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Par ce fait, nous dépassons les limites que la Critique de la raison spéculative avait assignées à la connaissance; mais nous les dépassons avec l'autorisation de cette Critique même, et sans agrandir du reste par là le champ de notre savoir théorique. En établissant qu'il n'y a pas de connaissance scientifique hors de l'expérience, la Critique avait du même coup admis la possibilité et même, en un sens, la nécessité de concevoir un monde de choses comme noumènes ; mais de ce monde elle ne pouvait offrir qu'une idée indéterminée et négative; la loi morale, maintenant, nous en donne, à défaut d'une vue qui nous reste toujours impossible, une détermination positive jDratique ; car, outre qu'elle se révèle à nous comme la loi de ce monde, elle nous impose d'y conformer le monde sensible où nous vivons. De la sorte, l'idée d'une nature, où la raison pure produirait le souverain bien si elle étaitdouée d'une puissance physique sulTisante, d'une nature dont les êtres ne connaîtraient d'autre principe d'action que l'autonomie morale, conquiert la réalité qui lui manquait, non plus par son rapporta l'expérience, comme l'idée d'une nature sensible, mais par son rapport à la volonté, dont elle est à la fois le fondement et l'objet'.

L'analytique de la raison pratique doit donc présenter de ses principes une justification analogue à celle qu'a présentée des siens l'analytique de la raison spéculative : elle ne peut cependant répondre à cette exigence ni suivant le même ordre, ni surtout par le même procédé. Quand elle a exposé, comme elle l'a fait, le principe suprême de la raison pratique, comment peut-elle le déduire? Pourtant une détluclion est toujours indispensable pour montrer qu un conco])t ou un principe pur n'exprime pas simplement une disposition subjective, cl l'on peut dire qu'absolument elle devrait être comme le dévelop2iement de la spontanéité de l'esprit, saisie à sa source même. Mais la puissance ([u'il

faudrait pour pénétrer dans nos facultés jusqu'à leur origine radicale nous fait défaut, et nous devons dès lors, pour en marquer et en circonscrire l'exercice légitime, user de détour. C'est ainsi que dans la Critique de la raison spéculative la déduction des concepts purs de l'entendement a consisté à montrer qu'ils constituaient les principes de la possibilité de l'expérience : l'identité de ces concepts avec l(^s conditions de l'expérience possible a fourni la preuve de leur validité. Mais cet expédient est ici hors d'emploi : car, en matière pratique, comme il s'agit, non pas de connaître, mais de réaliser des objets, l'expérience ne pourrait intervenir qu'en s introduisant au sein des principes euxmêmes et qu'en altérant ainsi à fond la pureté de la raison Toutefois ce qui rend ici une déduction de ce genre impossible paraît également la rendre inutile: si l'on ne peut tirer de l'expérience un seul cas qui nous exhibe la loi morale en acte, la loi morale n'en a pas moins une certitude apodictique indépendante de l'expérience, et qui n'a aucun besoin d'être corroborée par ailleurs : fait indéniable de la raison pure, elle est à ce titre suffisamment justifiée par la conscience que nous en avons a priori ; aussi est-ce à elle xule et non pas à quelque puissance étrangère, succédané de l'expérience manquante, qu'il appartient de fixer les conditions sans lesquelles elle ne peut déterminer immédiatement une volonté : elle n'a point à être déduite, c'est elle, au contraire, qui doit servir à déduire '.

Précisément ce qu'elle sert à déduire, c'est cette facilité impénétrable qu'aucune expérience ne peut démontrer, mais que la raison spéculative, en poursuivant l'inconditionné dans l'ordre de la causalité, a dû admettre au moins comme possible, c'est-à-dire la liberté. La liberté n'était pour la raison spéculative qu'une idée cosmologique, exempte en elle-même de contradiction, indispensable à concevoir et suffisante par cela seul pour limiter les pré-

