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LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER

signifie donc ce qu'il entre de régulier et d'intellectuel dans l'état esthétique de l'ame ; elle n'en reste pas moins une disposition subjective qui peut certes être exercée, mais qui ne peut être communiquée par un enseignement doctrinal \

La nouvelle découverte de Kant fut donc d'assigner un rôle transcendanlal autonome à la faculté de juger, comprise à la fois dans sa nature subjective et dans sa portée universelle'. Par là il se sentit invité à faire rentrer sous la juridiction de celte faculté, trop large pour la seule esthétique, l'usage de la notion de ihialité. Beauté et finahté, liées d'ailleurs déjà entre elles, comme nous l'avons vu, par d'étroits rapports, trouvèrent leur commune source dans la faculté de juger.

Qu'entendre précisément par cette faculté déjuger?

D'une façon générale, la faculté de juger est le pouvoir de penser le particulier comme contenu dans l'universel. Si c'est l'universel qui est donné tout d'abord et qu'il s'agisse de faire rentrer sous lui le particulier, la Hiculté de juger est déterminante : mais alors elle n'accompUt qu'un simple acte de subsomption (jui n'exige aucune règle spéciale. Au contraire, si c'est le particulier seul qui est donné tout d'abord, la faculté de juger n'est que réfléchissante, mais l'opération qu'elle accomplit alors est vraiment originale

1. Cf. Politz, Vorlesungen iiher die Metaphysik, p. 161. — Kritik der reinen Vernunft, III, p. i38 139.

2. Le fragment publié par Reicke (Lose Bldtler, B, 11, t. I, p. ii2-ii3) semble manifester un e(î(frt tout près de son terme pour définir les caractères des jugements du goiit dans leur rapport à la faculté de juger. Tout l'essentiel y est, sauf que rt/W^ez/sA/a//, dans sa signification littérale, y est encore employée un peu à coté. — Il me paraît d'ailleurs que ce fragment, s'd a été écrit sur une lettre portant la date de 178^, doit être d'une époque sensiblement postérieure, et dater du moment où la Critique du goût tendait à se transformer en Critique de la faculté déjuger.

et requiert un principe nouveau. Voici pourquoi : la science rationnelle de la nature repose sur les lois a priori de l'entendement, et, pour la constituer, la faculté de ju^^-er ne fait que schématiser les catégories intellectuelles et appliquer ces schèmes à toute synthèse empirique, de façon à rendre possihle le jugement d'expérience Erfa/iranrjsurthcil). Mais ces lois ne concernent que la possihilité d'une nature en général : une nature réalisée suppose en outre une variété infinie de lois particulières qui ne se déduisent pas purement et simplement de ces lois universelles ; il \ a là. autrement dit, une spécification des lois universelles en lois empiriques, laquelle reste contingente au regard do l'entendement. Dès lors un nouveau prohlème se pose: fonder l'unité de l'expérience, non plus comme système de lois rationnelles, mais comme système de lois empiriques. La solution du prohlème s'exprime en ces sentences de la sagesse métaphysique qui énoncent, par exemple, que la nature suit la voie la plus courte, qu'elle ne fait point de sauts dans la série de ses changements successifs ni dans la production de ses formes coexistantes, qu'elle laisse ramener ses principes au plus petil noinhre possihle. En tout cas, nous sommes convaincus (lu'il v a dans la nature une hiérarchie de genres et d'espèces (jue nous pouvons saisir, et grâce à lacpielle nous pouvons passer toujours régulièrement à un genre plus élevé. Or. pour (pie notre intelhgence puisse découvrir une telle ordonnance, il nous faut supposer que les lois empiriques parliculières, en ce qu'elles ont d'indéterminé par rapport aux lois universelles, doivent être considérées comme si elles avaient été étahhes par un entendement qui en les instituant aurait eu égard à notre pouvoir de connaître. Telle est donc l'opération originale de la faculté déjuger: ce n'est plus, comme par le schématisme, la mise en œuvre mécanique d'un instrument que conduisent rentendement et les sens ; c'est la poursuite, par une technique plus lihre, d'un arrangement systématique des choses. La faculté déjuger contient donc,

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elle aussi, un principe de la possibilité de la nature, mais seulement à un point de vue subjectif; au lieu d'être simplement chargée d'appliquer à autre chose une règle qu'elle a reçue d'ailleurs, elle se ^\\e à elle-même la règle (nrelle s'applique, et sa législation portant, non sur son objet, mais sur son mode d'exercice, mérite d être appelée héautonomie plutôt qu'autonomie. En somme, tandis que l'entendement comprend l'unité de la nature par des lois universelles, elle rélléchit. elle, sur l'unité de la nature en se la représentant comme un système ordonné de lois empiriques selon ses exigences'.

