I.V PIIILOSOPIME PRATIQIE OE K V>T
qiron la. montrera plus pure. Et là où elle apparaît la plus pure, c'est dans ces cas, comme Thisloire en rapporte, où le devoir ne peut être accompli qu'au prix des plus grandes tortures physiques et morales, où toutes les circonstances qui peuvent le rendre cruel à remplir semblent conjurées contre la vaillance d'une àme. qui demeure malgré toul inébranlable. C'est par de tels exemples que le jugemeni des enlants apprend à s'exercer, et selon sa direction naturelle. Mais qu'on n'aille pas le fausser en représentant de bonnes et grandes actions sous la forme séduisante qui peut provoquer un enlliousiasme passager, mais qui n'assure pas la fermeté des principes et la constante égalité avec soimême. Les actions que l'on dit supérieines au devoir deviennent par là dépendantes de motifs inférieurs au devoir, et le fait de paraître réservées à une élite ne p(^ut ([ue les rendre suspectes. Ce n'est pas au-dessus du devoir que nous devons nous élever, mais au-dessus des mobiles sensibles ; du moment que nous avons conscience que nous le devons, nous le pouvons. On sera peut-être tenté de dire qu'une si sévère représentation de la loi morale n'est pas propre à rendre meilleures de jeunes âmes. La vérité est que 1 expérience n'en a jamais été faite.
Dans l'œuvre de l'éducation morale, il conviendrait donc de procéder de la sorte : d'abord provoquer pour toutes les actions que le sujet acconqilit ou qu'il voit accomplir autour de lui l'exercice de son jugement moral, de façon à le faire discerner si elles sont objectivement conformes à la loi, et à quelle espèce de devoirs elles se rapportent : ensuite 1 inviter à examiner si les actions sont aussi subjectivement d'accord avec la loi, c'est-à-dire si elles ne sont pas seulement de fait moralement correctes, mais encore d'inlenlion moralement bonnes. Or il n'est pas douteux que celte occupation du jugement ne nous fasse prendre goût de plus en plus à la loi morale d'après laquelle nous jugeons ; seulement elle n'est pas encore l'intérêt qui s'attache aux actions pour elle-même et pour leur moralité. (( Elle fait seu-
LA CR1TI01 E DE LA RAISON PRATIQUE
lement qu'on se plaît à une telle action de juger, et elle donne à la vertu ou à la manière de penser d'après des lois morales une forme de beauté que l'on admire, mais que l'on ne recherche pas encore pour cela (laudatur et aUjel): c'est ainsi que tout ce dont la contemplation produit svdDjoctivemeni une conscience de l'harmonie de nos facultés représentatives, ce par quoi nous sentons fortifié tout notre pouvoir de connaître (entendement et imagination) produit une satisfaction qui peut aussi être communiquée à d'autres, quoique pourtant l'existence de l'objet nous laisse indifférents, parce que cet objet n'est considéré que comme une manière de découvrir en nous la disposition à des talents qui nous élèvent au-dessus de ranimahté '. » A cette éducation préparatoire il faut ajouter une éducation plus décisive, dont l'objet est de montrer, par des exemples où l'intention se manifeste parfaitement pure, d'abord la perfection négative de la volonté, qui consiste à s'airranchir de la tyrannie des besoins et des inchnations et nous procure ainsi le sentiment de nous suiïire, puis sa perfection positive (jui consiste dans le devoir d'agir selon la loi, et qui nous piocure ainsi par la conscience de la hberlé le respect de nous-mêmes. Telles sont les maximes les plus générales delà Méthodologie".
Elles se fondent sur cette idée, que nous faisons partie de deux mondes, dont l'un, le monde sensible, quand nous le saisissons dans son immensité matérielle, anéantit la créature animale que nous sommes, dont l'autre, le monde intelligible, quand nous nous y rapportons par notre raison, nous relève infiniment et nous assure la destinée qui convient à une personne. La contemplation de l'univers visible, surtout éclairé par la science, en nous découvrant notre
I . V, p. iG6. — Nous avons là une des théories qui seront bientôt développées dans la Critique de la faculté de juger. Kant se mit à préparer celle-ci, aussitôt la Critique de la raison pratique terminée. V. lettre à Scluilz du 25 juin 1787 {Rriefvechsel, I, p. 4G7) ; lettre à Jacob de la fin de 1787 (/^fû?.,
P ^70- ■ 2. V, p. 157-167. — Cf. Die Religion, VI, p \\2-i!\k-
LA PHILOSOPHIE PRATIQl E TiE KA.NT
petitesse d'êtres sensibles, nous provoque déjà aux sentiments que nous ne pouvons manquer d'éprouver en reconnaissant, grâce à la loi morale, notre grandeur d'êtres raisonnables. (( Deux choses remplissent lame d'une admiration et d'un respect toujours nouveaux et qui s'accroissent à mesure que la réllexion s'en occupe plus sou\ent et avec plus d'insistance : le ciel étoile au-dessus de moi et la loi morale en moi ' . . . »
Ainsi s'achève la Cviiique de la raison pratique : l'idée qui la domine, et par laquelle la pensée de Kant continue à se déterminer et à s'organiser, c'est 1 idée que les deux sortes de raisons s'accordent et se complètent, et que leur accord est la preuve fondamentale de leur respective validité. L'irréductible diversité de leurs usages ne peut que rendre plus manifeste l'intimité des relations par lesquelles elles s'unissent. Sans doute elle s'oppose à ce que leur unité profonde se réalise pour nous en quelque type achevé de raison intuitive ou objectivement démonstrative, à ce qu'il y ait pour nous une espèce de raison en soi pourvue d'un contenu adéquat, dont la raison théorique et la raison pratique se borneraient à fournir des développements dictincts ; elle assure ainsi les limites de la science et de la moralité, et elle permet de caractériser par des termes dilï'érents, selon la façon dont elles se rapportent à leurs objets, l'exercice régulier de nos facultés. Cependant la Critique de la raison pndique, qui la justifie plus que jamais, montre aussi sous quelle forme légitime les deux raisons tendent l'une vers l'autre, la raison spéculative en posant par la production des idées des problèmes inévitables qu'elle ne peut cependant, sans risquer de s'égarer, résoudre par elle-même positivement, la raison pratique en ap-