IV , p. 283, p
dans son unité totale et systématique. Si donc la nature peut nous fournir l'image d'un règne des fins, c'est parce que le règne des fins nous conduit à concevoir la nature comme un règne. La dualité subsiste cependant entre les deux, comme entre une idée théorique chargée d'éclaircir ce qui est et une idée pratique commandant de réahser ce qui n'est pas et ce qui doit être. En conséquence on peut dire que nous avons avant tout l'obligation d'agir comme si le règne de la nature devait se mettre en harmonie avec le règne des fins, bien que nous ne puissions jamais avoir nne connaissance déterminée de cet accord, et que même, dans les bornes de notre observation, nous le trouvions plutôt en délliul, soit pour ce qui est de la juste réciprocité entre les maximes des personnes, soit pour ce qui est de la juste proportion entre la vertu et le bonheur. Du reste, (( quand même nous concevrions le règne de la nature et le règne des fins réunis sous un chef, et quand même le second de ces règnes acquerrait ainsi une réalité véritable au lieu d'être une simple idée, il y aurait là assurément pour cette idée un bénéfice qui lui viendrait de l'addition d'un mobile puissant, mais en aucune façon d'un accroissement de sa valeur intrinsèque; car malgré cela il n'en faudrait pas moins se représenter ce législateur unique et infini lui-même comme jugeant de la valeur des êtres raisonnables seulement d'après leur conduite désintéressée, telle qu'elle leur est prescrite à eux-mêmes en vertu de cette idée uniquement. L'essence des choses ne se modifie l)as par leurs rapports externes, et ce qui, abstraction faite de ces rapports, constitue seul la valeur absolue de l'homme est aussi la mesure d'après laquelle il doit être jugé par qui (|ue ce soit, même par l'Etre suprême' ».
L'idée d'un règne des fins donne une valeur à toute action qui s'y rapporte et permet de constituer la hiérarchie des valeurs. Toute valeur s'estime comme un prix ou
1. IV, p. 387. — Cf. Krit'd- der reinen Vernunft, III, p. 537-589. — Kiitik der Urtheilskrajt, V, p. 4^7.
LA PIIIF^OSOPIME PRATIOLE DE KANT
comme une dignité. Quand une chose a un prix, elle peut s'échanger ou être remplacée par une chose équivalente : cuiand une chose est au-dessus de tout prix et que par suite elle ne peut se remplacer par rien d'équivalent, elle a de la dignité. Les choses qui ont simplemeni du prix ont, selon l'expression de Kant, soit un prix marchand (M(ir/ilpreis . soit mi prix de sentiment AffcctionspreiSj] elles ont un prix marchand quand elles se rapportent aux besoins et aux penchants généraux de l'homme: telles sont, par exemple, l'ardeur et l'habileté dans le travail; elles ont un prix de sentiment quand, sans contenter des penchants et des besoins, elles procurent celte satisfaction qui s'attache au jeu libre et désintéressé de nos facultés : telles sont la bonne humeur, la vivacité d'imagination, la verve de l'esprit. Elle ont une valeur incomparable, c'est-à-dire une dignité, quand elles contribuent à la moralité et qu'elles se rapportent directement à l'homme comme sujet moral : telles sont la loyauté dans les promesses, la bienveillance par principes*. Ni la nature ni l'art ne peuvent suppléer aux qualités morales : car la nature et l art ne touchent en nous que notre intérêt ou notre goût ; les qualités morales, elles, résultent d'une action par laquelle notre volonté, indépendante de toute inclination ou disposition subjective, est identique à la loi et en reçoit son éminente valeur. « En etTet nulle chose n'a de valeur en dehors de celle que la loi lui confère. Or la législation même qui détermine toute valeur doit a\oir précisément pour cela une dignité, c'està-dire une valeur inconditionnée, incomparable, que traduit le mot de respect, le seul qui fournisse l'expression convenable de l'estime qu'un être raisonnable doit avoir pour elle, h' autonomie est donc le principe de la dignité de lu nature humaine et de toute nature raisonnable". )) Ainsi la