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tentions de l'entendement, mais simplement négative malgré tout, et encore dépourvue des déterminations qui auraient la vertu d'en fonder, par delà la possibilité abstraite et logique, la possibilité réelle et transcendantale, ou même la réalité objective'. Ces déterminations, c'est la loi morale qui les apporte : dans le concept problématique et vide dune causalité inconditionnée elle introduit la notion d'une volonté qui agit indépendamment de toute condition empirique en ne prenant pour principe que la forme d'une législation universelle. Or, comme la déduction des concepts purs de l'entendement mettait en lumière leur intime accord avec l'expérience, cette déduction de la liberté met en lumière l'intime accord des deux espèces de raison entre elles. Car, d'un côté, la loi morale prouve sa réalité, non pas uniquement pour elle-même, mais encore pour la Critique de la raison spéculative, en fournissant un contenu à un concept qui n'était jusqu'alors admis que négativement sans être compris, et qui maintenant se trouve justifié et défini par l'exercice d'une fonction positive. D'un

I. V, p. 3-^, p. 6, p. 7, p. i5, p. 3i-32, p. 46, p. ^9 sq., p. 98, p. 109.

— La possibilité que la raison spéculative reconnaît à la liberté ne paraît pas toujours entendue par Kanl dans un sens absolument identique ; elle n'est souvent que la simple possibilité logique, qui autorise l'admission du concept uniquement par l'absence de contradiction ; elle paraît parfois plus proche de la possibilité réelle qui introduit le concept au nom d'une certaine exigence positive de la raison théorique. C'est ainsi que dans des passages tout voisins (p. 5i), Kant nous dit qu'en certifiant la liberté, la loi morale « est parfaitement suffisante pour contenter un besoin de la raison théorique, forcée A'adinellve au moins la possibilité d'une liberté », puis que « l'idée de la liberté, comme d'un pouvoir d'absolue spontanéité, n'est pas un besoin, mais en ce qui concerne sa possibilité, un principe analytique de la raison pure spéculative ». La Critique de la raison pratique tend visiblement à ne reconnaître à la liberté, du point de vue spéculatif, qu'une possibilité logique, afin d'accroître d'autant la fonction de la raison pratique ; elle attribue à la raison pralicpic, et non ])lus à un besoin théorique, l'origine de l'impulsion qui a porté la raison spéculative jusqu'à la conception des idées (V, p. 3i-32, p. 58) ; elle incline donc Ji soutenir que ce qui revient à la raison spéculative dans le concept de liberté, c'est uniquement sa recevabilité logique. Quant aux déterminations positives et immanentes de ce concept, elles ne j)euvent venir que de la loi morale qui en garantit ainsi la possibilité réelle, ou même la réalité objective.

— kant prend volontiers ici la possibilité réelle et la réalité objective pour synonymes ou équivalentes, ce qui s'entend fort bien, la possibilité étant, dans ce cas, la justification d'une puissance pratique de réaliser des objets.

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autre côté, elle rassure la raison spéculative en lui témoignant que la production des idées, bien qu'elle engendre inévitablement dans l'ordre de la connaissance une dialectique, n'en reste pas moins en elle-même bien fondée. Elle révèle, en résumé, qu'il y a pour la raison proprement dite non pas seulement un usage transcendant qui l'égaré dans des spéculations vaines ou contradictoires, mais encore un usage immanent qui fait délie, dans le champ de l'expérience S une cause efficace agissant uniquement par des idées ^

Cejiendant cette façon de dépasser par la pratique les limites de rentendement théorique ne viole-t-elle pas la défense, prononcée par la Critique, de faire un usage suprasensible des catégories ? A en juger ainsi, l'on comprendrait mal. d'après Kant, ce que la Critique exactement a prohibé et ce qu'elle permet ; surtout l'on ne se rendrait pas compte de toute la portée positive de la doctrine par laquelle elle a justifié contre l'empirisme de Hume le concept de cause comme concept de la raison pure. — Que prétendait Hume en effet ? Que le concept de cause exprime une liaison nécessaire entre des choses distinctes, mais qu'une liaison entre des choses distinctes ne peut être saisie que dans l'expérience, et qu'une liaison saisie dans l'expérience ne peut jamais être nécessaire ; que, par conséquent, le concept de cause est une illusion due à l'habitude de percevoir certaines choses constamment associées, qu'il ne possède qu'une nécessité subjective arbitrairement érigée en nécessité objective. — Conclusion, dont le scepticisme ruine directement la science de la nature, et menace fort, quoi qu'ait voulu Hume, les mathématiques elles-mêmes ; con-

