Bauuigarlcn, MetapJiysica, § 0(j3, 4'' éd., 1757, p. 2G
le maximum du bien-être possible pour le présent et pour l'avenir ; elle exigerait donc, si elle devait être exactement déterminée, la pleine connaissance de toutes les conditions qui peuvent nous rendre heureux. Faute de cette omniscience, nous nous contentons d'observations. et de règles empiriques. Par sa matière donc, l'idée du bonheur ne se compose que de données particulières plus ou moins justement généralisées. Elle est en fin de compte un idéal, non pas de la raison, mais de l'imagination : idéal tellement incertain que l'homme en quête de jouissance le sacrifie sans délai à une inclination plus pressante et de satisfaction plus sûre ; idéal tellement indéterminé que, chacun désirant sans nul doute être heureux, personne cependant ne peut dire au juste ce qu'en conséquence il souhaite et veut véritablement'. Ainsi le rigorisme de Kant est lié à son dualisme méthodique du rationnel et de l'empirique, à sa conception de la Métaphysique des mœurs comme science rationnelle pure ' : il est la conséquence ou l'expression directe de son rationalisme propre ^
L'idée du bonheur ne peut donc constituer ni totalement ni môme partiellement le devoir ; mais quel rapport gardent avec le devoir, dans l'ensemble de la vie, les inclinations résumées sous cette idée.^ Sur cette question, la pensée Kantienne a été jugée souvent indécise *. Kant, selon Schleiermacher, n'a pu surmonter le conflit entre
I. IV, p. 247, p. 266-267. —Cf. Kritik der UrtheiLskrafl, V, p. 413.
2 Cf. Metaphysik der Silten, Vil, p. 12.
3. H. Schwarz dans ses articles, Dev Rntionalismus iind der Rigorismus in Kants Ethili, Kantstudien, H, p. 5o-68. p. 259-276, conteste qu'il y ait un lien direct et nécessaire entre le rationalisme de Kant et son rigorisme; il prétend, entre autres choses, que le rationalisme de Ivant, étant formel, exige d'autant plus, pour l'accomplissement de fins réelles, une application de la volonté à la matière fournie par les inclinations: de la même façon que les formes et les catégories a priori produisent l'expérience par leur application à la matière fournie par les sens (p. 60). Mais l'argumentation de Schwarz repose sur une interprétation inexacte du formalisme kantien ; la raison formelle de Kant n'est pas pour cela sans contenu, ainsi que nous le verrons plus loin, s 4- Même abstraction faite de la doctrine des postulats, qui sera examinée à son heure, quand viendra l'étude de la Critique de la raison pratique.
l'acceptation et l'exclusion du. bonheur ' . Il arrive en effet à Kant de prescrire d'une part une résistance entière à l'influence des inclinations. « Les inclinations, dit-il, comme soLirces du besoin, ont si peu une valeur absolue qui leur donne le droit d être désirées pour elles-mêmes, que bien plutôt en être pleinement affranchi doit être le vœu universel de tout être raisonnable".» « L'homme s'attribue une volonté qui ne laisse mettre à son compte rien de ce .qui appartient simplement à ses désirs et à ses inclinations, et qui au contraire conçoit comme possibles par elle, bien mieux, comme nécessaires, des actions qui ne peuvent être accomplies qu'avec un renoncement à tous les désirs et à toutes les impulsions sensibles \ » La moralité apparaît donc d'une part comme un effort contre les inclinations. Mais d autre part elle n'implique pas le moins du monde l'ascétisme'. Kant affirme d'abord très catégoriquement
1. Grundlinien einer Kritik der bisherigen Sittenlehre, Sawmtliche Werke, ziir Philosophie, I, p. i^S.