LES ANTECEDENTS I PIETISME ET RATIONALISME
et il va droit contre tout ce qui lui paraît une menace pour la foi. Plus instruit, plus habile à discuter, plus passionné aussi, Joachim Lange a contracté dans la lutte contre la tyrannie orthodoxe une vigueur militante qui, de défensive, ne demande qu'à devenir offensive contre de nouveaux ennemis. Le rationalisme était là, qui, par son autorité grandissante, semblait confondre l'indifférence soupçonneuse du piétisme à l'égard de tout ce qui était l'expansion de la vie naturelle et de la simple intelligence humaine : plus que les malentendus et les rivalités des personnes, la logique de leurs principes respectifs devait mettre le piétisme et le rationalisme aux prises.
C'est de Leibniz que dérive le rationalisme allemand': c'est la pensée leibnizienne qui a mis fin à l'empire exercé dans les universités de l'Allemagne par cet aristotélisme très voisin encore de la scolastique. que Mélanchthon avait accommodé à la Iléformeet qui était devenu le fondement de la dogmatique protestante. Pourlant 1 action personnelle de Leibnizne futpas Irèsétendue. X'appartenantàaucuneuniversité, il ne disposait pas de ce moyen de propagande que peut êtrel'eFiseignement public : il produisait ses idées surtout par occasion, préoccupé de les làire approuver principalement de ceux ([ui, en quelque [lays que ce fiil, possédaient une autorité soit intellectuelle, soit religieuse, soit politique. Il aimait à faire entrevoir la richesse de sa philosophie; il ne la livra
I. J.-E. Erdmann, Versuch einer wissenschaftllchen Darstellung der Geschichte der neucrn Pliilosophie, II, 2, iS^a, pp. 11-173; 249-398; Cirundriss der (iescliichte der Philosophie, H, i8(U), pp. i45-2i3, 2^3- 2O9. — Ed. Zcller, (ieschichle der deutschen Philosophie seit Leibniz, '2^ éd., 1875, p. (*)9-3i'i. — J'Iioluck, op. cit., I, p. 92-1,^17. — .Tulian Schniidt, oj). cit., passim. — lîiedermaiin, op. cit., II, pp. 207-208, 340- '178. — llcllner, op. cit., III, p. 217-200, IV, pp. 3-00, 17O-2O2, 585-0i7. — Glir. Hartiiolinèss, Histoire philosophir/ue de racadémie de Prusse depuis Leibniz jusqu'à Sciielling, 2 vol., i85o-i85i, t. I, p. 99-118. — Lév)-Bruid, op. cit., p. 34-70.
lO
L\ PIIITOSOPHIE PRATIQIE DE K \^T
LES ANTÉCÉDENTS : PlÉTlSME ET RATIONALISME
jamais toute, mctliodicjuement et explicitement. Au surplus, SCS contemporains ne furent guère en état de s'assimiler toute sa pensée : ils n'en accueillirent pas aisément les expressions les plus spéculatives. C est ainsi que la doctrine des monades, en son sens authentique, ne rencontra pas beaucoup de partisans. En revanche, certaines idées générales incluses dans son système, dès qu'elles commencèrent à se répandre, eurent une grande fortune: en se resserrant et se limitant, elles entrèrent pour une large part dans la composition de l esprit du win' siècle : telle, l'idée d une science formée de concepts clairs et bien liés, capable de trouver à tout une raison sulTisante, d'assurer aussi par 1 extension des connaissances un accroissement contnni de perfection et de bonheur dans la nature humaine: telle, ridée d'un ordre providentiel qui, en se réalisant dans le monde donné, en fait le meilleur des mondes possibles, et selon lequel la finalité même de la nature aboutit par un progrès certain à l'accomplissement des fins morales. Lue conception optimiste de la raison et de la science permettait d'accorder immédiatement la moralité, dune part avec l'intérêt général aussi bien qu avec le contentement de chacun, d autre part avec la piété et la foi en ce qu'elles ont de conforme à la pratique et à la vérité salutaires '. (( La véiitable piété, et même la véritable félicité, consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit accompagnée de lumière. (Jette espèce d'amour fait naître ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief à la vertu, et rapportant tout à Dieu, comme au centre, transporte l'humain au divin. Car en faisant son devoir, en obéissant à la raison, on remplit les ordres de la Suprême Raison. Un dirige toutes ses intentions au bien conuuun, qui n est point dilVérent de la gloire de Dieu: Ton trouve qu il n'y a point de plus grand intérêt particulier que
I. Sur le mélange îles intentions scionlitiques, philanthropiques et religieuses dans les projets les plus im[>ortants de L.eihniz, cf. L. Coulurat, La I.o^Kfue de Leûtiiiz, lyoï. p. ioj-i38.
d'épouser celui du général, et on se satisfait à soi-même en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. ' » « Il fout joindre, aime-t-il à redire, la lumière à l'aixleur, il faut (pie les perfections de l'entendement donnent l'accomphssement à celles de la volonté. » Ce qui revient à toute occasion, c'est que la vertu doit être (( fondée en connaissance », c'est que la solide piété est à la fois (( la lumière et la vertu », c'est qu'on est également dans l'erreur, quand on croit (( de pouvoir aimer son prochain sans le servir et de pouvoir aimer Dieu sans le connaître' ». De nos perceptions claires et distinctes, dans la mesure où elles le sont, résulte, avec la puissance de notre liberté, la juste direction de nos sentiments et de nos actes.
Par la Leibniz fut bien l'instigateur de la philosophie dite en Allemagne (( philosophie des lumières », de Y Aufklcininr/. Avant même de lui fournir l'essentiel de la doctrine, il lui fournit l'idée qui l'instituait. Il ne put naturellement faire pénétrer en elle ce qui était incommunicable, à savoir la spontanéité inventive de son esprit, l'art merveilleux de définir les pensées sans les restreindre, d'en développer la logique interne sans en figer la puissance d expression. Son activité encyclopédique qui s'entretenait aux sources d'inspiration les plus profondes, qui lui avait révélé entre toutes choses des harmonies imprévues et cependant bien fondées, fut soumise après lui à un travail en règle d'arrangement méthodique : elle dut se plier aux formes précises, mais bornées, de l'entendement abstrait, du Verstand. Il se produisit ainsi une transposition de son œuvre, qui la rendit capable de répondre aux besoins nouveaux des intelligences. Versla i\n du xvu' siècle, en effet, avaient commencé à surgir de divers côtés en Allemagne le désir et l'idée d'une Ubre philosophie, assez forte pour ébranler l'autorité dont se prévalait, en même temps que l'orthodoxie
1. /essais de Théodicée, Préface, Pli. Schr., éd. Gerhardl, Vï, p. 27.