‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 213 sur 345 · I. I\ , p 295-296. — V. plus haut, p · texte numérisé non relu

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FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SSq

soumission à la loi morale que nous avons supposé la liberté, et n'est-ce pas pour admettre la liberté que nous avons justifié la soumission à la loi morale? Et incapables de sortir de ce cercle, n'avons-nous pas compté avant tout, pour faire accepter l'autorité de la loi, sur la complaisante adhésion des âmes bien pensantes?

Il nous reste cependant une ressource : c'est de rechercher si en nous concevant libres nous nous plaçons au même point de vue que lorsque nous nous représentons nousmêmes d'après nos actions, envisagées comme des effets visibles que nous avons sous les yeux.

Ici intervient la distinction du monde sensible et du monde intelligible, introduite d'abord pour expliquer Tordre vrai dans la relation de ces deux concepts : loi morale et Uberlé. Les raisons de cette distinction, Kant les exprime ici sous leur forme la ])lus générale, et, de son propre aveu, un peu en gros. Il prétend que le plus simple bon sens peut les découvrir. Sans réllexions subtiles, dit-il, on peut comprendre que les représentations qui nous viennent du dehors et nous laissent passifs, comme les représentations des sens, ne nous font connaître les objets que tels qu'ils nous alïbctent, et non tels qu'ils sont en euxmêmes : d'où la nécessité d'admettre entre les phénomènes et les choses en soi une distinction essentielle, de telle sorte que les phénomènes restent relatifs à notre sensibihté, tandis que les choses en soi, fondement des phénomènes, ne peuvent tomber sous notre connaissance. Or cette distinction s'apphque à l'homme même. Car d'un côté, l'homme, d'après ce que lui révèle le sens intime, ne peut se llatter de se connaître tel qu'il est en soi ; il est incapable de saisir autre chose que la manière dont sa conscience est affectée ; tout ce qu'il sait de lui, il le sait, non pas a priori, mais empiriquement ; c'est qu'il ne peut se produire lui-même '. Mais au-dessus de ce sujet empirique

I. V. dans la Critique de la raison pure l'examen des paralogismcs de la psychologie rationnelle.

3no lA. PHir.OSOPHIE PRATIQUE DE KA?iT

qu'il est. composé uiiiquemciit de phéiiomènes, il doit nécessairement admettre quelque chose qui lui sert de fondement, c'est-à-dire son Moi véritable, par suite, en opposition avec la passivité de ses perceptions qui le fait membre du monde sensible, une activité pure, d'une puissance de production immédiate, qui le fait membre d'un monde intelligible. Or il trouve réellement en lui une faculté par laquelle il se distingue de toutes les choses, par laquelle il se distingue aussi de lui-même, en tant qu'être affecté par des objets, et cette faculté est la raison. Comme spontanéité pure, la raison est encore supérieure à rentendement, dont les concepts n'ont pas par euxmêmes d'objets et doivent se contenter de soumettre les représentations sensibles à des règles en les unissant dans une même conscience : par la production des idées, la raison conçoit un autre monde que le monde sensible, et ainsi elle marque à l'entendement lui-même ses limites'.

Ainsi un être raisonnable, en tant qu'intelligence, doit se considérer comme appartenant au monde intelligible, tandis que par ses facultés inférieures il appartient au inonde sensible. Comme membre du monde intelligible, il est indépendant de toute détermination par les causes empiriques : il ne peut concevoir la causalité de sa volonté propre que sous l'idée de liberté : or à l'idée de liberté est lié le concept de l'autonomie, et à celni-ci le principe universel de la moralité. Comme membre du monde sensible, l'être raisonnable est soumis aux lois de la nature qui, d'une part, ne sont pour sa volonté que des principes d'hé-

1. Kant, dans la Criti(/ue de la raison pure (V. notamment III, p. 87, p. 2\- sq., p. '^^2o) et clans les Proie :^n mènes (V. notamment 1\ , p. '^^-J']), avait déjà marcpié cette distinction profonde de l'entendement et de la raison, et en avait signalé l'importance ; il l'a énoncée pins fortement à mesure que s'est développée sa pliiloso{)hie pratique. Il l'a mémo exprimée à la fin, occasionnellement, il est vrai, en des termes qui dépassaient sans doute sa pensée, lorsqu'il a distingué entre les jugements de la raison (Vernunfturllieile) et les jugements de l'entendement (Te/s^/w^/e^M/f/^ef/e) comme entre des jugements qui impliquent nécessité et des jugements empiriques (Ueher die Bitcliniaclierei. lirster Brief an Herrn Fiiedr. Nicolai, 1798, VII, p. 3i6). — V. Vaillinger, Comnientar, I, p. aSo.

téronomie, qui, d'autre part, servent à expliquer ses actions comme phénomènes dans leur rapport avec d'autres phénomènes.

