‹ La philosophie pratique de KantChapitre 17 sur 361 · I.V PERSONNALITE DE RANT · texte numérisé non relu

I.V PERSONNALITE DE RANT

>oas savons aujourd'hui que s'il écouta à l'Université la Dogmatique de Scbultz, il ne fut pas un étudiant régulier en théologie '. Son émancipation à l'égard de tout acte de culte pouvait même faire soupçonner ses croyances intimes, s'il est vrai que Schultzun jour, avant de prendre en main sa candidature à une place vacante à l'Université, lui ait posé gravement cette question : « Craignez-vous bien Dieu du fond du cœur ' ') » Cependant la foi en Dieu et en la Providence fut une des convictions les plus fortes et les plus constantes de sa vie. Du piétisme même Kant retint la pure inspiration morale, la conscience de la discipline olîligatoire, de la loi plutôt répressive qu'impulsive, le sentiment du mal à vaincre '\ Il ne cessa de louer chez ceux qui en faisaient sincèrement profession l'esprit de paix et de justice. Il disait à Rink : (( On peut dire du piétisme ce que l'on voudra: c'est assez que les gens pour qui il était une chose sérieuse eussent une façon de se distinguer digne de vénération. Ils possédaient le bien le plus haut que l'homme puisse posséder, ce calme, cette sérénité, cette paix intérieure qu'aucune passion ne saurait troubler. Aucune peine, aucune persécution n'altérait leur humeur, aucun différend n'était capable de les induire h la colère et à l'inimitié. En un mot, même le simple observateur eût été involontairement porté au respect \ » Il repoussa du

érigé en fin. L'oraison dominicale, telle qu'elle est dans l'Evangile, est l'abolition de la prière formelle; elle ne contient essentiellement que le vœu de devenir un membre toujours meilleur du royaume des cieux. YI, p. 99/1-297. — Dans le cinquième des Sieùeti Kleine Aufsdtze, qui a pour titre Voni (•chef, Kant soutient que quiconque a fait de grands progrès dans le bien doit par lovaufé même cesser de prier; car sa prosopopée à un Dieu qui est postulé, non démontré, serait bypocrisie. lA , p. ôo5-5o().

I. Sur cette question, v. Benno Erdmann, Martin Kitiiizeii itiid seine y.eit, p. iSS-iSg, note, et EmilArnoldt. Kants Ju^end und die ftinf ersten Jahre seiner Prii'atdocentur, Wlpreussischc Monatsschrift, XVIII, p 63(1- ()3r,qui, malgré des divergences, ont contribué chacun à détruire la légende erronée dont l'origine est dans Borowski, j). 3i, note, et dans Schubert, p 25-3o.

:*. Borowski, p. 35.

.'). Cf. E. Feuerlein, Kanl und der Pietismns. Philosophische Monatsheflo, \l\, i883, p. Mtg-m.

'1. Rink, Ansichten ans ./. Kant s Lehen, p. i3, cité par Schubert, p. 16.

piétisnie tout ce qui, dans lappareil des moyens et des eflets de la grâce, olTusquait en lui l'idée d'une liberté intérieure, principe suffisant de toute conAersion, et d une moralité autonome, critère souverain de la valeur des actes ; il condamna la tendance servile à justifier, sous le nom de piété, le renoncement à l'efficace de l'opération humaine contre le mal et l'attente passive de l'intervention surnaturelle'; mais à mesure qu il s'appliqua davantage à présenter l'interprétation religieuse de son criticisme, il fut plus disposé à ressaisir, pour fincorporer à sa pensée philosophique, celte idée de la nécessité d'une régénération radicale, sur laquelle le piétisme avait tant insisté ^ Ses maîtres piétistes, nous lavons vu, tâchaient de soustraire les consciences à la fascination du mysticisme visionnaire.