1. l'ar IVmploi de ce mot cl' « expérience » qui, mal compris, pourrait jiaraître contredire sa doctrine, Kant veut marquer que les éléments intelligibles de notre volonté n en font pas une faculté surnatiirelle liée à la connaissance d'objets transcendants, mais une faculté positive d'agir au sein même de la réalité où nous nous trouvons. Il insistera de plus en plus, comme nous le verrons, sur ce sens véritable de sa pensée.

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clusion qui suscita dans l'esprit de Kant tout le travail de la Critique, et à laquelle seule en eflet la Critique permet d'échapper, par cette thèse essentielle, qu'il faut bien se garder de prendre les objets de l'expérience pour des choses en soi. Car, du moment que les objets de l'expérience ne sont que des phénomènes, pourquoi ne pourraient-ils pas, tout en étant distincts, être liés dans l'expérience par les coiuhtions même qui rendent l'expérience possible ? Et c'est là tout juste la vérité '. Mais la valeur objective du concept

I. V, p. 54-57. — De quelque façon qu'il faille déterminer le moment, la n;iUirc et la portée de l'influence exercée par Hume sur Kant, — et là-dcsi-us les liièscs sont nombreuses et variées (v. un exposé sommaire de ces thèses au début des articles de Benno Erdmann, Kant und Hume uni 1762, Archiv fur Gescliichte dcr Philosophie, 1, p. 62-68 ; v. aussi Vaihinger, Commentai-, I, p. 34o sq.) — il suffit d'indiquer ici comment Kant a expliqué le rapport de sa pensée avec celle de Hume. V. outre ce passage de la Critique de la raison pratique, la Critique de la raison pure (HI, p. 5o5-5io, p. 662; — passages de la 2" édition : HI, p. 46, p. ii3), les Prolégomènes (IV, p. S-g, p. 20-21, p. 59-62), les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature (IV, p. 365-366, note), ainsi que le travail sur les Progrès de la métaphysique (VHI, p. 526). Kant présente toujours la théorie de Hume comme consistant essentiellement à avoir montré que la liaison de la cause et de l'clTet, supposée objecti\ement nécessaire, ne peut pas l'être réellemont parce qu'elle est synthétique et qu'elle n'est par suite donnée que dans l'expérience. Il déplore que les adversaires de Hume, Reid, Os\Yald, Beattie, Pricstley, préoccupés de réfuter avant tout ses conclusions, n'aient pas compris le sens profond du problème impliqué dans sa critique. « Je l'avoue franchement : l'avertissement de David Hume fut précisément ce qui, il y a bien des années, interronqiih pour la première fois mon sommeil dogmatique et donna à mes recherches dans le champ de la philosophie spéculative une direction tout autre. J'étais bien éloigné de prêter l'oreille à ses conclusions... » (^Prolegomena, IV, p. 8). A ces conclusions comment Kant, d'après ce qu'il nous déclare, a-t-il échappé? D'abord il s'est demandé si les objections de Hume ne comjiortaient pas une extension universelle, et il a découvert que le concept de la liaison de la cause et de l'effet n'était pas le seul par lequel l'entendement prétendit se représenter a priori la connexion des choses, que la métaphysique ne comprenait que des concepts de ce genre. Il a donc cherché à fixer le nombre de ces concepts, et y ayant réussi selon son désir, c'est-à-dire en partant d'un principe imiquc, il s'est proposé de les déduire. 11 a ainsi acquis la certitude qu'ils dérivaient, non de l'expérience, mais de l'entendement pur. Si donc Hume a justement observé que *ans l'enseignement de l'expérience il est impossible de connaître d'ime manière déterminée soit la cause par reffel, soit l'efTet par la cause, il a conclu faussement de la contingence de ce que nous déterminons d'après la loi à la contingence de la loi-même, il a confondu l'acte par lequel nous passons du concei)t d'une chose à l'expérience possible, — acte qui se produit a priori et qui constitue la réalité de ce concept, — avec la synthèse des objets de l'expérience réelle, laquelle est toujours empirique (HI, p. 5o8). Il eût été conduit à reconnaître l'existence de jugements synthétiques a priori,

