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LA DOCTRINE DU DROIT ET LA DOCTRINE DE LA VERTU

C'est surtout à la philosophie pratique que Kant employa l'activité intellectuelle de ses dernières années. Il n'avait pas seulement le souci d'en défendre les principes tels qu'il les avait étabhs contre certaines objections et interprétations inexactes, ou contre les préjugés qui faisaient la force des doctrines adverses, d'en poursuivre aussi sur divers sujets particuhers les apphcations ; il avait encore à composer l'œuvre qui selon ses plans devait en être l'expression systématique et doctrinale, à savoir la Métaphysique des mœurs.

En septembre 1798, il publiait dans la Berlinische Monatsschrift un article Sur le lieu commun : « Cela est bon en théorie, mais ne vaut rien dans la pratique » ^ il y repoussait cet aphorisme usuel en ce qui concerne d'abord lamorahté, puis le droit politique, enfin le droit des gens.

C'était dans les Essais de Garve sur divers objets tirés de la morale et de la littérature (T'' partie, p. 111-116) qu'il relevait, en opposition explicite avec sa doctrine propre, la thèse de la contradiction entre la théorie et la pratique en morale-. Qu'on puisse, avait dit Garve, distinguer théori-

1. Uet)er den C.emeinspriich : Dos mag in der Théorie richtig sein, iaugt aher nicht fiir die Praxis. — Kant avait songé à cet article au moment de ses démêlés avec la censure louchant la publication de la seconde partie de sa lieligion. — V. la lettre à Biester. du 3o juillet 1792, /irief\vec/isel, 11, p. 336. — V. Reicke, Lose Blàtter, E 37 (II, p. 25-26), et divers morceaux de G 7 (I, lU sq.), G i5 (I, 170 sq.), D i3 (217 sq.).

2. En même temps Kant rectifiait de fausses interprétations de sa pensée par Garve, qui lui avait fait dire, entre autres choses, que l'observation de la loi morale, sans égard au bonheur, est l'unique but final de l'homme, que la

queinent entre une doctrine qui enseigne comment on peut être heureux et une doctrine qui enseigne comment on peut mériter de l'être : soit ; mais ce qui est distinct pour lalôte ne 1 est pas pour le cœur, et l'on a peine à comprendre de quelle façon un homme pourrait jamais avoir conscience d avoir mis entièrement de coté son aspiration au honheur, d'avoir pratiqué le devoir dans un esprit de parfait désintéressement. — A quoi Kant réphque que si l'on ne peut point en ellet par l'expérience interne saisir la pureté ahsolue tle ses mohiles, si même on ne peut jamais être sur qu un acte de pure moralité ait été accompli, il n'en est pas moins certain c[ue 1 homme doit pratiquer son devoir, abslraclion faite de tout ink'ivL et qu'il le peut, puisqu'il le doit. On ne saurait sans protester entendre dire (pie ces distinctions, déjà plus incertaines (piand on rélléchit sur des cas particuliers, deviennent sans portée pratique aucune pour un acte à accomplir et invérifiables dans l'examen d'un acte accompli. Au contraire le concept du devoir est très clair pour le jugement de tout homme ; il est beaucoup plus elllcace et en même temjis beaucoup mieux délini que toutes les règles tirées de la recherche du bonheur et de la considération des consé [uonces : le tort de Téducalion commune, c'est de ne pas en reconnaître la sulfisante puissance, de chercher à le fortifier par le concours de mobiles étrangers ' .

En matière de droit politique kant estime que la thèse de la contradiction entre la théone et la pratique a ('t(' énoncée par Hobbes, lorsque ce dernier a soutenu dans son De (Jivc (Vil, sj i4) que le chef de l'Etat n'est par contrat tenu à rien envers le peuple et ne peut point commettre

foi dans rinimortalité et l'existence do Dieu donne force et consistance au devoir, que l'Iionime vertueux, s'il perdait de vue le hordieur, se priverait des movens de passer dans le monde invisible, que cependant, comme tel, il ne doit pas chercher à être heureux. Ranl reprochait aussi à Garve le sens équivoque dans lequel il employait le mot hien. VI, p. 3o9-3i5.

I. M, p. 3i5-oao. — \. la lettre de Garve à Biester, communiquée par Biester à Kant, liriefivechsel, II, p. 473. — Sur les rapports de Kant et de Garve, v. A. Stern, Ueber die liezickungeii Chr. Garve's zu Kant, i884.

LA THÉOIUE ET LA PRATIQUE OqS

d'injustice envers les citoyens, quoi qu'il fasse. Cette proposition, prise dans sa généralité, est effroyable. Parce qu'en eiïet le sujet offensé n'a sur le souverain aucun droit de contrainte, elle pose qu'il n'a vis-à-vis de lui aucun droit. Confusion que Ilobbes eût évitée, s'il avait bien compris les principes du droit politique. Le contrat qui constitue la société civile repose, non sur l'idée de la fin que se proposent naturellement les hommes, sur l'idée du bonheur, mais sur l'idée de la Hberté conçue dans les relations extérieures des hommes entre eux : d'où suit cette double conséquence, d'abord que le souverain, dans ses rapports avec les sujets, n'a pas à agir d'après des maximes de prudence toujours incertaines, mais d'après des maximes de droit conformes à l'idée du contrat piimitif, ensuite que les sujets ne doivent jamais alléguer une offense qu'ils subissent pour opposer au souverain une résistance impossible à autoriser par aucune loi. Donc le peuple garde à l'égard du chef de l'Etat des droits impérissables, et doit en juger négativement d'après ce principe: ce qu'un peuple ne peut décréter sur lui-même, le législateur ne peut pas davantage le décréter sur le peuple'. S'il y a dans la raison quelque chose qui s'appelle droit public et dont le concept a une force obligatoire pour tous les hommes en concurrence les uns avec les autres, ce dioit public doit pouvoir passer dans la pratique, à moins de supposer les hommes si mauvais, si malhabiles et si indignes, que la prudence seule puisse être consultée pour les maintenir dans l'ordre. Dans ce cas ce n'est plus du droit qu'il s'agit, mais de la force, et alors comment le peuple n'auralt-d pas la pensée d'essayer la sienne.^ Toute constitution juridique se trouverait ainsi compromise. C'est donc la théorie rationnelle du droit politique ([ui seule est véritablement pratl(pie-.

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