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maine.
Il ci'itiquait surtout avec énergie la thèse de Kaiit, selon laquelle l'homme est un animal qui a besoin d'un maître : il discerne, non sans pénétration, dans cette thèse de Kant les origines de cet « Etatisme » qui en cfi'et s'imposera si fort à la pensée allemande post-kantienne. Il retourne les termes de cette proposition mauvaise : ce qu'il faut dire, ce n'est pas : l'homme est un animal qui a besoin d'un maître ; mais : l'homme qui a besoin d'un maître n'est plus qu'un animal. Il ne veut donc pas admettre la nécessité de cet Etat, que Kant conçoit comme une machine extérieure bien montée. Il en revient même, par horreur pour l'institution sociale ainsi comprise, à la glorilication de l'état de nature selon Rousseau, qu'il avait cependant qualifié de fiction romanesque. Enfin il déclare inintelligible la conception qui fait résider le progrès humain dans l'espèce : ou l'espèce n'est que la suite concrète des générations qui se succèdent, ou elle n'est qu'une notion générale, sans fondement, aboutissant à une philosophie « averroïste ».
Dans le compte rendu de cette seconde partie Kant maintient ses critiques et répond aux attaques. Il loue sans doute Hcrder pour la richesse de ses réllexions, pour son art magistral de disposer les notions reçues de divers côtés. Mais il dénonce le manque de discernement rigoureux dans le choix des matériaux, la fantaisie des conjectures, le vague dans lequel restent des concepts comme celui de race. Il parle avec ironie du style de Herder qui cache la pensée sous une extrême abondance d'images poétiques et qui tourne la description scientifique à l'elTusion lyrique. H justifie sa propre thèse, que l'homme a besoin d'un maître : parole légère et mauvaise, dit Ilerder : légère, sans doute parce que l'expérience de tous les peuples la confirme : mauvaise, mais c'est plutôt sans doute un mauvais homme qui l'a dite. La nature, selon ce que prétend ilerder, n'a pas souci de l'établissement des Etals, mais du bonheur des individus ; comme si le bonheur, chose aussi variable que j)08siblc selon les iiidixidus et les époques, pouvait
être la mesure des fins de la Providence et le principe de l'intelligence de l'histoire. Ce qui peut servir de mesure, ce qui seul a une valeur absolue, ce n'est pas ce que l'homme sent, c'est ce qu'il est capable de se faire, non le simulacre de bonheur que chacun se forge, mais le progrès de l'activité et de la culture spirituelles. Or ce progrès est lié à l'existence d'une constitution politique fondée sur le droit. A oilà pourquoi l'établissement d'un ordre juridique universel est le but de l'histoire. Voilà pourquoi aussi c'est l'espèce, non l'individu, qui est chargée de remplir la destinée humaine. L'espèce : non pas, comme l'a cru Herder, une entité réalisée, mais la série des générations en tant qu'elle forme un tout dont la loi est autre que celle des parties, en tant qu'elle poursuit dans une marche illimitée une fin idéale. Cette conception d'un progrès indéfini de l'humanité n'est pas, quoi qu'en dise Herder et pour parler sa langue, un acte de lèse-majesté contre la nature. Est-ce de l'averroïsme .î^ Sans doute Herder, qui jusqu'alors jugeait déplaisant tout ce qui se donnait pour philosophie, a voulu par le fait et l'exemple offrir au monde un modèle dans l'art véritable de philosopher'.
Cette polémique exprimait bien l'opposition profonde qu'il y avait entre les deux façons de comprendre la philosophie de l'histoire. Dans l'histoire, Kant était surtout porté à reconnaître la loi rationnelle qui la gouverne, qui en convertit la fin en une idée, qui fait de cette fin une fin en soi : d'où un optimisme de pure conception, qui explique pour le mieux, sans le réduire, et même en le justifiant, l'antagonisme des forces agissantes au cours de l'histoire. Herder, au contraire, a l'intuition optimiste de tous les événements humains, la foi dans la valeur suffisante de toutes les époques et de toutes les individualités, l'adhésion de sentiment à tout ce qu'il considère. L'un et l'autre croient à l'avènement de la raison et au progrès del'huma-
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Dei.bos.
nité. Mais chez Kant la raison traverse l'histoire en faculté militante qui doit conquérir Fempire sur la nature sensible et qui ne le conquiert qu'en mettant cette nature en opposition avec elle-même ; l'humanité n'accomplit son œuvre et ne se réalise comme telle que sous une discipline : elle passe seulement de la discipline qu'elle subit à la discipline qu'elle se donne, et dont 1 expression suprême est un ordre juridique universel, effet et condition de sa liberté. Pour Herder, la raison sort d'elle-même de la nature, et tout le développement de la nature tend à la raison : la concurrence et la lutle sont des accidents extérieurs et momentanés : l'humanité révèle progressivement ses puissances en accord, et si elle ne peut être libre que par relation à un ordre, c'est à l'ordre harmonieux de l'univers, non à l'ordre restrictif de la contrainte légale ; elle se reconnaît mieux dans un large sentiment d'équité que dans la pratique de la stricte justice. — Deux esprits et deux manières complètement disparates, dont le hégélianisme opérera la fusion '.