1. Die Religion iiuicrlinlh der Grenzen der hlosseu Verminft, VI, p. 284, note.

2. En pleine possession de sa doctrine morale et religieuse, Kant a dans le Conflit des Facultés expliqué le discrédit qui avait souvent frappé les piétistes, et marqué aussi la signification du piétisme par rapport à sa propre conception. Ce que l'on a voulu atteindre chez les piétistes, par cette appellation quelque j^eu méprisante dont on s'est servi pour les désigner, ce n est pas la piété, c'est, sous une fausse apparence d'humilité, leur orgueilleuse prétention à se donner pour les enfants surnaturels du ciel, tandis que leur conduite, autant qu'il était possible d'en juger, ne révélait chez eux aucune supériorité sur les simples enfants de la terre. Quant à la doctrine même de Spener et de Francke, si elle a mal résolu le problème religieux, elle l'a du moins bien posé : le « brave » Spener a eu le mérite de soutenir, à l'indignation des orthodoxes, que l'homme n'a pas seulement à devenir meilleur, qu'il a à devenir autre, c'est-à-dire à se convertir dans son fond, et que ce n'est pas à la fidélité doctrinale pas jilus qu'à la stricte observance qu'il appartient de produire celle radicale rénovation intérieure. Mais ayant à tort considéré que ce qui est suprasensible est supranaturel, il a cru que seule une mystérieuse opération de la grâce divine pouvait mettre fin à la conscience angoissante du mal, ainsi qu'à la lulte du mal et, du bien dans le cœur de l'homme. Il suit de là que la crise décisive par laquelle se crée Thomme nouveau selon la volonté de Dieu n'est pas le résultat d'un acte de l'homme; il faut un miracle pour accomplir ce qui finalement est conforme à la raison. Or comment obtenir le miracle:' Par la j)rière faite avec foi ? Mais celle-ci est une grâce, nécessaire par conséquent pour conquérir la grâce: on est enfermé dans tm cercle sans issue. En réalité, l'action du suprasensible sur notre vie empirique ne doit pas nous être étrangère ; elle doit être, non j)as mystiquement re[)résentée comme une inlluence de Dieu, mais pratiquement conçue comme l'opération de notre liFjerté. Il n'en reste [)as moins, avec ces considérables réserves, que Kant a fini par rclrouver et par placer au principe de sa philosophie religieuse l'idée du mal radical cl do la régénération essentielle, telle que le piétisme l'enseignait. — Der Streit der Facultuten, VII, p. 371-876.

J.A PERSONNALITÉ DE KA>T 3q

Dans ce sens Kant abonda naturellement plus qu'eux encore ; et s'il n'est pas impossible de découvrir l'influence d'une sorte de mysticisme sur le développement de sa pensée*, on ne saurait nier que, pour atteindre aux sources de la spiritualité, il ait refusé de plus en plus de remonter, par des pressentiments ou des intuitions, au delà de la vérité pure constituée pour lui par l'union de ces deux principes : la liberté et la loi.

L'union de la liberté et de la loi : voilà ce qui fut, en même temps que le tbème essentiel de ses spéculations morales, le trait caractéristique de sa personnalité. Pour ceux qui l'approchèrent, il était l'homme qui n'agit en tout que selon sa conviction propre, mais qui rapporte aussi sa conviction à des maximes certaines, clairement définies et solidement éprouvées. Il avait eu de bonne heure un goût de l'indépendance, qui lui faisait trouver un plaisir singulier à ne rien devoir à autrui, et qui écartait avec une défiance jalouse toute tentative d'empiétement d'une volonté étrangère sur la sienne ". Il ne faisait que ce qu'il voulait ; mais il voulait, autant que possible, ne rien laisser dans la vie qui ne fût réglé par des principes fermes ; pour toutes les circonstances, grandes ou petites, il estimait d'avance qu'il y avait une conduite à tenir, qui était la bonne ^. La régularité bien connue de son existence extérieure était pleinement préméditée d(3 sa part ; et si la faiblesse de l'âge ne laissa plus sur le tard apparaître chez lui que l'automatisme des habitudes contractées, c'était l'intelhgence la plus vigoureuse, la plus maîtresse d'elle-même, qui avait tout d'abord décrété cette discipline. Dans cette minutieuse organisation de l'activité quotidienne comment

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