I. V. plus haut, p. 338 sq
qui vaille pour nous dans notre condition d'êtres finis. Si nous sommes en effet des membres législateurs d'un royaume moral que notre liberté rend possible, nous en sommes aussi les sujets, non les chefs, c'est-à-dire que nous ne devons faire intervenir aucun mobile qui prétende remplacer ou dépasser le mobile de la loi. Devoir et obligation : voilà les seuls mots qu'il nous convient d'écouter pour diriger notre conduite.
Certes, il est bien vrai en lui-même le précepte qui nous ordonne d'aimer Dieu par-dessus tout et notre prochain comme nous-mêmes. Encore faut-il le bien entendre. Il ne saurait être question d'aimer Dieu par inclination, car Dieu n'est pas un objet des sens, ni d aimer ainsi notre prochain, car un tel amour de sentiment, s'il peut être réel, est indépendant de notre volonté et échappe à toute prescription. Le précepte évangélique ne peut donc ordonner qu'un amour pratique. Aimer Dieu, c'est aimer à suivre ses commandements. Aimer son prochain, c'est aimer à remplir ses devoirs envers lui. Cependant l'amour ainsi entendu n est pas une disposition d'esprit que nous puissions produire en nous immédiatement ; il représente un idéal de sainteté auquel nous devons tendre par un progrès sans fin, mais qui, loin d'abolir le respect, le présuppose toujours en nous comme condition indispensable de l'effort pour l'atteindre. Une créature finie, en qui la raison et la sensibilité s'opposent nécessairement, n'est pas plus capable d'un attachement spontané à la loi pratique qu'elle n est capable d'une intuition intellectuelle des objets supra-sensibles '.
Bien donc n'est plus faux ni plus dangereux que la tendance à croire qu'il y a des actions nobles, sublimes, magnanimes, dont le mérite dépasse celui des actions accomplies simplement par devoir. Dans cette funeste erreur se rencontrent des philosophes sévères comme les Stoïciens, qui remplacent la soumission à la loi par une sorte de fierté
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héroïque, et les auteurs de romans, les éducateurs sentimentaux, qui glorifient les premiers mouvements du cœur alors même qu'ils s'emportent contre la sensiblerie ^ Assurément il est très beau de faire du bien à ses semblables par amour pour eux et par sympathie, d'être juste envers eux par amour de l'ordre ; mais ce u'est point là la maxime qui nous convient, à nous autres hommes. Il ne faut pas que, semblables à des soldats volontaires, nous concevions le chimérique orgueil de rejeter la discipline de la raison pour ne suivre que les impulsions de notre sens propre : de si vaines présomptions ne peuvent qu'être confondues par la majesté souveraine du devoir, ia Devoir! s'écrie Kant, mot grand et sublime, toi qui ne renfermes rien pour gagner les bonnes grâces par insinuation, mais qui réclames la soumission, sans pourtant employer, pour mettre en mouvement la volonté, de ces menaces qui éveillent dans l'âme une aversion naturelle ou l'éjDOuvante, en te contentant de poser une loi qui trouve d'elle-même accès dans l'âme, qui s'assure malgré nous le respect (sijion toujours l'obéissance), devant laquelle se taisent toutes les inclinations quoiqu'elles travaillent contre elle en secret : quelle origine est digne de toi P Et où trouve-t-on la racine de ta noble tige qui repousse fièrement toute parenté avec les inclinations, cette racine dont doit être issue la condition indispensable de cette valeur que les hommes seuls peuvent se donner à euxmêmes P Ce ne peut être rien de moins que ce qui élève l'homme au-dessus de lui-même (comme partie du monde sensible), ce qui le lie à un ordre de choses que l'entendement seul peut concevoir... Ce ne peut être que la personnalité, c'est-à-dire la liberté et l'indépendance à l'égard du mécanisme delà nature entière"... » Voilà de quelle façon
1. V. p. (jo. — C'est Rousseau qui paraît bien être ici visé.
2. V. p. 91. — On songe naturellement à l'apostrophe célèbre de Rousseau dans VEiuile : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu : c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne
la loi morale est un mobile ; elle l'est en tant qu'elle fait reconnaître à l'homme la sublimité de son existence suprasensible, et en tant qu'elle produit subjectivement en lui, dans l'état de dépendance oii il est aussi à l'égard de sa nature sensible, un sentiment de respect pour sa plus haute destination ' .
Il peut paraître que, pour tout ce qui touche à l'explication de la moralité, l'œuvre de Kant est dès à présent terminée. Cependant elle ne l'était pas dans sa pensée, et cela, pour des motifs personnels sans doute, mais aussi pour des raisons susceptibles, à ses yeux, d'un développement et d'une justification philosophiques. Kant n'avait jamais cessé d'admettre qu'il y eût un lien entre les conditions de la vie morale et certaines affirmations portant, par delà l'expérience sensible, sur l'existence de Dieu et l'immortalité ; c'était seulement sur la nature de ce lien, ainsi que sur l'ordre de priorité à établir entre les deux espèces de vérités liées, que ses idées s'étaient opposées à celles des métaphysiciens dogmatiques ^ Le lien devait-il être brisé par cela seul que le princij)e moral excluait toute détermination de la volonté par un objet extérieur à la loi ? Mais le principe moral le plus pur ne saurait empêcher une volonté déterminée par lui et uniquement par lui de se rapjjorter à un objet en conformité avec lui, et qui réalise, pour l'ensemble des objets pratiques, l'inconditionné. En outre, selon la philosophie critique, un objet inconditionné ne peut pas
sens rien en moi qui m'élève audessiis des bètes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe » (Livre IV, profession de foi du vicaire savoyard). — V. encore chez Kant une apostrophe du même genre : « O sincérité ! Astrée qui t'es enfuie de la terre vers le ciel, comment peut-on de nouveau te ramener vers nous, toi, le principe de la conscience, par suite de toute Religion intérieure?... » (Die Religion, 2^ édition, VI, p. 289).
2. V. plus haut, p. 125-126, p. i3o sq., p. 170-179, p. 287 sq.
être conçu absolument en soi, sans relation au conditionné dont il est le fondement; or quel est ici le conditionné pratique? C'est précisément le bonheur, dont l'idée représente l'objet essentiel de nos inclinations sensibles et ne peut donc, sans apparaître comme indéterminée ou imaginaire, être portée à l'absolu, mais exprime tout de même pour nous une fin relative nécessaire'. Tandis que dans la Critique de la raison pure, Kant admettait que l'Inconditionné est indéterminé par rapport aux objets d'expérience déterminés par l'entendement, ici, au contraire l'indétermination première est du côté du conditionné ; là l' Inconditionné se déterminait en quelque mesure pour le conditionné de l'expérience dont il requérait la plus complète explication possible ; ici c'est le conditionné des tendances sensibles qui se détermine pour l'Inconditionné de la raison pratique auquel il fournit un terme indispensable d'application. Quoi qu'il en soit, c'est, nous le savons, une démarche familière à la pensée de Kant, que d'essayer de retrouver, après les distinctions profondément établies, une certaine unité des notions distinguées : comme tout autre dualisme, le dualisme des inclinations naturelles et de la volonté pure doit trouver quelque principe d'unification. Ce principe, c'est l'idée de la totalité de l'objet de la raison pratique, autrement dit, l'idée du souverain bien ".