‹ La philosophie pratique de KantChapitre 140 sur 361 · IV, p. i · texte numérisé non relu

IV, p. i

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conscience du devoir, Kant cependant la traite comme une idée, non plus comme un fait d'expérience psychologique. (( Le concept pratique delà liberté n"a dans le fait rien du tout à discuter avec le concept spéculatif, qui reste pleinement livré à la métaphysique. Car d'oii m'est venu originairement l'état dans lequel aujourd'hui je dois agir, c'est ce qui peut m'ètre tout à fait indifférent ; la seule question queje me pose, c'est de savoir ce que pour le moment j'ai à faire : et ainsi la liberté est une supposition pratique nécessaire, et une idée sous laquelle seule je peux considérer les commandements de la raison comme valables. Même le plus obstiné sceptique convient que lorsqu'il est question d'agir, toutes les difficultés sophistiques touchant une apparence universellement trompeuse doivent s'évanouir. Pareillement, le fataliste le plus résolu, celui qui l'est tout le temps qu'il se livre à la pure spéculation, doit cependant, dès qu'd y a matière pour lui à sagesse et à devoir, agir toujours comme s'il était libre, — et cette idée produit en réalité l'action qui y correspond, et elle est seule aussi à pouvoir la produire'.» Même ce qui fait qu'il y a une vérité, indépendante des façons de voir momentanées, fait aussi qu'il y a une liberté : vérité et hberté sont également garan • tics par cette raison, dont l'auteur est le premier à se réclamer. « Sans vouloir se l'avouer h lui-même, l'auteur a supposé dans le fond de son âme que l'entendement a la faculté de déterminer son jugement d'après des principes objectifs qui sont valables en tout iem[)s, et qu'il n'est pas soumisau mécanisme des causes qui ne déterminent que subjectivement, et qui peuvent se modifier par la suite : il admettait donc la liberté dans la pensée, sans laquelle il n'y a pas (le raison. Il doit scmblablouient supposer une liberté du Nouloii- dans l'action, sans l;u|n('lle il n'y a pas de moralité". ))

i.A t'Hir.osoi'iiiE nE l histoire

Voilà comment Kaiit repoussait en principe celte conception d'origine leibnizienne d'après laquelle les oppositions spécifiques du bien et du mal comme du vrai et du faux se résolvent en des différences de moments et de degrés; il devait donc être prêt à repousser la philosophie de Ihistoire qui, suivant cette conception, ne verrait dans la civilisation et la culture humaines que des effets graduellement apparus de lévolution de la nature, qui par là se montri rait impuissante à discerner les caractères et les lins prop du développement de Ihumam'té. Cette philosophie de l'histoire, il eut l'occasion de la combattre chez celui qui devait en être le plus brillant interprète, chez son ancien élève, Herder, au temps juste où lui-même venait d'en présenter sommairement une autre, conlbrme à lesprit de sa doctrine. Coïncidence avantageuse pour l'intelligence de l'opposition qu'il y avait entre le leibnizianisme renaissant sous une forme nouvelle et la pensée criticiste travaillant à établir les principes d'une philosophie pratique.

Le concept constitutif de la philosophie de l'histoircestcn effet pour Kant le concept de la liberté. Autrementdit. la réalisation pratique delà liberté doit être considérée comme la tache poursuivie par l'humanité dans son développement historique. Cependant n'est-il pas, selon le kantisme, de l'essence de la liberté d'être, non un effet qui se produit dans le temps et sous l'empire de circonstances empiriques, mais une cause supra-sensible qui se détermine hors du temps ? Sans doute ; et cette notion de la liberté, telle que l'a exposée la Critique, subsiste ; mais, ainsi que nous l'avons dit, la Critique laisse mal défini le rapport de la liberté comme cause à l'impératif comme loi. Il semble que Kant ait été conduit à lier intrinsèquement la liberté et la loi dans un système de morale, précisément par la représentation qu'il s'est faite delà liberté comme fin idéalement nécessaire et

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par suite comme loi de l'évolution de l'humamté. En montrant que l'histoire est le progrès de la liberté, il se préparait à concevoir que la liberté peut se prendre elle-même pour contenu, que, capable de se définir matériellement par elle-même, elle ne laisse pas vide la forme qu'elle est comme causalité pure, qu'étant encore la fin essentielle, la fin des fins, elle explique le passage autant que la subordination de l'ordre des volontés empiriques à l'ordre des volontés raisonnables. Cette conception même, que l'histoire est le progrès de la liberté, sera féconde pour l'idéalisme postkantien, et Ton sait comment Hegel se chargera de l'expliquer systématiquement ; mais les premières conséquences en seront chez Kant lui-même la pensée d'où dérivera la Grundlegung, et selon laquelle la liberté a une puissance de réalisation immanente qui dispense de justifier et de déterminer la loi autrement que par elle. Kant avait dû s'affranchir de la métaphysique leibniziennepour fonder son criticisme moral : mais il ne l'a fondé qu'en passant par une autre métaphysique, une métaphysique quasi-hégélienne', dont le semi-dogmatisme ne se résoudra dans le criticisme qu'en lui laissant des apports très significatifs".

