‹ La philosophie pratique de KantChapitre 174 sur 361 · V. Baumgarten, Lo^ica, § /t · texte numérisé non relu

V. Baumgarten, Lo^ica, § /t

FONDEMENTS DE I.A :M ET \ PHYSIQUE DES MtF.UHS 3/|5

inspire leur conduite, puisque nous n'en constatons que les etFets extérieurs ; et en ce qui nous concerne, malgré notre clairvoyance la plus appliquée, quelle peine nous avons à sonder nos intentions secrètes et à les atteindre dans leur fond ' ! En déclarant ainsi que nous parvenons mal par l'observation de nous-mêmes à démêler les mobiles intimes de nos actes, Kant se ressouvient sans doute de ce que son éducation religieuse lui a appris sur l'abîme mystérieux de nos cœurs ; mais explicitement il se réfère à ces réilexions des moralistes qui aperçoivent dans les motifs en apparence les plus vertueux et les plus désintéressés les mouvements d'un amour-propre insinuant et subtil'. De telles réflexions, observe-t-il, ne sont pas faites pour porter atteinte à l'idée de la moralité, puisque dans leur amertume c'est cette idée même qu'au fond elles opposent à la fragilité et à la corruption de la nature humaine ; mais le doute qu elles autorisent, c'est qu'il y ait réellement dans le monde quelque véritable vertu. « Dans le fait, il est absolument impossible d'établir par expérience avec une pleine certitude un seul cas oii la maxime d'une action, conforme du reste au devoir, ait reposé uniquement sur des principes moraux et sur la représentation du devoir \ » Rien n'est donc plus

1. Cf. Die Religion, VI, p. iiô, p. i58. p. i63, p. 172. — Ueber den Geineinspruch : Das mag in Théorie riclitig sein, VI, p. 3i5-3i6. — Metaphysik der Sitten, VII, p. 196, p. 255. — V. aussi IV, p. 267. — V. plus haut, p. 97.

2. Peut-être pense t-il à la Rochefoucauld qu'il connaissait, et dont il cite ailleurs, parmi les motifs de croire à la méchanceté humaine et de soupçonner un fond de vices déguisés sous l'apparence de la vertu, la maxime, que « dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous déplaît pas ». Die Religion, VI, p. 127.

3. IV, p. 254-255. — « Alors même qu'il n'y aurait jamais eu un seul homme pour pratiquer à l'égard de la loi morale une obéissance sans condition, la nécessité objective d'être un tel homme n'en reste pas moins entière et n'est pas moins évidente par elle-même. » Die Religion, VI, p. 157. — On trouve chez Rousseau un même sens pessimiste de la réalité dès qu'elle est jugée selon l'idéal rationnel de la société : « A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie et il n'en existera jamais. » Contrat social, 1. III, ch. iv. — « Ceci fait voir qu'en examinant bien les choses on trouverait que très peu de nations ont des lois. » Jbid., 1. III, ch. XV.

faux, ni même plus fmieste que de vouloir tirer la moralité d'exemples : les meilleurs exemples ne sont pas sûrs ; et ils ne valent en tout cas que s'ils sont éclairés et justifiés parla loi. « Même le Saint de l'Evangile ne peut être reconnu pour tel qu'à la condition d'avoir été comparé à notre idéal de perfection morale; aussi dit-il de lui-même: pourquoi m'iippelez-vous bon, moi (qiie vous voyez)? Nul n'est bon (le type du bien) que Dieu seul (que vous ne voyez pas)'. » L'imitation doit être exclue de la morale; si les exemples ont parfois quelque utilité, elle ne peut être qu'en ceci: rendre la loi en quelque sorte visible, et témoigner qu'elle est praticable. Ainsi les concepts moraux ne peuvent, sans compromettre à la fois leurs caractères intrinsèques et leur iniluence pratique, se laisser extraire de l'expérience ; ils ne dépendent, ni dans leur origine, ni dans leur sens, ni dans leur objet, de conditions contingentes ; c'est pourquoi la JNIétapbysique des mœurs, ainsi que nous lavons vu, établit les lois, non pas de la nature humaine, mais des êtres raisonnables en général ".

