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LA DOCTRINE DE LA VERTU
L'idée même de la vertu implique qu'elle n'est point innée, qu'elle ne peut être qu'acquise ; elle doit être l'objet d'un enseignement ainsi que d'une pratique appropriée. La Méthodologie comportera donc une didactique et une ascétique morales*.
1 . La philosophie pratique de Kant impliquait dans sa pensée, comme nous le savons, une réforme complète du système d'éducation en usage. L'admiration qu'il avait éprouvée pour V Emile, l'enthousiasme avec lequel il s'était fait l'avocat du Phiianlliropinum (\ . plus haut, p. 120, note) témoignent de l'ardent intérêt qu'il portait à tous les essais de rénovation et de progrès pédagogiques. On sait que nous avons de lui un Traité de pédagogie, qui fut publié par Rink en i8o3. Ce traité n'est à vrai dire qu'une série d'observations en vue de leçons que Kant avait dû faire à l'Université de Kœnigsberg. Un règlement de l'Université imposait en effet à tout professeur de la Faculté de philosophie de faire à tour de rôle, à certaines époques, des leçons de pédagogie. Kant avait choisi comme texte de son enseignement le manuel d'un de ses collègues, Samuel Bock {Ueber die Erziehuiigskunst, 1780) : ouvrage judicieux et médiocre, dont il s'était d'ailleurs bien gardé de reproduire la lettre et l'esprit. Ses observations n'en gardent pas moins un caractère occasionnel, qui se manifeste bien par un certain désordre dans la suite des idées, et par bien des obscurités de détail. Elles ont dîi être en outre rédigées à une époque assez ancienne, antérieure à la publication des grands ouvrages de philosophie pratique. On pourrait le supposer déjà par lesallusions qu'elles contiennent à V Institut de Dessau. En outre, si nous nous rapportons aux indications d'E. Arnoldt (Kritische Excurse ini Gebiete dcr Kant-Forschun^, p. 646), Kant n'aurait fait de leçons de pédagogie que 4 fois au plus, en 1776- 1777, en 1780, en 1783-1784, en 1786-1787 (A noter que pour les premières au moins il n'avait pas pu prendre pour texte le manuel de Bock, qui n'avait pas encore paru ; il s'était servi pour celles-là du Methodenbuch de Basedow). Le traité emprunte beaucoup aux formules des leçons d'anthropologie ; il s'inspire visiblement sur bien des points de Locke et surtout de Rousseau. En voici les idées principales : c'est dans le problème de l'éducation que gît le grand secret de la perfection humaine ; mais ce problème a été rarement abordé comme il devait l'être. On a cru que les solutions auxquelles il aboutirait n'apporteraient qu'un idéal très noble, mais chimérique. Cependant une idée ne peut être tenue pour irréalisable uniquement parce qu'elle n'a pas été réalisée en fait. Sa puissance pratique dépend au contraire de sa valeur propre. L'homme autrefois n'imaginait point de quelle perfection la nature humaine est capable, et la nature humaine n'en a pas moins accompli des progrès inattendus. — L'homme ne sort pas tout formé des mains de la nature ; pour devenir ce qu'il doit être, il a besoin de soins, d'apprentissage, de direction ; c'est donc par l'éducation qu'il peut arriver à être un homme ; mais il faut que l'éducation substitue la science à la routine. C'est d'abord une erreur que d'élever les enfants selon l'état actuel de l'espèce humaine; il faut les élever selon ridée d'un état meilleur qui se produira dans l'avenir, c'est-à-dire selon
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Les vérités morales découlent de concepts a priori que toute raison est capable de découvrir en elle , le meilleur moyen de les enseigner, c'est de provoquer par le dialogue l'esprit que l'on instruit à les trouver ; la méthode d'enseicrnement doit donc être ici essentiellement socratique. Cependant comme l'enfant n'a pas assez de maturité et de vi<^ueur intellectuelle pour conduire ou suivre activement le dialogue, comme il risque de saisir imparfaitement, sans le secours de la mémoire, l'essentiel même à retenir, le procédé le plus convenable sera l'usage d'un catéchisme moral par demandes et par réponses ; et Kant nous donne un court échantillon de ce genre de catéchisme.
