II, p
3. Kant parlera plus tard de l'univers de Leibniz comme d'« une sorte de monde enchanté « {rine Art sou hezauherter fVelt), Ueher die l'ortsrhnlte der MetophYS'k, VllI, p. S'iO, et nous avons déjà vu comment un fond de conceplions leibniziennes soutient les conjectures (pii terminent la Théorie du Ciel. La pensée de Leibniz est apparue à Kant, en ce qu'elle avait à covip sur de plus superhciel, comme un thème à imaginations séduisantes plus ou moins plausibles, (ju'il s'est plu un moment à développer pour son compte, qu'il a de plus en plus condamnées comme impossibles à justifier; mais en ce qu'elle avait de plus profond, elle a pénétré très avant dans l'esprit de Kant et n'en a pas été facilement rejetée. Des idées de Leibniz, destituées par la Criliffue de toute certitude rigoureusement démontrable, sont demeurées chez Kant, soit par
garantisse l'objet et par sa disproportion avec rexpérience, une conception mystique ^ ; mais qui sait si elle n'est pas
influence naturelle d'éducation, soit pour des raisons dont lui-même a donné la formule excellente, à titre d'« opinions privées » {Pri^'atmeiniingen), Ariti^der reinen Vernunft, 111, p. 517. A l'arrière-plan de la conception kantienne du monde intelligible se trouvent des vues em[)runtées à la doctrine leibnizienne. C'est ce qu'a montré Benno Erdmann, Kants Kriticismus in der ersten iiftd zweiten Auflage der Kritik der reinen Vernunft, p. 73-75, et d'après lui Otto Riedel, I)ie monadologisc/ien Bestimmungen in Kants Lehre vom Ding an sicli. C'est ce dont témoignent quelques-unes des Iléfle.r ions de Kant publiées par lui. En voici une notamment: « JMundusintelligibilisestmonadum, non secundum formam intuilusexterni, sed interni representabilis. » H, n" i i5i, p. 328. Le rapport aperçu par Kant entre la conception leibnizienne des monades et la conception platonicienne des idées fait bénéficier la première, en lui enlevant le caractère d'une explication physique, de la valeur métaphysique et pratique de la seconde. « La monadologie ne se rattache point à l'explication des j)hénomènes naturels; elle est une notion platonicienne du monde développée par Leibniz, et du reste exacte en elle-même dans la mesure où le monde, considéré non pas comme un objet des sens, mais comme une chose en soi, est un pur objet de l'entendement, qui toutefois sert de fondement aux phénomènes sensibles. » Metaphysische Anfangsgriïnde der Aatuntissensc/ia/'t, I78(), IV, p. 3()9. — Leibniz d'ailleurs a lui-même employé l'expression de monde intelligible p-our définir le monde des monades (^Epistola ad Ilanschium, Op. ph.. Ed. Erdmann, p. ^45) ou encore le monde des fins (Animads'ersiones in partent generaloni principiorum Cartesinnorum, Phil. Scbr., Ed. Gerhardt, IV, p. 389). 11 aimait aussi, comme on le sait, à se rapj)rocher de Platon : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service au genre humain, et Ion verrait que j'y approche un peu. » Ixttre à Jlemond, 11 février 1715, Phil. Schr., Ed. Gerhardt, III, p. 037. — Ainsi, à des moments et à des degrés divers de sa pensée, Kant est resté lié à Leibniz soit par un sens imaginatif de l'action et de la destinée des êtres hors de la réalité donnée et de la vie présente, soit par une adhésion personnelle à des thèses spiritualistes qui renforcent pour lui les conclusions publiques et olTicielles de la Critique contre le dogmatisme matérialiste, soit enfin par la reconnaissance de ce qu'il y a de fondamentalement vrai dans le platonisme inhérent à la monadologie. « Les doctrines de Leibniz, a dit justement le philosophe anglais Thomas Ilill Green, forment l'atmosphère permanente de l'esprit de Kant. » JVorks, t. III, p. i34.
I. Un texte caractéristique de la Critique de la liaison pure montre bien comment l'idée de la communauté des esprits, revêtue d'abord aux yeux de Kant d'une forme mystique, s'est déterminée par la suite chez lui dans un sens prati(jue. « L'idée d'un monde moral a donc une réalité objective, non pas comme si elle se rapportait à un objet d'intuition intoiUgible (nous ne pouvons en rien concevoir des objets de ce genre), mais j»ar son rapport au monde sensible, considéré seulement comme un objet de la raison pure dans son usage pratique, et à un corpus mrsticum des êtres raisonnables en lui, en tant que leur libre arbitre sous remjiire de lois morales a en soi une unité systématique universelle aussi bien avec lui même qu'avec la liberté de tout autre. » m, p. 53'i. — Un peu plus loin, Kant identifie l'idée d'un accord des êtres raisonnables selon des lois morales avec l'idée leibnizienne du règne de la grâce, III, p. 530.