Peu après la publication de la Griindlecjimg zur Metaphysi]; der Sitten, Kant revint à la philosophie de l'histoire pour compléter sommairement l'esquisse qu'il avait tracée. Il
I. V. Ilaym, Herder, II, i885. p. 260. — On trouve chez Wundt {Logik, II, 2, ■2'^ éd., 1895, ]). !i22-!i2b) un parallèle entre ces deux conceptions de la philosophie de l'histoire. Les idées générales de Wundt, eu particulier son idée de la Volhsscele, devaient assez naturellement l'incliner à une j^référence pour Herder. Bien que Herder ait abusé des analogies spécieuses et des combinaisons de concepts logiquement insoutenables, bien qu'il ait trop concédé à la foi en des fins transcendantes, il a eu le mérite d'avoir le premier une conception génétique de l'histoire, do n'avoir fait entrer en ligne de compte que des forces immanentes à l'humanité, et d'avoir assigné comme iin à l'évolution humaine le développement du contenu tout entier des puissances de l'esprit. Kant avait beau jeu pour signaler les faiblesses de Herder ; mais sa pro[)re conception est tout à fait partielle et exclusive : au lieu de considérer la culture humaine dans son ensemble, elle la subordonne à un idéal politique, — et à lin idéal politique purement individualiste, malgré les apparences : car la société n'est pour Kant, comme pour Rousseau, que l'œuvre des libertés qui se reconnaissent et se limitent réciproquement.
r.A PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE 29 I
appliquait au problème des origines les conceptions mêmes qu'il avait appliquées au problème de la fin de l'histoire. Seulement, remarquait-il, si, pour déterminer la fin de l'histoire, il est possible et indispensable de s'appuyer sur les documents et sur les faits, il n'en est pas de même quand il s'agit d'en déterminer les origines. A défaut d'un récit exact, que peut-on ? Oser des conjectures qui vaudront surtout si elles se donnent comme telles, et si elles se développent en suivant le fil conducteur de la raison unie à l'expérience. Les Conjectures sur le commencement de Vhisloire de l'humanité^ sont une interprétation de la Genèse, suggérée peut-être par celle que TIerder avaitprésentée dans le X^ livre de ses Idées et écrite certainementpour s'opposer à elle. Elles tentent d'expliquer rationnellement ce moment de crise radicale oii l'homme a rompu avec la nature et inauguré son histoire. Sans prendre l'homme au degré le plus rudimentaire où l'on peut le supposer, on peut se le représenter d'abord comme capable de se tenir debout, de marcher, de parler, et, dans une certaine mesure, de penser, mais encore guidé dans l'exercice de ces diverses opérations par le seul instinct. 11 obéit alors à la voix de la nature, et il s'en trouve bien. Mais la force secrète de sa raison l'agite, et lincline à rechercher pour la satisfaction de ses penchants d'autres objets que ceux que lui avaient indiqués ses besoins. Ainsi se produisit la tentation, d'où résulta la chute. Car la raison ne peut intervenir dans la satisfaction des instincts qu'en les contrariant : excitée par l'imagination, elle crée des désirs artificiels, d'autant plus impérieux, qu'ils détournent A^ers des objets infiniment variés et accrus l'impulsion des objets naturels. Ainsi l'homme a voulu choisir sa nourriture, au lieu de s'en tenir à la règle instinctive qui lui permettait certains aliments et lui en interdisait d'autres. Ainsi il a soustrait l'appétit sexuel à sa loi première de périodicité et d'uniformité, en apprenant à
I. MuthmasslickerAnfangderMenscheugesc/iic/ile, 1786, IV, jj. 3i5-336.
ajourner et à se faire refuser ce que son penchant réclamait ; par là d'ailleurs il reconnut indirectement la liberté réciproque des sexes ; du désir physique il fut conduit à l'amour, par l'amour, de l'impression de l'agréable au goût de la beauté, d'abord dans l'espèce humaine, puis dans la nature ; avec le sentiment de la pudeur, il se prépara des jouissances plus libres et plus vives, en même temps qu'il témoignait d'un empire sur lui-même et d'une délicatesse intime qui annonçaient en lui un être fait pour la véritable vie sociale et pour la moralité. Ainsi il devint encore un être préoccupé de l'avenir, appliquant sa réflexion à le deviner et à rordonncr, éclairé par sa prévoyance même sur la nécessité et l'incertitude de son effort, n'apercevant pour terme du labeur auquel il est contraint et de l'inquiétude qui l'agite que la mort, — la mort, sort commun des animaux, mais objet d'effroi pour l'homme seul, qui seul la sait d'avance inévitable. Enfin, lorsqu'il s'est servi des animaux pour sa nourriture et ses besoins, il a montré parla qu'il n'était plus de leur société, qu'il était une fin de là nature, et il a pressenti également que, dans la société nouvelle qu'il formait, aucun de ses semblables ne devait servir d'inslrumcnt, et que tous devaient être traités comme des fins en soi. « Ainsi il était préparé de loin aux limitations que la raison devait un jour imposer à sa volonté dans son rapport avec ses semblables : préparation beaucoup plus nécessaire à rétablissement de la société que la sympathie et l'amour'. » ^ oilà comment s'achève l'afiranchissement de la raison, qui n'est plus au service des désirs, mais qui en fondant l'égalité de tous les êtres raisonnables apparaît comme un principe par lui-même suffisant '.
Vainement l'homme, au milieu des chagrins de la vie, se retourne vers le paradis perdu, c'est-à-dire vers l'état primitif de sinq)licité, d'ignorance et de paix; l'inexorable