Il ne sufht pas de savoir ce qu'est le bien pour le pratiquer : les Stoïciens ont eu le mérite de voir que la vertu exige l'entraînement et la lutte. Voilà pourquoi une ascétique morale est indispensable. Le principe initial en est : supporte et abstiens-toi. Mais à cet état négatif de santé morale il convient d'ajouter, en lui donnant le meilleur
l'idée de rhumanité conçue dans Vachovement de sa destinée. L'éducation doit se ré-ler sur un esprit cosmopolitique. Les chefs d'Etat aiment mieux la plier aux préiuffés existants, qui, à leurs yeux, favorisent mieux leurs intérêts ; aussi n'est-ce pas dans des écoles d'Etat qu'il faut espérer voir s exécuter un plan rationnel d'éducation; à coup sûr les écoles publiques valent mieux que l'éducation privée ; mais ce sont des écoles publiques libres, ouvertes aux idées et aux expériences nouvelles, qui sont de tout point préférables. — L éducation comprend une discipline et une culture positive ; la discipline est destinée à réprimer les obstacles qu'opposent les penchants à l'accomplissement des hns rationnelles; ainsi comprise, loin d'être la négation de la liberté, elle en est la préparation et la sauvegarde. - Comme I\ousseau et en s insi.irant de lui prerque constamment, Kant traite d'abord de l'éducation phvsique de enfant : nécessité de l'allaitement maternel, sauf dans les cas i\c grave eriipechement ; souci d'ajouter le moins possible aux précautions de la nature, de façon a ne pas entraver son œuvre; proscription des procédés artificiels pour le sommeil, la marche, etc. ; invitation aux exercices qui fortifient et assouplissent 1 usage des forces ; recommandation de laisser une grande liberté au développement de toutes les facultés et qualités naturelles, de nnanlère à avoir devant soi des caractères francs et droits, plutôt vifs et exubérants qu'olficieux et prématurément judicieux ; mais en même temps devoir très impérieux de résister aux caprices sans faiblesse, quoique sans dureté, de combattre l'envahissement des habitudes. — Il y a une éducation phvsique, non seulement du corps, mais des facultés de l'âme, en tant que celles-ci ont rapport à la nature, non à la liberté. Kant combat la théorie du travail attrayant; il rappelle que le travail est la loi de l'homme, et l'inlluence salutaire qu'il exerce ; il demande que les facultés soient
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sens, ce cœur joyeux dont parlait le vertueux Epicure. La discipline que l'homme exerce sur lui-même ne doit pas être faite de mortifications sans but ; elle doit s'accompagner de vaillance et de sérénité.
Ici se termine la Doctrine de la vertu. Elle ne comprend pas, et l'on sait pourquoi, une science des devoirs envers Dieu. La Religion, formellement conçue, ne connaît pas de devoirs envers Dieu qui soient spéciaux ; elle exprime plutôt un devoir envers nous-mêmes, c'est-à-dire une obligation subjective de fortifier le mobile moral de notre volonté en
cultivées en vue de la formation totale de l'esprit, les facultés inférieures en vue des facultés supérieures ; il critique l'exercice de la mémoire pour elle-même ; il ne veut pas surtout que l'imagination soit laissée à son dérèglement naturel ; il proscrit les romans ; il recommande la lecture des récits de voyage, l'étude de l'histoire, qui bien comprise forme le jugement. — Quant à l'éducation proprement pratique, elle a pour objet l'habileté, puis la prudence, enfin la moralité. L'habileté et la prudence sont apprises par ce qu'on appelle la culture ; mais la culture ne sutlit pas ; elle surabonde de nos jours tandis que l'éducation morale manque. Celle-ci a pour objet la formation du caractère, que l'on peut définir l'habitude d'agir d'après des maximes. Ponctualité en toutes choses, obéissance, véracité, respect de la dignité humaine en soi et eu autrui : voilà les vertus qu'il faut avant tout tacher d'inculquer. L'obéissance à l'origine ne peut avoir d'autre [jrincipe que la contrainte ; mais il faut que les motifs d'obéir apparaissent avec l'âge liés à la raison et au devoir ; autrement on ne fait que des caractères serviles. Toute désobéissance doit être punie ; la punition est d'abord physique ; elle consiste dans le refus de ce que l'enfant désire ou dans l'application d'un certain châtiment; mais elle doit faire place de plus en plus à la punition morale qui consiste à froisser le penchant de l'enfant à être aimé et honoré, à humilier le coupable par un accueil glacial. La punition morale est en particulier le meilleur moyen de châtier le mensonge. Kant ne professe pas ici que l'homme soit méchant par nature ; l'homme n'est que ce qu'il se fait ; il a en lui des inclinations pour tous les vices, mais il possède aussi la raison qui le dispose dans un autre sens. — Enlin, abordant le délicat problème de l'éducation religieuse de l'enfant, Kant déclare qu il renverrait volontiers à un âge assez avancé l'initiation aux grands objets de la croyance religieuse, si l'enfant n'entendait pas prononcer autour de lui le nom de Dieu et n'était pas témoin d'actes de vénération envers l'Etre suprême. Dès lors il vaut mieux lui présenter de bonne heure l'idée de Dieu de façon qu'elle lui arrive épurée de toute superstition et liée intimement à l'idée du devoir. \ III, [). /i;")3-5i3. — V. Strumpell, Die Pàdagogik der Philosnphen Kant, Fichte und Herbart, i843. — R. Thamin, Préface à la traduction française du Traité de pédaf^ogie de Kant, 188G. — G. Dumesnil, De Tractatu Kantii paedagogico, 1892. La thèse de M. Dumesnil contient, avec une reconstitution ordonnée et un commentaire continuel des principales idées de Kant, un index oi!i sont relevés les principaux passages des œuvres de Kant qui permettent d'éclaircir le Traité de pédagogie, et des notes finales où sont indiqués en particulier des rapprochements entre les remarques de Kant et le manuel de Bock.
LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE h..\ST
nous représentant tous nos devoirs en général comme des commandements divins. Lorsque la Religion nous expose matériellement un ensemble de devoirs envers Dieu, c est qu'elle est une Religion révélée, qui rattache ses préceptes à des faits historiques, et qui par conséquent est en deliors de la morale purement pl.ilosophiquc. La Relujion dans les limites de la simple raison a suffisamment expliqué là-dessus la pensée de Kant'.