C'est dans ses leçons d'anthropologie que Kant avait

1. Signalons d'après les « Lose Bldtter n de Reicke, II, 277 sq., 285 sq., que Kant eut l'idée d'une histoire philosophique de la philosophie à la façon de Hegel, d'une histoire a priori du développement de la raison à travers les systèmes. — « Il faut avouer, dit M. Renouvier, qu'il y avait à côté de Kant, le créateur du criticisme, un Kant métaphysicien, de qui les doctrines avaient plus d'analogie, quoiqu'il se soit abstenu d'en tirer les conséquences, avec le panthéisme et l'émanatisme qu'avec les postulats de la raison jiratiquc. » Introduction à la philosophie analytique de l'histoire, nouvelle édition, 1896, P- 37.

2. Sur la philosophie de l'histoire dans Kant, v. outre 1 ouvrage cite cidessus de Ch. Renouvier, K. Dietrich, Die Kant'sche Philosophie, etc., 11 Tlieil, p. 35-64- — R- Fester, Rousseau und die deutsche Geschichtsphilosophie, p. 68-86. — F. INIedicus, Zu Kants Philosophie der (u'schichte, Kanlstudien, IV, p, 61-67 ; Kants Philosophie der Ceschichte, Kantstudien, VII, p. 1-22, p. 171-229. V. dans Littré, Jug. Comte et la Philosophie positive, 2* édition, 186/I, p. i55-i56, uhc lettre dans laquelle Comte, à qui d'Eichthal avait communiqué, en 1824, une traduction des Idées, exjirime la plus vive admiration pour cet opuscule qu'il trouve « prodigieux pour l'époque )) et qui l'aurait fait, dit-il, hésiter à écrire, s'il l'avait connu plus tôt.

dabord indiqué les vues qui, plus rigoureusement ordonnées et rattachées à des principes spéculatifs, devinrent Vidée d'une hisloire universelle au point de vue cosmopolitique '. Au reste sa pensée maîtresse sur ce sujet était déjà connue avant qu'il l'eût exposée pour le public. Lne note de la « Gotaische (jelehrte Zeitung » du ii février 1784, disait ceci ; « Une idée chère au Prof. Kant, c'est que le but final de l'espèce humaine est d'atteindre la plus parfaite constitution politique, et il souhaiterait qu'il y eût un historien philosophe pour entreprendre de nous offrir à ce point de vue une histoire de l'humanité et de nous montrer à quel point riiumanité aux diverses époques s'est rapprochée ou éloignée de ce but et ce qui lui reste encore à faire pour l'atteindre. » Kant se crut dès lors obligé de donner une exphcation, faute de laquelle, disait-il, la note n'aurait aucun sens intelligible, et l'article qu il écrivit dans la (( Berlinsche Monatsschrift yy de novembre 1784 fut Vidée d'une histoire universelle '.

Telle que Kant la conçoit, la philosophie de l'histoire ne se confond pas avec la science historique proprement dite ; elle ne la néglige pas sans doute, pas plus qu'elle ne la remplace ; elle se propose d'en dégager la signification générale conformément à une idée a priori de la destination de l'humanité. Recevable ou non en principe, elle ne doit pas être jugée en tout cas comme si elle avait voulu fournir une méthodologie positive de l'histoire ' ; ce serait plutôt

1. Nous avons dit comment VAnt/iropologie éditée par Starke se termiijait par des considérations sur la nécessité qui force l'espèce humaine dans le développement de ses aptitudes à se constituer de plus en plus en société civile régulière. — V. également dans Benno Erdmann, Reflexionen Kanfs, I, p. 200-219, une série de fragments dont le sens concorde pleinement avec celui du dernier chapitre de V Anttiropologie de Starke et celui de Vidée d'une liistoire unu'erselle.