Voilà donc poussée à l'extrême, en même temps que justifiée par l'opposition de la raison et de l'expérience, l'antithèse familière à la conscience commune entre ce qui doit être et ce qui est '. Ce qui doit être, c'est-à-dire ce que

I. IV, p. 206-257, — ^ . dans la Religion la tliéorie delà personnification du bon principe.

•^. IV, p. 254-207, p. 279.

?>. IV, p. 235-236, [). 256, p. 270. — Celfo opposition entre ce qui doit être et ce qui est, considérée comme indispensable en ce sens à la constitution de la morale, a été souvent critiquée, à des points de vue d'ailleurs fort divers. Pour Hegel, par exemple, cette opposition est l'œuvre de l'entendement, qui ne peut en effet relier ses abstractions à la réalité, et la prééminence attribuée à ce qui doit être n'est que l'expression du mode négatif et imparfait selon lequel ce même entendement limite ses propres connaissances; l'idée, telle qu'elle est pour la raison, n'est pas à ce point impuissante que sa vérité consiste à ne pas être réellement, mais seulement à devoir être. De cette opposition entre le devoir et l'être, que Kant a jugée essentielle, résultent les nombreuses contradictions de sa morale, celle-ci notamment, que la moralité, avant sa condition fondamentale dans celte opposition, se détruirait elle-même en réalisant pleinement son objet par l'accord de la réalité avec la raison. Phànomenologie des Geislea, II, p. 401-476. — Encyclopddie, VI, p. 10-11, p. 97-98,

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la pliilosophie pratique a essentiellement à déterminer, est complètement indépendant de toute réalité donnée. Mais comment la philosophie pratique va-t-elle déterminer ce qui doit être ?

On s'exposerait peut-être à mal comprendre les démarches de la pensée de Kant dans cette seconde section de la (rrundlegung, si l'on voulait y voir la mise en œuvre d'une méthode unique, destinée à résoudre un prohlème unique. La vérité paraît être que Kant obéit là, simultanément ou alternativement, aux deux préoccupations qui se sont disputé l'objet de son livre : établir les principes généraux d'une Métaphysique des mœurs, esquisser une Critique de

p. i86 (V. dans H. Cohen, Ethik des reinen JVillens, igo^, p. 3i4, la défense du kantisme contre l'identification hégélienne du rationnel et du réel). — Schleiermacher aussi soutient contre Kant l'identité à la fois actuelle et progressive du devoir et de l'être pour ce motif que d'une part le devoir (das Sollen) qui n'aurait pas un commencement de réalisation ne serait qu'une forme vide, et que d'autre part les diverses sortes d'êtres ne réalisent qu'imparfaitement et qu'approximalivement leur loi, en sorte que celle-ci reste pour elles un modèle et un idéal. Ueber den Uiiterschied zwischen Nnturgesetz iiitd Sittengesetz, Ziir Philosophie, II, p. 397-417- — Pour Schopenhauer, le -pûrov -isj^oç de Kant consiste à avoir voulu chercher en morale des lois de ce qui doit arriver, ce qui doit arriver u'arrivàt-il jamais « Tout au rebours de Kant,'je dis, moi, que le moraliste, comme le philosophe en général, doit se contenter d'expliquer et d'éclaircir le ' donné, par suite ce qui est ou ce qui arrive réellement, pour parvenir à le rendre intelligible, et qu'à ce compte il a beaucoup à faire, beaucoup plus qu'on n'a fait jusqu'ici, après des milliers d'années écoulées. « Ueber die Grandlage der Moral, IVerke, éd. Grisebach (Reclam), III, p. ôoo. — Simmel soumet à une analyse psychologique et critique la distinction kantienne : il s'applique à montrer que si parfois le devoir (das Sollen) paraît tirer sa force de son opposition à la réalité donnée, quand il s'agit, par exemple, de faire prévaloir sur la morale courante un idéal nouveau, le plus souvent au contraire il n'est que l'expression des faits, de la pratique normale, imposant à l'individu les mœurs de la société ou de la race. En d'autres termes le devoir tire sa matière, s«lon les cas, de ce qui est ou de ce qui n'est pas : preuve qu'il ne peut rien expliquer par lui-même, n'étant qu'un concept formel impuissant à se donner lui-même un contenu. Einleitung in die MoraUi'issenschafl, 1892-1898, t. I, p. 65-84. — Sur les objections que l'on peut faire, au nom d'une science positive des mœurs, aux morales déduclives a priori, spécialement à la morale kantienne, considérée comme connaissance de ce qui doit être, v. Lévy-Bruhl, La morale et la science des moeurs, 2^" éd., 1905, p. 1 4- 19 (Paris, F. Alcan).