LA Pinr/)Sf)lMIlF F^IWTl JIE DE KA>T
le Ibndemont dernier de ce sentiment moral par lequel notre volonté se sent subordonnée à une volonté universelle, si
Jusqu'à quel point peut-on parler du mysticisme fie Kant ? Dans quelle mesure le mysticisme et il été un ingrédient do sa pensée? llamann, après l'apparition de la Criliffue, parle d'un amour mystique pour la forme et d'une haine gnostique contre la matière comme de traits saillants dans la philosophie kantienne. Melakritik liber den Purismum der reinen Vernunft, Ed. Uoth, VII, p. 7. Voir également sa lettre à Rcichardt du 25 août 1781, ihid., VI, p. 2i2-3i3, et sa lettre à Herdcr du 2 décembre 1781, ihid., p. 227-228. — Un élève de Kant, VVillmans, avait écrit une dissertation : De similUudine inter mysticismum puriiin ci Kaiitifinam reli^'ionis dovlrinnm, 1797, dans laquelle il faisait ressortir l'analogie des idées de Kant avec celles de ces séparatistes qui se nomment eux-mêmes mystiques, (jui veulent avant tout une vie nouvelle et sainte et interprètent la Bible par le seul moyen de ce Christianisme intérieur, éternellement présent en nous. Kant inséra, avec quelques réserves, mais en somme avec une approbation très élogieuse, une lettre de Wilmans jointe à celte dissertation dans son livre sur Im Dispute des Facultés, Der Streit der Faculldten, 1798, VII, p. 387-092. Mais d'autre part Jachmann rapporte une déclaration expresse de Kant, selon laquelle il faudrait ne jamais prendre aucune de ses paroles dans un sens mystique et tenir toute sa pensée pour étrangère au mysticisme, linnxinuei Katil in liriefen an einen Freund, p. 118. V. aussi la Préface de Kant à l'ouvrage de Jachmann, Priifung der kantischen JieHiiionspliilosoffhie in Hinsicht auf die ihr heigclegte Aehnlichkeit mit dent reinen Mystizism, 1800, reproduite dans Reicke, Kantiana, p. 81-82. En outre, à maintes reprises, Kant a directement répudié cette exaltation mystique des facultés qu'il appelle Scimdrnierei. V. Ueher Scluvàrmerei und die Mittel dagegen, 1790. lia parlé notamment du saut mortel que fait le mysticisme dans l'inconnu et l'incompréhensible {Von einrni neuerdings erhohenen vornehnicn Ton in der Philosophie, 'W, p. 473 sq.), de cetilluminisme des révélations intérieures qui aboutit aux visions d'un Swedenborg (Der Streit der Facultdten, VII, p. 363). tandis que le Griiicisme de la Raison pratique tient le milieu entre l'orthodoxisme sans âme et le mvsticisme mortel à la raison « z^iischen deni seelenlosen Orthodoxismus und deni \ernnnfttOdlenden Mysticismls )) {Ihid., p 37G). Il semble bien par là que l'on commette, enjtarlant du mysticisme de Kant, un grave contresens. \. Robert Hoar, Der angehliche Mystivisnins fiants. — Il y a lieu cependant de distinguer dans le mysticisme entre les conceptions dont il s'inspire et les facultés qu'il met en œuvre ; Kant assurément s'est refusé, pour des raisons qui sont essentielles à la doctrine criticiste, à admettre au moins dans l'intelligence humaine des facultés capables de saisir, soit i)ar une intuition intellectuelle qui nous dépasse, soit par une intuition sensible qui irait contre son objet, des vérités supra-sensibles, et il a du même coup exclu cette puissance de comnumication directe qui ne se ramène à aucun des deux types définis d'intuition ; mais si des conceptions supra-sensibles peuvent être a[)pelées mvstiques, alors même qu'elles comportent une expression rationnelle, et si elles peuvent l'être parce qu'elles posent a priori une unité ou une communion <les choses, des êtres ou des personnes, antérieures et irréductibles à l'entendement analytique autant qu'à l'expérience sensible, il paraît dilFicile de contester que des conceptions de ce genre, à titre d'inspirations primitives, n'aient contribué à former le système kantien. Plus particulièrement manifestes dans l'idée que Kai'l s'cat faite d'une société spirituelle des êtres raisonnables.