2. Idée ziir einer allgemeinen Gescfiicfite in u'elthiiigerlic/ier Absictit, IV, p. 143-107.

3. Elle ne mérite donc pas d'être condamnée pour certains des motifs qu'a envisagés Lamprecht, Herder iind Kant als Ttieoriker der Gescliiclitswissenscliafl, Jahrbûcher fur Nationalôconomie und Statistik, 1897, XIV (LXIX), p. i(ii-2o3. \. l'examen détaillé des arguments de Lamprecht dans le premier des articles de Fr. .Médicus cités ci-dessus.

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la méthodologie transcendantale qu'elle en (biiriiit. «Qu'avec cette idée d'une histoire universelle, qui a en quelque manière un fd conducteur «p/v'o/'f, j aie voulu supprimer lélahoration de l'histoire proprement dite, comprise d'une l'açon simplement empirique, ce serait une méprise sur mes intentions: je ne présente ici qu'une idée de ce qu'une tête philosophique (qui d ailleurs devrait être très informée en histoire) pourrait lenler à un autre point de vue '. » Cet .autre point de vue, c'est celui de la raison, qui exige que les événements historiques réalisent par un progrès certain les fins essentielles à l'espèce humaine. Or une certaine façon empirique de traiter l'histoire ne saurait rendre intelhgible la suite des faits qui la constituent. A ne considérer en eiTet que les mobiles qui déterminent la conduite des individus et des peuples, on ne saurait découvrir en eux l'intention directe de se conformer à un ordre d'ensemble ou de le réaliser. 11 faut donc admettre qu'en agissant d'après les motifs les plus individuels les hommes agissent comme s'ils avaient en vue un plan raisonnable, autrement dit qu'une loi de la nature détourne en dépit d'eux leurs actions, primitivement aussi discordantes que possible, vers l'accomplissement de fins régulières. Selon le mot qu'emploiera HegeP, et qui traduit bien la pensée de Kant, il y a une (( ruse » de la raison par laquelle ce facteur irrationnel qui est l'homme produit des elT'ets qui aboutissent à s'enchaîner rationnellement. « Quel que soit le concept que l'on se fait au point de vue métaphysique de la liberté de la volonté, les manifestations phénoménales de cette liberté, les actions humaines n'en sont pas moins déterminées aussi bien que tout autre événement de la nature, selon des lois naturelles universelles. L'histoire (jui s'occupe du récit de ces manifestations, si profondément qu'en soient cachées les causes, ne renonce pourtant pas à un espoir : c'est que,

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]Vfrlic, 1\, p. 4i. V. cgalcmenl 1\, p. yC st]. ; VI, p. 382.

considérant en gros le jeu de la liberté de la volonté humaine, elle puisse en découvrir une marche régulière, et que, de la sorte, ce qui dans les sujets individuels frappe les yeux par sa confusion et son irrégularité, dans l'ensemble de l'espèce puisse être connu comme un développement continu, quoique lent, des dispositions originelles. Ainsi, les mariages, les naissances qui en résultent, et la mort, en raison de la si grande influence qu'a sur ces phénomènes la libre volonté des hommes, paraissent n'être soumis à aucune règle qui permette d'en déterminer d'avance le nombre par un calcul : et cependant les tables annuelles qu'on en dresse dans les grands pays démontrent qu'ils se produisent d'après des lois naturelles constantes, aussi bien que ces incessantes modifications de l'atmosphère, dont aucune ne peut être jjrévue en particulier, mais qui dans l'ensemble ne manquent pas à assurer dans un train uniforme et ininterrompu la croissance des plantes, le cours des fleuves et tout le reste de l'économie naturelle. Les individus humains et même les peuples entiers ne s'imaginent guère qu'en poursuivant, chacun selon sa façon devoir et souvent 1 un contre l'autre, sa fin propre, ils vont à leur insu dans le sens d'un dessein de la nature, inconnu d'eux-mêmes, qui est comme leur fil conducteur, et qu'ils travaillent à l'exécuter, alors que s'ils le connaissaient, ils n'en auraient qu'un médiocre souci. Comme les hommes dans leurs efforts n'agissent pas dans l'ensemble en vertu du seul instinct, tels que les animaux, qu'ils n'agissent pas davantage selon un plan concerté, tels que des citoyens raisonnables du monde, il ne semble pas qu'ils aient une histoire régulièrement ordonnée, comme celle, par exemple, des abeilles et des castors... Il n'y a ici pour le philosophe d'autre ressource que celle-ci : puisqu'il ne peut pas supposer en somme chez les hommes et dans le jeu de leur activité le moindre dessein raisonnable qui leur soii propre, c'est de rechercher si dans cette marche absurde des choses humaines il ne pourrait pas découvrir un dessein Dei.bûs. i8

