‹ La philosophie pratique de KantChapitre 141 sur 361 · IV, p. i45-i · texte numérisé non relu

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l'autre le porte à faire valoir sans réserve ses désirs individuels et par conséquent à menacer de dissolution la société où il est entré. Cette « insociable sociabilité » des bommes est cause qu'ils ne peuvent ni renoncer à la vie sociale, qui d'ailleurs est la condition nécessaire de la culture et des progrès de leurs facultés, ni en accepter d'emblée la règle trop stricte, qui limiterait leurs prétentions à tous en les mettant tous au même niveau. Par les obstacles qu'ils se créent les uns aux autres, ils s'excitent à se dépasser mutuellement ; ils se contraignent au travail, à la mise en valeur de toutes leurs aptitudes \ La société civile est l'enclos 011 l'bumanité va laborieusement, mais sûrement, à sa fin. (( C'est ainsi que dans un bois, les arbres, justement parce que chacun cherche à ôter à l'autre l'air et le soleil, se forcent l'un l'autre de chercher le soleil au-dessus d'eux et prennent de la sorte une belle et droite croissance, au lieu que ceux qui en liberté et séparés les uns des autres poussent leurs branches à leur gré croissent rabougris, tortus et courbés. Toute culture et tout art, ornement de l'humanité, le plus bel ordre social sont des fruits de l'insociabilité qui est contrainte par elle-même de se discipliner et de développer complètement, par une habileté forcée, les germes de la nature "'. » Ce labeur incessant d'oi'i résulte, avec la civilisation, un accroissement continu de lumières convertit peu à peu les vagues instincts moraux du début en principes pratiques déterminés : elle transforme le consentement forcé et, pour ainsi dire, palhologique à la vie sociale en la volonté vraiment morale de s'associer et de former un tout. Ainsi les hommes voient avec le temps tourner à des effets heureux la lutte née de leurs passions. (( Sans ces qualités, en soi assurément non aimables, d'insociabilité, d'oii provient la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer dans ses prétentions égoïstes, ce

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serait une vie de bergers d'Arcadie, dans la plénitude de l'union, du contentement et de l'amour réciproque, une vie où tous les talents resteraient éternellement enfouis dans leurs germes ; les hommes, doux comme les agneaux qu'ils font paître, n'assureraient à leur existence guère plus de valeur que n'en a celle de ce troupeau d'animaux domestiques ; ils ne rempliraient pas le vide de la création par rapport à la fin qu'elle a en tant que nature raisonnable. Grâces soient donc rendues à la nature pour les incompatibilités qu'elle suscite, pour l'émulation de la vanité curieuse, pour le désir insatiable de posséder ou encore de commander! Sans cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont dans l'humanité sommeilleraient éternellement enveloppées. L'homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux ce qui est bon pour l'espèce ; elle veut la discorde. L'homme veut vivre à l'aise et satisfait : mais la nature veut qu'il sorte de l'indolence et de l'état de contentement inactif, qu'il se jette dans le travail et dans la peine, de façon qu'il invente aussi des moyens de s'en dégager en retour par son habileté. Les mobiles naturels qui le poussent dans ce sens, les causes originelles de l'insociabilité et de la résistance continuelle, d'où résultent tant de maux, mais qui en revanche provoquent à une nouvelle expansion des forces et par suite à un plus complet développement des dispositions naturelles, décèlent donc sans doute l'arrangement d'un sage créateur, et non pas, semble-t-il, la main d'un esprit malfaisant qui se serait mêlé de gâcher son œuvre magnifique ou l'aurait par jalousie détériorée'. »

Que doit-il donc hnalement résulter de cet antagonisme de tendances et d'efforts ? Quelle condition fait à l'humanité le progrès auquel la nature la contraint"? Kant, à la

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