PRESSrM'lMKNTS D IXE AIKTAÎ^IH SIOl E NOLVEEEE
ollo ne peut pas se délcrmincr ainsi dans l idée d une république spirilucUe des anies ' ? Ainsi se trouvent déjà rapprochés, sans être encore bien fondus, trois éléments constitulils de la pensée kanlicnnc, 1 élément mystique, l'élément critique, l'élément pratique ; l'élément mystique, présent peut-être sous dos formes plus ou moins épurées à toute haute entreprise spéculative, c est Taflirmation piimor- (liale, avant tout travail de la réilexion analytique, de l'unité vivante de l'être ou d'une intime communauté des êtres, pour laquelle ni l'expérience sensible, ni Tintelligence logique, isolément ou ensemble, ne sauraient nous lournir d'expression adéquate, qu'elles peuvent et doivent cependant iigurer ; l'élément critique, c'est la reconnaissance justifiée de notre incapacité à donner par la science un conlenu déterminé à cette afTirmation ; l'élément pratique, c'est l'obligation éprouvée de la réaliser en acte par nous-mêmes dans la vie morale, de façon à préparer l'avèncment de ce qui sera plus tard nommé le « règne des fins )).
Ce qui tombe surtout de la métaphysique, c'est une organisation logique, tout à l'ait extérieure, de connaissances mal fondées, dans lescjuellcs on croyait voir, bien à lort, à la Ibis des expressions de la pensée pure et des moyens d'explication du réel, et selon lesquelles on voulait, avec moins de raison encore, régler la vie morale. Mais la
transposition humaine de la Cité de Dieu (V. Erdmann, lieflexionen, II, n'^ 11O2, p. 333), elles n'ont pas même été inaclives dans l'œuvre théorique, qui, pour fonder l'unité de l'expérience, a introduit, en face de l'inintclligibilité apparente du donné, la spontanéité synthétique de l'esprit. M. Boutroux a dit excellemment : « Même les philosophes allemands de la réflexion et du concept, les Kant et les Hegel, si l'on considère le fond et l'esprit de leur doctrine, et non la forme sous laquelle ils l'exposent, sont moins exempts de mysticisme et de théosophie qu'il ne semble et qu'ils ne le disent. Car eux aussi placent l'absolu véritable, non dans l'étendue ou dans la pensée, mais dans l'esprit, conçu comme supérieur aux catégories de l'entendement, et eux aussi cherchent à fonder la nature sur cet absolu. » Etudes d'/iistoire de (a philosophie : Le philosophe allemand Jacoh Bœhme, p. 212. — Cf. Gizycki, Kant und Schopenhauer, p. 39 sq. — \. Kritik der praktischen Vernunft,
I, II, p. 3V^i' note.
métaphysique en elle-même, — « la métaphysique, dit Kant, dont le sort a voulu que je fusse épris, quoique je ne puisse me flatter d'en avoir reçu que de rares laveurs ' » — est si peu condamnée définitivement, que, malgré toutes les fausses prétentions élevées en son nom, elle accorde son litre à la discipline même qui les censure ", comme aux (euvres en projet où doivent être établies la philosophie de la nature et la philosophie pratique', qu'elle reste en outre le suprême idéal de l'activité de l'esprit \ Une fois supprimée l'interposition de la didactique wolflienne, une double libération s'opère, qui rend à l'idée d'un monde intelligible ainsi qu'à Texpérience la plénitude de leurs significations respectives. Certes la faculté reste encore assez indéterminée, par laquelle nous pouvons avoir accès au monde intelligible, et c'est cette indétermination cpii fait le crédit des visions d'un Swedenborg ; mais il semble que la vie morale, posée d'abord très résolument en dehors de la coimaissance, plus directement approfondie en elle-même, plus étroitement rattachée au pouvoir interne dont elle dérive, soit l'immédiation la plus positive du monde intelligible et de nous-mêmes ; déjà le sentiment dont parle Uousseau, entendu sans doute comme il devait l'être, moins comme un mode de notre sensibilité individuelle (pie comme une aperception spontanée de la vérité pratique universelle, nous restitue le droit à l'airirmalion métaphvsi(|ue '. Ainsi la critique, délibérément conduite, de