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de la nature : d'oii résulterait pour des créatures qui agissent sans plan à elles la possibilité d'une histoire qui serait cependant conforme à un jîlan déterminé de la nature. Nous allons voir si nous pouvons réussir à trouver un fd conducteur pour une telle histoire, laissant à la nature le soin de produire Ihomme qui soit à même de la comprendre selon celte idée. C'est ainsi qu'elle produisit un Kepler, qui soumit d'une façon inattendue les orbites excentriques des planètes à des lois déterminées, et un NcAvton, qui expliqua ces lois par une cause générale de la nature '. »

L'application de la raison à 1 histoire est tout d'abord liée à l'affirmation de la finalité. Toutes les dispositions naturelles d'une créature sont déterminées de façon à arriver un jour à un développement complet et conforme à leur but. S'il était possible d'admettre un organe sans usage, une tendance manquant sa Un, la doctrine téléologique de la nature se trouverait contredite ; pour un jeu sans dessein, il ne pourrait y avoir d'explication ; il n'y aurait plus que le hasard « désolant». Mais chez l'homme toutes les dispositions naturelles ont pour but l'usage delà raison : d'où il suit que le développement de ces dispositions ne peut se produire chez lui comme chez les autres êtres vivants. En effet, la raison est la faculté de dépasser les limites de l'instinct naturel : elle ne peut jias être bornée par avance dans son extension : au lieu de s'exercer avec une sûreté et une précision immédiates, elle doit tâtonner, s'instruire, se créer des ressources, conquérir lentement sa clairvoyance ; dès lors, pour qu'elle arrive à la plénitude de son développement et de sa fonction, la vie de l'individu apparaît infiniment trop courte ; il faut que son progrès se poursuive à traveis des séries innombrables de générations, capables de se transmettre de l'une à l'autre leurs lu-

I. I\ , p. i'\?)-il\k- — ■ Lorsque Kant parle ici d'un dessein ou d'une loi de la iialure, i|u'il traduit souvent aussi par la sagesse de la l'rovidence, il n'a pas dans l'esprit la nature telle qu'elle est comprise par les catégories, mais i)Our ainsi dire la nature en Idée, — l'ordre des choses selon la raison, non selon l'enlendement.

mières ' . A l'espèce seule sont réservés les pouvoirs et les moyens de faire épanouir les germes originairement déposés en l'homme : l'espèce seule peut et doit assurer l'avènement définitif de la raison. (( Autrement les dispositions naturelles devraient être considérées pour une grande part comme vaines et sans but ; ce qui détruirait tous les principes pratiques et ce qui par là rendrait suspecte d'un jeu puéril en lliomme seul la nature, dont la sagesse doit servir de principe au jugement de tout le reste de l'économie ^ )) D'autre part, en dotant Ihommc de la raison et de la liberté, la nature s'est dispensée de pourvoir à tout ce que la raison et la liberté sont en état de procurer ; mesurant ses dons aux stricts besoins d'une existence commençante, elle ne s'est pas préoccupée de rendre l'homme heureux et parfait ; elle a voulu que l'art d'organiser sa vie et de remplir sa destinée lui fût activement confié, et que sa perfection fût son œuvre comme son bonheur. Elle lui a laissé le mérite en même temps que l'obligation de l'elTort souvent pénible qui devait l'élever d'une grossièreté extrême à la plus industrieuse habileté : elle s'est souciée, non qu'il eût une vie aisée et contente, mais qu'il pût s'en rendre digne, elle a voulu qu'il pût conquérir moins des jouissances qu'une estime de lui-même fondée sur la raison \

Pour le forcer à développer ses dispositions en se sens, elle use d'un moyen détourné, mais sûr; elle stimule ces deux penchants contradictoires qu'il y a en lui, et dont lun le porte à se réunir en société avec ses semblables, dont

1. IV, p. 1 44- 145. — Ge[)endant [)Our Kant les exigences de la finalité, en réservant à l'espèce le pouvoir de développer sur terre les facultés humaines, ne laissent pas de s'appliquer à l'individu ; alors, elles obligent de conclure, selon un argument que Kant a souvent exposé, à la continuation de son existence dans une autre vie. — V. Benno Erdmann, Reflexionen Kaiits, I, n° O80, p. 2i5. « La disproportion entre nos dispositions naturelles et leur développement en chaque ind'n'idu fournit le principe de la foi en l'immortalité ». Ainsi le même argument sert à justifier la conception transcendante de 1 immortalité personnelle et la conception quasi-positiviste de l'immortalité de l'espèce.

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