De la sorte est dissipé le soupçon de cercle vicieux élevé tout à l'heure sur le raisonnement qui passait de la hbertéà l'autonomie et de l'autonomie à la loi morale, et en même temps se trouve expliquée la possibihté de limpératif catégorique. Il n'y a pas cercle vicieux, parce que, en se concevant libre, riiomme se considère comme appartenant au seul monde intelligible, tandis qu'en se concevant soumis au devoir il se considère comme appartenant à la fois aux deux mondes*. En outre, la possibihté de l'impératif catégorique est fondée : l'idée du monde intelligible, impliquée dans le concept de liberté, permet de lier à l'idée d une volonté bonne l'idée d'une volonté instituant par ses maximes une législation universelle ; elle joue, mais pratiquement, un rôle analogue à celui de l'intuition sensible, pour rendre possible la synthèse contenue dans les principes. En d'autres termes la volonté bonne agit selon des lois universelles parce que ces lois expriment ce qu'elle veut nécessairement dans le monde intelhgible dont elle fait partie. Si l'homme en effet appartenait uniquement au monde intelligible, toutes ses actions seraient toujours d'elles-mêmes conformes au principe de l'autonomie de la volonté pure. Mais l'homme appartient aussi au monde sensible ; s'il n'appartenait qu'à ce dernier monde, ses actions se conformeraient à la loi des désirs et des inchnations, ne connaîtraient d'autre règle que le bonheur, repo-

I. Dans la Critique de la raison pratique, Kant établira autrement qu'il n'y a pas cercle vicieux, c'est-à-dire sans recourir à la distinction et au rapport des deux mondes ; il usera de la diflérence classique entre la ratio essendi et la ratio cognoscendi ; la liberté est la ratio essendi de la loi, la loi est la ratio cognoscendi de la liberté (V, p. 4). — Dans une réponse à Kieseweter qui était revenu sur cette difficulté {fhiefvechsel, II, p. 187), Kant répond ([u'il n'y a pas cercle, parce que la liberté conçue comme causalité delà volonté des êtres raisonnables et la loi morale inconditionnée sont deux déterminations simplement réciproques de l'idée transcendantale, antérieurement posée,^ d'une liberté cosmologique. (Lettre du 20 avril 1790, Briefwechsel, II, p. i52)^. •

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seraient sur des principes crhétéronomie. Donc, comme l'homme appartient aux deux mondes, dont l'un, le monde intelligible, est le fondement de l'autre, le monde sensible, il est obligé de reconnaître que ses actions doivent être conformes^'à la loi du monde intelligible. On voit ainsi en quel sens encore le principe moral est une proposition synthétique a priori: à l'idée d'une volonté aiVectée par des désirs sensibles s'ajoute, dit Kant. l'idée de cette même volonté, comme faisant partie du monde intelligible, et comme renfermant la loi de la première : à peu près comme aux intuitions du monde sensible s'ajoutent des concepts de l'entendement qui par eux-mêmes n'expriment ((ue la forme de lois en général et par là rendent possibles les propositions synthétiques a priori sur lesquelles repose toute la connaissance de la nature.

L'usage pratique que le commun des hommes fait de la raison confirme la justesse de cette déduction. Il n'est personne, pas même le pire scélérat, qui ne reconnaisse l'excellence des vertus qu'on lui olTre en exemple, alors même que tous ses actes paraissent les contredire ; il montre par là qu'il se transporte en idée dans un ordre de choses bien dilTérent de ses désirs actuels ; il croit être meilleur quand il se met par la pensée à la place d'un membre du monde intelligible, quand, autrement dit. il a conscience d'une bonne volonté ([ui édicté pour la mauvaise volonté qu d a, comme membre du monde sensible, cette loi dont il reconnaît l'autorité tout en la transgressant'.

