‹ La philosophie pratique de KantChapitre 150 sur 361 · I. IV, p · texte numérisé non relu

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loi qui le pousse au développement de ses facultés met entre ses regrets et la légendaire demeure une barrière infranchissable. Au fond une scission s'est produite entre la destinée de l'individu et celle de l'espèce. L'individu, pour avoir usé de sa liberté contre l'instinct, s'est rendu physiquement et moralement misérable : mais l'espèce, elle, profite des peines et même des fautes de l'individu, et c'est elle qui progressivement réalise les aptitudes de l'humanité. Rousseau a bien vu que le grand problème était de résoudre, par l'éducation autrement comprise et par la société autrement constituée, 1 opposition qui existe entre les deux destinées différentes de Ihomme. Ainsi « l'histoire de la nature commence par le bien, car elle est l'œuvre de Dieu, l'histoire de la liberté par le mal, car elle est l'œuvre de l'homme^ ». Et le mal qu'a ainsi introduit la liberté ne s'est pas seulement manifesté par la dure nécessité du travail, mais encore par la nécessité infiniment plus affligeante de la guerre. Seulement il faut savoir reconnaître jusque dans l'horreur des luttes sanglantes l'indispensable moyen par lequel la Providence a tiré l'homme d'un état de stagnation et de corruption. « Il faut avouer que les plus grands maux qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont attirés par la guerre, et non pas tant par la guerre jDassée ou présente que par les préparatifs ininterrompus et même sans cesse multipliés à la guerre future... Mais y aurait-il donc cette culture, cette étroite union des classes de la république pour la conquête réciproque de leur bien-être, et l'accroissement de la population, et même ce degré de liberté, qui quoique très resserré par des lois subsiste encore, si cette guerre toujours redoutée n'imposait pas même aux chefs d'Etat ce respect de Vlmmamté ! Qu'on en juge par la Chine, qui par sa situation peut redouter sans doute quelque incursion imprévue, mais non un ennemi puissant, et où en conséquence toute trace de liberté est anéantie. Au

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degré "donc de culture où l'espèce humaine se trouve encore, la guerre est un moyen indispensable de la conduire encore plus avant ; et ce n'est qu'après une culture achevée (qui le sera, Dieu sait quand) que la paix perpétuelle nous serait salutaire, et ne serait d'ailleurs possible que par e\\e\ » De même, la brièveté de la vie est cause que l'homme s'abandonne moins à lui-même, qu'il surveille davantage, dans ses rapports avec autrui, les sollicitations dépravées de certains de ses penchants. En tout cas les maux dont nous nous plaignons ne sont imputables qu'à nous en tant qu'individus, et il y aurait injustice de notre part à en accuser la Providence ; ils ne résultent pas d'un j)éclié primitif qui se transmettrait comme une disposition héréditaire ; car des actions volontaires ne peuvent provenir de l'hérédité ; ils résultent du mauvais usage que chacun de nous fait de sa raison; dans l'histoire de la chute primitive nous reconnaissons notre propre histoire ; en d'autres termes nous confessons, sondant nos cœurs, que dans les mêmes circonstances nous n'aurions pas agi autrement. A titre individuel, nous sommes donc bien les auteurs du mal dont nous subissons les conséquences; mais il ne suffît point que par là la Providence soit mise hors de cause ; il faut reconnaître qu'elle a tourné au bénéfice de l'espèce le mal accompli par l'individu ".

Que l'on compare ce providenlialisme à l'optimisme leibnizien que Kant tenait de son éducation philosophique et que naguère encore il juxtaposait à sa théologie morale : l'inspiration en cstccrtainement tout autre. Il résulte d'une application de la pensée rationaliste, non plus seulement à ce contenu de la religion naturelle qu'elle-même avait contril)ué à produire, mais au contenu de la religion positive : c'est un premier essai pour comprendre la religion dans les limites de la pure raison. Cependant la raison reçoit

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elle-même de cet objet nouveau une autre façon de se concevoir et de se détcrmiuer ; au lieu de mettre hors d'elle les apparences du mal en les réduisant de plus en plus, elle se reconnaît comme la cause eiïective du mal réel, à la suite de sa rupture avec la nature. Mais en même temps elle s'est posé comme loi de ne tenir que d'elle-même le principe de son développement.

La philosophie de l'histoire a eu une extrême importance dans la constitution de la philosophie pratique de Kant. Issue d'observations exprimées dans les leçons d'anthropologie, elle aA'ait été pour la plus grande part publiée et en tout cas pleinement conçue avant la Griindkgung. Elle est une combinaison singulière des influences que Kant avait reçues, et elle joue pour la morale kantienne un rôle médiateur entre les conceptions éparses de la période antecri tique et le système critique de la raison pratique. Elle se présente d'abord avec toutes les apparences d'une spéculation métaphysique et, comme telle, elle ne peut qu'avoir beaucoup retenu de l'esprit rationaliste. De fait, elle pose, comme expression suprême de la finalité, la nécessité pour la raison de se réaliser ; elle admet en conséquence une loi de progrès qui gouverne les actions humaines, en dépit des motifs individuels dont elles résultent, et pour laquelle elle n'a pas craint, même plus tard, de prendre à son compte la formule stoïcienne : Jata volentem duca/it, nolentem trahiinV . Cependant elle ne saurait être interprétée littéralement, comme si la Critique de la Raison pure n'avait pas été conçue avant elle ou en même temps qu'elle: il serait donc inexact sans doute de voir dans cette loi des événements autre chose qu'un fil conducteur, comme le redit Kant, qu'une idée régulatrice ou une maxime : d'oii

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