Voilà comment elle implique une appropriation de la nature aux fonctions nécessaires de l'esprit, autrement dit, une finalité. Mais cette finalité peut nous être diversement exprimée. — Il y a une finalité malérielle et sensible qui se traduit par les jouissances que nous procurent immédiatement cerlaiiies sensalions, mais dont nous n'avons rien à dire ici parce (|u'elle est hors des facultés de connaître supérieures. — H y a une finalité formelle et sensible, qui est alors proprement esthétique; ce qui la caractérise, c'est (pie la représentation, au lieu de se rapportera l'objet, se rapporte au sujet, au lieu de s'offrir par un contenu plus ou moins susceptible d être réduit à des concepts, se laisse saisir par sa forme seule : de telle sorte que le plaisir qui lui est uni exprime simplement la concordance de 1 objet avec les facultés de connaître (jui sont .en jeu dans l'esprit. En elfet, cette appréhension des formes (ju'opère l'imagination ne peut avoir lieu sans (pie la faculté déjuger les compare, même sans bul, avec le pouvoir (pi'elle a de rapporter des intuitions à des concepts. Or, si dans cette comparaison rimagination, par l'eiret naturel d'une représentation donnée, se trou\e d'accord avec l'entendement, il en résulte un sentiment de plaisir : la chose représentée apparaît

I. Kiitik der Urtheilskrafl, V, p. 185-192. — Ueber Philosophie iiberhaupt, VI, p. 381-386.

belle. Le jugement de goût se distingue donc d'une connaissance en ce qu'il comporte comme condition, non pas un concept sur le rapport objectif de l'entendement et de l'imagination, mais une simple réflexion sur l'iiarmonie subjective des deux fiicultés, en ce qu'il appelle comme prédicat, non une notion même empirique, mais un sentiment de plaisir ; d'autre part, s'il a, comme toute autre sorte de jugement, la j)rétention d'avoir une valeur universelle, il peut la justifier en ce sens que, le lien entre la représentation de l'objet et le plaisir étant nécessaire, l'objet est beau, non pas seulement pour celui (|ui saisit cette forme, mais encore pour tous ceux qui sont appelés dans les mêmes conditions à la saisir. Ajoutons que celte capacité que nous avons de faire de notre réllexion sur les formes des clioses la source d un plaisir j)arliculler ne saurait se restreindre aux seules facultés qui coopèrent dans la représentation de la nature, mais ((u'elle peut s'étendre jusqu au pouvoir de dé[)asser ou d'abolir les formes ordinaires données [)Our être plus en rapport avec la liberté intérieure du sujet : le jugement estbéhque peut donc porter sur le sublime comme sur le beau : mais dans tous les cas il est l'expression d une finalité sensible et formelle. — H y ^ encore une finalité formelle et intellectuelle, celle qui consiste, par exemple, dans la propriété (|u'ont les figures géométriques de pouvoir servir à la solution de divers problèmes d'après un seul et même principe ; mais les figures géométriques ne sont pas des pbénomènes de la nature : ce sont de sinqiles constructions : la finalité qu'elles révèlent, et qui ravissait 1 ame d'un Platon, tout intellectuelle ([u'elle soit, ne peut donner lieu à un jugement téléologique ])ropreinent dit. — Enfin, il y a une finalité à la fois matérielle et intellectuelle : ce qui la caractérise, c est que l'unité des lois empiriques dont dérivent les productions de la nature est rapportée à des concepts qui en fondent la possibilité ; il est du reste entendu que ces concepts ne servent pas à déterminer des objets, mais uniquement à les repré-

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senter selon les besoins d'une intelligence qui travaille à s orienter dans l'immense variété des clioses \

C'est donc de la faculté de juger que relèvent la finalité sensible formelle et la finalité intellectuelle matérielle : cependant le parallélisme établi par Kant entre ces deux sortes de finalités ne doit pas faire perdre de vue que c'est surtout pour la première qu'a été conçue la fonction originale de Xlrllieilshrafl, et que l'adjonction du jugement téléologique au jugement estliétique paraît signifier avant tout la nécessité de saisir d'ensemble les fonctions de l'esprit médiatrices entre rentendcment et la raison pratique. Kant, dans la première rédaction de son Introdiiclion, insiste sur ce que le jugement estliétique seul, étant antérieur à tout concept d'objet, suppose un exercice pur de la faculté de juger; sans mélange ou concours d'autres facultés, tandis que le jugement téléologique s'appuie en réalité sur une union de la raison avec des concepts empiriques, et n'a donc qu'à suivre le principe de la raison - : il y marque encore le caractère plutôt spéculatif de ce dernier jugement, quand il le déclare aussi incapable de produire par luiinr me un sentiment de plaisir que l'est un jugement de simple liaison causale . Au contraire, dansY l/itroductlon définitive de la Critique (le lafacuUédeju(jer\ il semble avoir à cœur de rapproclier davantage les deux espèces de jugements en affirmant l'union d'un sentiment de plaisir avec le concept de la finalité de la nature. Tandis que l'accord des perceptions avec les lois fondées sur les catégories ne produit aucun elfet sur notre sensibilité, l'entendement agissant ici nécessairement selon sa nature et sans dessein, la découverte de l'union de lois empiriques liétérogènes en

1. V, p. 193-201, p. 37'i-378. — Ueber Philosophie ûberhaupt, VI, p. 380-399.

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