‹ La philosophie pratique de KantChapitre 213 sur 361 · V, p. loi · texte numérisé non relu

V, p. loi

celui-ci a sa cause dans un autre état précédent, et ainsi de suite, peu importe que ces représentations soient intérieures, que leur genre propre de causalité soit psychologique et non mécanique, elles n'en sont pas moins soumises aux conditions nécessitantes du temps écoulé, qui, au moment oi^i nous agissons, ne sont plus en notre pouvoir. La nécessité ne cesse pas d'être ce qu'elle est, même quand elle se manifeste par des représentations internes au lieu de (brces externes, dès qu'elle embrasse des êtres dont toute l'existence est déterminable dans le temps ; Vautomale spirituel de Leibniz n'est pas plus libre qu'un automate matériel. Vainement donc on recourt à cette distinction de l'intérieur et de l'extérieur, ou encore des idées claires et des idées confuses, pour sauver la liberté. (( C'est là un misérable subterfuge par lequel quelques-uns encore se laissent leurrer et jienscnt ainsi avoir résolu, grâce à une petite façon de jouer sur les mots, ce difficile problème que des siècles ont travaillé en vain à résoudre... Si la liberté de notre volonté n'était pas autre que cette dernière (que la liberté psychologique et comparative de cette sorte, et non la liberté transcendantale, c'est-à-dire absolue), elle ne vaudrait pas mieux au fond que la liberté d'un tournebroche, qui lui aussi, une fois monté, exécute de lui-même ses mouvements ' . »

j. V, p. Ç)9-i02, p. 7-8. — V. plus haut, p. 8i-8'|. — Kant savait bien qu'il avait à lutter contre la persistance ou le retour odensif de la doctrine leibnizienno sur les rapports de la nécessité et de la liberté (v. plus haut, p. 26G-268. — Cf. Beinerlaingen zu Jakob's Prufiins;, IV, p. I^GQ-.'S']). Dans l'automne de 1787, alors que la Critique de la raison pralii/tie était prête, mais sans être encore publiée, Ulricii faisait paraître un écrit intitulé Elcniheriologie oder ùber die Freilieit iind Notluvendigkeit. Ulrich était un leibnizien, quidansses Institiiiiones logicae el metaphysicae, 178Ô, avait cependant paru s'acheminer vers Kant en ce qui concerne la théorie de la connaissance (v. la discussion de ses critiques par kant dans les Premiers priaci/ies mêlaphysiques de la science de ta nature, IV, p. 363-366), mais qui annonçait aussi son inébranlable adhésion au déterminisme. « Quam innoxia sit omnisque periculi exsors Deterniinistarum sententia, quae sint c diverse incommoda et pericula opinionis Indeterminiatarum... alio loco ac tcmpore, peculiari scriplione, plenioris Elcutlierinlogiae initia continente, dicetur », § 355. U Eleutlieriologie justifia en eflel le déterminisme; elle combattit la

Il faut donc en revenir à la solution que la Critique de la raison spéculative avait préparée et que la Critique de la raison pratique confirme et complète. La raison spéculative pose le problème par sa tendance à poursuivre et sa prétention à atteindre l'inconditionné dans l'ordre de la causalité : elle aboutit à une antinomie qui met en présence l'aRirmation de la causalité inconditionnée dans la série illimitée des causes naturelles et l'affirmation de la causalité inconditionnée hors de cette série. Ainsi que Kant le rappelle*, la Critique a fourni le moyen de lever l'antinomie et de la lever par l'admission, à des points de vue différents, des deux thèses opposées, car ici il ne s'agit pas, comme dans les antinomies mathématiques, de catégories qui ne puissent opérer que dans Ihomogène la synthèse du conditionné et de la condition ; la catégorie dynamique de la causalité, n'exigeant que Y existence d'une condition pour le conditionné, comporte entre les deux une hétérogénéité possible. Dès lors il se peut qu'il n'y ait pas de terme assignable à la suite des causes naturelles, et que cependant il