Cependant la distinction de? deux mondes ne sert pas seulement à expliquer le rappoit de la loi obhgatoire du devoir au principe de l'autonomie : elle sert aussi à résoudre l'apparente contradiction de la nécessité et de la hberté. Car nous savons que tout ce qui arrive est déterminé par renchaînement des causes naturelles: la nature est un concept de l'entendement qui prouve sa réalité en se ma-

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nifestant comme condition de la possibihté de l'expérience; tandis que la liberté n'est qu'une idée de la raison dont la réaUté objective est en soi douteuse. Pour la théorie, c'est sans doute la voie de la nécessité qui est la mieux frayée et la plus praticable : mais pour la pratique, c'est la voie de la liberté qui seule est possible à suivre. Ni la philosophie la plus subtile, ni l'intelligence la plus vulgaire ne trouvent dans leurs arguties de quoi ébranler la hberté. Le droit de s'attribuer une volonté hbre provient en effet chez l'homme de la conscience qu'il a d'une raison indépendante à l'égard des causes de détermination purement subjectives. Cela suffît à la rigueur pour que la philosophie pratique puisse se constituer, et ce n'est pas à elle qu'il revient de montrer l'accord possible de la nécessité et de la hberté ; pour éviter l'embarras où la jetterait ce diffîcile problème, elle demande à la philosophie théorique de le résoudre. C'est ce que fait cette dernière en étabUssant que le même être peut sans contradiction, comme phénomène, être soumis à certaines lois, et, comme être en soi, être indépendant de ces mêmes lois, que l'homme doit se concevoir de cette double manière puisqu'il a conscience de lui-même comme d'un objet affecté par les sens et aussi comme d'une intelligence. Voilà pourquoi l'homme s'attribue une volonté si radicalement distincte de ses inchnations sensibles, qu'd conçoit comme possibles et comme nécessaires des actes opposés à ces inclinations : voilà pourquoi il ne souffre pas que ces inclinations lui soient imputées comme si elles étaient son véritable moi, ne se croyant responsable que de la complaisance qu'il leur témoigne quand il leur accorde, au détriment des lois rationnelles, une influence

sur ses maximes.

En s'introduisant ainsi par la pensée dans un monde intelhgible, la raison pratique ne dépasse point ses limites : elle ne les dépasserait que si elle voulait, en pénétrant dans ce monde, s'y apercevoir, s'y sentir, a Le concept d'un monde intelligible est donc seulement un point de vue

auquel la raison se voit obligée de se placer en dehors des phénomènes, afin de se concevoir elle-même comme pratiquée » Aussi, si la raison essayait de déterminer ce monde par une connaissance, dont elle tirerait ensuite quelque mobile pour la volonté, elle dénaturerait la moralité en même temps qu'elle dépasserait cette fois ses Hmites. Du monde intelligible, c'est-à-dire du système complet des êtres raisonnables comme choses en soi, nous ne connaissons que la condition Ibrmelle, c'est-à dire l'idée d'une législation universelle instituée par les maximes de la volonté, l'idée de l'autonomie '.

Si la conception que Kant présente ici de la liberté reste étroitement liée à la solution cpie la Critique de la raison pure avait donnée de la troisième anlinoniie, elle en dépasse pourtant à certains égards le sens. Ce n'est pas seulement une appHcalion. c'est une réalisation que l'idée transcendantale de la liberté trouve dans la notion pratique de la loi morale, et il advient logiquement ainsi que le sujet raisonnable, qui n'obéit à cette loi que parce qu'il l'institue dans son unlversaUté. devient, plus que l'objet Iranscondantal, l'occupant du inonde intelligible. Le monde inleUigible est dit simplement une « idée » ou un «pointde vue » : cela implique que sa réalité objective tient essentiellement, non pas à l'existence de la chose en soi comme chose, mais à l'action de la volonté qui réahse pratiquement l'idée. La volonté autonome, la volonté pure, par son eflicacité, tend à refouler davantage les déterminations métaphysiques qu'en vertu de son emploi traditionnel la chose en soi prêtait à la causalité inconditionnée de la raison \ Elle prévaut, en tout cas. dans la pensée de KanI, sur la notion du caractère intelligible qui exprimait en termes quasi ontologiques, et sans la définir exactement dans son rapport avec la loi mo-

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