i. \oir les conclusions tout aristotéliciennes par lesquelles Ed. Zeller termine sa critique de la morale de Kant. {Ueber das Kantische Moralprincip und den (ie^ensatz fhnnaler und materialer Prinrlpien, Vortnige iiud Ahhandlun^en, m, \SS\, p. 179-188;. — Trendelenburg reproche à Kant d'avoir exclu Taristolélisme surtout par omission, de n'avoir pas cherché dans Anstote le modèle des doctrines qui dérivent la moralité de quelque propriété spécifique de la nature humaine, de n'avoir défini, pour la combattre, l'idée de perfection que par des caractères externes. (V. celte dernière critique exposée également par Schleiermacher dans ses Crundlinien einer Kritik der bishen^en Sittenlehrp, première section, notamment p. '17-^18, IV'erke, zur P/iilosophie, I). Trendelenhurfi: reproche en outre à Kant d'avoir poursuivi une forme d'universalité en quehpje sorte hvpermétaphvsique. (Dit IViderstreit ZAiisc/iPft Kant und Aristofeles in der Ktliik, Hislorische fieitnige, III, p. i7i-:u2). Trendelenburg résume ses arguments et SCS réllexions dans les 3 thèses suivantes (p. 2i3-2i'i): « i" Kant a démontré que l'universel est le contenu et le motif de la volonté raisonnable. Mais il n a pas démontré rpie ce soit l'universel formel qui doive et puisse être principe. La démonstration, qu'il doit être principe, est défectueuse ; la démonstration, qu'il peut èlro principe, c'est-à-dire (ju'il possètle une force impulsive, n'est nrième pas tentée. — Dans la direction d'Aristote se trouve un principe qui unit l'universel et le propre ; c'est un universel, non formel, mais spécifique ; 30 Kant a démontré que la volonté pure est la bonne volonté. Mais Kant n a |tas démontré «pie la volonté pure ne puisse avoir de motif empirique, d'objet d'expérience. On n'a pas le passage de la volonté bonne et pure in ahstrartn à la volonté réelle. — Dans la direction d'Aristote se trouve un principe qui ne renonce pas à la bonne volonté, mais <pii la remplit ; 3^ Il a été démontré par Kant que le plaisir ne saurait être le mobile de la bonne volonté: autrement le mobile serait l'égoïsme. Mais Kant n'a pas démontré que le plaisir soit exclu de la vertu, et (pie néanmoins la raison survienne après coup dans le conditionné pratique avec des exigences de bonheur. — Dans la direction d Aristote se trouve un principe qui ne se dessaisit pas du plaisir, mais qui l'engendre de lui-même. » Sur les rapports de la morale aristotélicienne et de la morale kantienne, v. L. Ollé-Laprune, Essai sur la morale d'Aristote. 1881, p. 2ii-i33.

2. Eth. Nie, I, I, 1095 a, 5 ; 2, 1090 />, 6; 7, 1098 b, i; II, 2, iio3 h,

pour être appliquée à l'homme ; mais redisons qu'avant d'être appliquée la morale doit être fondée.

La question de méthode est donc de première importance : quelle méthode Kant va-t-il employer?

A vrai dire, il ne fait ici qu'indiquer la façon dont il emploiera cette méthode : mais nous savons comment elle s'est formée, et comment elle a été déjà mise en œuvre \ Si Kant la plie aisément à l'usage qu'il en veut faire dans la morale, ce n'est pas précisément pour cet usage qu'il l'a d'abord constituée. Il en a de bonne heuie aperçu le modèle dans la science mathématique de la nature, telle que Newton l'avait édifiée", et c est après diverses incertitudes et variations qu'il a réussi à en fixer le sens. Selon Newton, dans l'examen des problèmes scientifiques, il faut faire précéder la synthèse de l'analyse. « A la faveur de cette espèce d'analyse, on peut passer des composés aux simples et des mouvements aux forces qui les produisent, et en général des ell'els à leurs causes, et des causes particulières à de plus générales jusqu'à ce qu'on parvienne aux plus générales. Telle est la méthode qu'on nomme analyse. Pour la synthèse, elle consisie à prendre pour principes des causes connues et éprouvées, à ex|)li([uer par h^ir moyen les phénomènes qui en proviennent, et à prouver ces explications ". » Transportée dans la Métaphysique avec les changements qui conviennent, cette méthode devra, en premier lieu, dans l ordre des faits à expliquer, expérience scientifique ou ^ ./ jugement moral, retrouver par analyse les éléments simples et purs qui jouent le rôle de condition nécessaire, puis, une fois ces éléments séparés, poser le principe qui les rend capables d'expliquer synthétiquement et même de démontrer les faits initiaux. Seulement il peut sembler qu'à cause de la fusion intime des éléments purs et des éléments

I. Riehl, Der philosophisclie Kriticismus, 1, p. 221, p. 228, p. 237, p. 2^2, p. 342-345.

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