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de cause n"a pas été seulement prouvée par son rapport à l'expérience qui en spécifie l'emploi : elle a été déduite de l'entendement pur qui seul pouvait imposer à l'expérience la règle d'une liaison nécessaire : si bien que les limites de 1 application de ce concept pour la connaissance théorique ne sauraient être les limites de sa signification intrinsèque et de toute son application possible. Il y a donc, pourraiton dire, antérieurement à ses applications, un concept objectif de la causalité, concept essentiel, quoique encore simplement formel: que ce concept se réalise par fintuition, et de là sortira la connaissance théorique. Mais de ce que pour nous toute intuition est sensible, de ce que, par con-

s'il eût remarqué que les jugements des mathématiques, dont il admettait Ja nécessité, étaient eux-mêmes synthétiques, et non pas analytiques, comme il le croyait (III, p. 46 ; IV, p. 20; V, p. 55). Mais il se laissa plutôt aller à partager l'erreur commune des empiristes, celte erreur que réfute cependant le seul fait de l'existence d'une mathématique pure et d'une science universelle de la nature (III, p. iio). Par là aussi sa tentative pour réprimer les élans aventureux de la raison ne put ahoutir à une décision ferme ; car il dut se borner à conjecturer que la raison avait des bornes (Sclivanken) sans avoir le moyen certain d'en fixer les limites (Grenzen) (Cf. Prolegomena, IV, p. g8 sq.). II. se contenta d'exercer une censure au lieu d'établir une critique, et il ne fut pas à même de distinguer entre les justes droits de l'entendement et les prétentions abusives de la raison (III, p. 5o5-5o6).

Une des causes qui empêchèrent Hume de passer de la solution sceptique à la solution critique, c'est qu'il traita, au dire de Kant, les liaisons des phénomènes comme des liaisons de choses en soi (IV, p. Sg-Go ; V, p. 56). Kant rapporte volontiers aux antinomies, à ce qu'il appelle l'antithétique de la raison, l'origine de sa découverte fondamentale sur les principes de la distinction des choses en soi et des phénomèncs*(Â'r//i/i der Urtheilskrafl, V, p. 356. — Kiitik der praktischen Veiiuinft, V, p. ii2-ii3. — V. la lettre de Jean Bernoulli, du 16 novembre 1781, Briefivechs^l, I, p. aSg). Or l'eUet produit sur lui par la conscience des antinomies, il le caractérise par la même expression que l'avertissement de David Hume : elle l'a réveillé de son sommeil dogmatique. (V. la lettre de Kant à Garvo, citée plus haut, p. 5". — Krilik der reineiL Vernunft, III, p. 298. — Prolegomena, IV, p. 86.) Il est permis de croire que c'est elle qui a imprimé à l'esprit de Kant la secousse la ]>lus i'orte, tout au moins la plus décisive, car la possibilité de comprendre en son principe le conflit de la raison avec elle-même permet de le résoudre d'une façon ferme et positive, tandis que le simple fait de signaler des contradictions partielles et de soulever des doutes n'est pas, nous dit Kant dans un passage qui vise certainement Hume, « le moins du moode propre à procurer à la raison x\n état de repos ; ce n'est qu'un moyen de l'éveiller de son dou.\ rêve dogmatique » (III, p. 5o3). Le scepticisme n'a pas une vue nette du problème qu'il pose ; c'est la Critique qui, par la conception des antinomies, le saisit dans tout son sens et peut l'examiner méthodiquement avec succès.