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la raison pratique. Ce qui fait que, malgré cette dualité d'intentions, les idées s'enchaînent assez pour donner à la Grundlegiing l'apparence d'un ouvrage parfaitement lié, c'est qu'en employant la méthode analytique pour remonter jusqu'au concept fondamental de la Critique, Kant rencontre des expressions de la loi morale au point où elles peuvent servir de principes à la déduction des devoirs. Ainsi, d'une part, il s'efforce de dégager par voie régressive les notions constitutives de la puissance pratique de la raison, de façon ù atteindre cette puissance à son origine même : d'autre part, il embranche sur chacune de ces notions, à mesure qu'elle est découverte, le procédé déductif qui peut, à partir d'elle, rendre compte dun ensemble d'obligations. On comprend dès lors que si ces deux développements delà pensée de Kant peuvent, surtout au début, être assez concordants, ils ne sont pas cependant assez identiques de sens pour maintenir dans le fond, aussi intacte qu'elle paraît être, l'homogénéité des formules qui les expriment : et c'est sans doute aussi pour ne les avoir pas distingués que l'on a souvent mal interprété le contenu de la doctrine.

La conception initiale est celle de la loi pratique. Qu'il y ait une loi pratique, comme loi, c'est ce qu'exige le principe d'après lequel toute chose dans la nature agit selon des lois. Qu'il y ait une loi pratique, comme pratique, c'est ce qui résulte de la faculté qu'ont les êtres raisonnables, et qu'ils ont seuls, d'agir selon la représentation des lois. Ainsi se définit proprement, en son pur concept, la volonté : elle est le pouvoir d'agir suivant des règles qu'elle se représente ; donc, comme la raison lui est indispensable pour dériver ses actes de lois, la volonté n'est autre chose que la raison pratique. Kant semble piondre d'abord cette expression de raison pratique dans un sens indéterminé ; il n'identifie pas d'emblée la raison pratique à la raison morale ; même en maints endroits il tend à présenter la raison pratique comme un genre dont la raison

pure pratique d'un côté, et de l'autre la raison techniquement ou empiriquement pratique sont des espèces, d'ailleurs entre elles irréductibles. Mais ce qui doit être établi par la démonstration ultérieure, c'est que seule la raison pure est véritablement pratique. Supposons dans tous les cas un être en qui raison et volonté ne feraient qu'un, ou, pour parler un langage plus usuel, en qui la raison déterminerait immédiatement la volonté : les actions de cet être seraient nécessaires subjectivement comme elles le sont objectivement ; sa volonté, autrement dit, ne choisirait jamais que ce que la raison, dégagée de toute influence étrangère, considère comme pratiquement nécessaire, c'est-à-dire comme bon. Mais si nous avons affaire à un être qui, tout en étant raisonnable, est fini, dont par conséquent la volonté est soumise aussi à des mobiles sensibles, c'est-à-dire à des conditions subjectives qui ne s'accordent pas toujours avec les lois objectives, alors, comme chez l'homme, la nécessité des lois objectives devient, pour une volonté qui ne s'y conforme pas inévitablement d'elle-même, une contrainte ; elle est un commandement ; elle a pour formule un impératif.

Qu'est-ce donc qu'un impératif" "è

Le caractère commun de tous les impératifs, quels qu'ils soient, ce qui fait qu'ils se traduisent par le verbe « devoir », c'est qu'ils énoncent le rapport de lois objectives du vouloir en général à l'imperfection subjective de la volonté de tel ou tel être raisonnable, de la volonté humaine, par exemple ; ils ne s'appliquent donc pas à une volonté sainte comme est la volonté divine. A la volonté qu'ils gouvernent, ils ordonnent de se déterminer par des règles, et non par de simples impressions ou sensations ; ils lui représentent, contre son ignorance ou ses dispositions mauvaises, l'action à accomplir ; ils définissent ce qui est néces-

1. IV, p. 2G0-261. — Cf. Krilik der praldischen Vernunft, Y, p. 19-21, p. 34.

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