doctrine kanlienne de la liberté, en remarquant, avec raison du reste, que le principe en est dans la conception de la subjectivité du temps. Kant fournit sur le livre une note à Kraus qui la transforma en un compte rendu pour VAUgenieine Literatur-.eilun<i du 25 avril 1788 (v. Reicke, Kantianu, p. 53. V. aussi Lose Bldtter 1)5, I, p. 196-199; D 9, I, p. 207-208, oia se trouvent des brouillons en vue de cette critique d'Ulrich). Vaihinger a réédité ce compte rendu en essayant de marquer ce qui v appartenait à Kant, c'est-à-dire de beaucoup la plus grosse partie, et ce qui y appartenait à Kraus {Ein hislier unbekannter Aufsatz von Kant iiber die Freilieit, Philosophische Monatsliefte, XVI, 1880, p. 198-208). Le sens général de l'article concorde avec les observations que présente ici la Critique de la raison prali(/iiP. Kant insiste sur l'impossibilité de justifier, avec le déterminisme, et sans le secours de la Critique, la distinction du physique et du moral dans les actions humaines, sur celle d'accorder avec l'idée du devoir l'existence d'un pouvoir toujours conditionné, sur la vanité de tous les efforts que tente le déterminisme pour se soustraire à ses conséquences fatalistes en s'appuyant sur le progrès que fait le sujet dans la connaissance des causes. — \ . la lettre de Kant à Reinhold, du 7 mars 1788, Briefwechsel, 1, p. 5o4-5o5, 1. V, p. 3, p. 5o-5i, p. 108-109.

y ait hors de riiituition sensible une causalité absolue : et c'est précisément ce qu'autorise à admettre la théorie qui a établi, par l'idéalité de l'espace et du temps, la distinction des phénomènes et des choses en soi. Les phénomènes sont soumis à la loi de la causalité naturelle, et le sujet pensant dans l'intuition interne qu'il a de lui-même, dans ce qu'il est pour sa conscience empirique, ne peut être, comme tous les objets déterminables dans le temps, qu'un phénomène '. xMais les choses en soi sont indépendantes du mécanisme, et le sujet pensant, en tant que par sa conscience pure il se reconnaît comme chose en soi, s'attribue la liberté. Conformément èi ce qu'il avait soutenu dans la Critique de la raison pure, Kant déclare donc que s'il nous était possible de pénétrer dans l'âme d'un homme pour y découvrir tous les motifs, même les plus légers et les plus secrets, qui la sollicitent, de tenir compte en même temps de toutes les causes externes qui peuvent agir sur elle, nous pourrions calculer la conduite future de cet homme avec autant de certitude qu'une éclipse de soleil ou de lune. Et pourtant nous continuerons à le tenir pour libre : à bon droit, du reste. Car si nous avions une intuition intellectuelle du sujet qu'il est en lui-même, nous verrions que toute cette suite de phénomènes, en tant qu'elle se rapporte à la loi morale, découle de sa spontanéité absolue. A défaut de cette intuition, la loi morale nous garantit que si d'une part ses actions se rapportent comme phénomènes à l'être sensible qu'il est, d'autre part l'être sensible qu'il est se rapporte au substrat supra-sensible qui est au fond de lui ".

1. Que le sujet ne se saisisse par le sens intime que comme phénomène, c'était là une thèse par laquelle la doctrine kantienne rompait particulièrement avec la doctrine des vvolffiens, et sur laquelle aussi Kant juge nécessaire de retenir l'attention, V, p. 6. — Cf. Bemerkungen zu Jacob's Prufung, IV, p /((j'y. — Celte théorie de Kant avait été critiquée de divers côtés, notamment par Pistorius dans le compte rendu des Prolégomàies qu'il avait donné à la Itihliotlx'fjue allemande un'n'erselle, 1784, LIX, p. 322-307 (d'après Benno Erdmann, Kani's Kriticismus, p. 106).

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