séquent, toute connaissance théorique d'un objet comme noumène nous est interdite, il ne résulte point que le concept de cause, applicable en lui-même à des objets suprasensibles comme à des objets sensibles, ne puisse être déterminé par des objets supra-sensibles, si c'est à un autre point de \ue\ Or précisément, à un autre point de vue, la loi morale, impliquant la liberté, est une façon de réaliser ce concept ; elle le réalise comme un pouvoir inconditionné d'êtres qui, parleur volonté pure, appartiennent à un monde intelligible. Mais la réalité qu'elle lui confère ainsi doit être bien entendue comme une réalité exclusivement pratique, qui ne saurait d'aucune façon — toute intuition pour la saisir nous faisant défaut — être convertie en un objet de connaissance théorique. Nous nous savons libres ; nous ne savons pas ce qu'est en elle-même notre liberté. On voit donc pourquoi il n'y a ni inconséquence ni énigme indéchilfrable dans le droit qu'a la raison, pour son usage pratique, à une extension qui lui est rigoureusement impossible pour son usage spéculatif : c'est qu'en elle-même, avant ces deux usages qui la déterminent si difleremment, la raison a déjà une portée objective générale ; le tout est qu'elle ne laisse pas, par une illégitime confusion de domaines, les conditions de sa réalisation pratique se transformer en données ou en matériaux de savoir ; il ne faut pas, en résumé, que la raison pratique profite de son juste pouvoir de dépasser l'expérience pour favoriser une restauration du dogmatisme '.

Le concept do la liberté exige donc, pour être défini en même temps (jne j)onr être rendu objectivement certain,

1. Voir la critique de cette thèse de Ivaiit par Rcnouvier, Psychologie rationnelle, II, p. 219.

2. V, p. 6-7, p. i3-i4, p. 53-6o, p. 189, p. i.'io-i44. p. i!i"i- — Cf. A>itik der Urtheilskraft, V, p. 496497. — V. plus haut, p. igi-igO.

l'union des deux sortes de raison ; il est une idée transcendantale pratiquement vérifiée et réalisée, c'est-à-dire qu'il ne peut être traité que par des procédés rationnels '. Kant trouve surprenante autant que fausse la prétention de le démontrer par voie psychologique : il combat avec une particulière vivacité la thèse des wolffiens qui se bornent à l'expliquer par un examen attentif de la nature de l'âme et des mobiles de la volonté, qui croient l'affranchir de la nécessité ou l'accorder avec elle par la découverte d'un degré supérieur de clarté dans certaines des représentations déterminantes. Une telle méthode, en dépit des apparences quelle revêt parfois, reste toujours au fond purement empirique, et elle ne jieut consacrer, au lieu de la liberté véritable, qu'une illusion de liberté. La notion de la liberté à laquelle elle s'arrête n'est en eff'et qu'une notion comparative, c'est-à-dire une notion d'après laquelle un être est plus libre quand la cause déterminante de son action, au lieu d'être hors de lui, est en lui. Cette notion n'est pas réellement différente de celle que l'on a dans l'esprit lorsqu'on parle du libre mouvement d'un corps lancé dans l'espace, parce que ce corps, dans son trajet, n'est poussé par aucune force extérieure, ou encore lorsqu'on appelle libre le mouvement d'une montre, parce qu'elle pousse elle-même ses aiguilles. Pour la démonstration de la liberté véritable, de celle « qui doit être donnée pour fondement à toutes les lois morales et à l'imputation selon ces lois ^ », la question n'est pas de savoir si les j)rincipes de détermination résident dans le sujet ou hors de lui, et, dans le premier cas, s'ils viennent de l'instinct ou s'ils sont conçus par la raison. Puisqu'on admet que les représentations déterminantes ont leur cause dans un état précédent, que

I. « Le concept de la liberté est la pierre d'achopj)ement de tous les empiristes, mais c'est aussi la clef des principes pratiques les plus sublimes pour les moralistes critiques, qui voient par là combien il leur est nécessaire de procéder ratioiinellemeiit. » Y, p. 7-8.

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