‹ La philosophie pratique de KantChapitre 225 sur 361 · V. p. i3G. — Cf. Die Retigioii, Vurrede, VI, p · texte numérisé non relu

V. p. i3G. — Cf. Die Retigioii, Vurrede, VI, p

/j86 T.A PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

possibilité du souverain bien, Kanl adopte définitivement le terme de « postulats' ».

Ce sont des postulats de la raison pratique: et. à ce titre, ils se distinguent des postulats qui relèvent de la raison théorique. Pourtant des postulats qui relèvent de la raison théorique paraissent contenir un élément pratique, tandis que les postulats de la raison pratique contiennent un élément théorique : d oii la nécessité de rechercher quel sens précis Kant donne à la distinction. Dans la Critique de la raison pure, Kant ne veut pas qu'on entende par postulat une proposition reçue comme immédiatement certaine, sans justification et sans preuve ; ce sont, dit-il, de récents auteurs qui ont imposé au mot cette signification, difTérente de celle qu'il a pour les mathématiciens et qui doit lui rester. Or pour les mathématiciens un postulat est une proposition pratique, qui ne contient rien de plus que la synthèse jiar laquelle nous nous donnons un objet et nous en produisons pour nous le concept : par exemple, d'un point donné, avec une ligne droite donnée, décrire sur une surface un cercle. Si une telle proposition ne peut être démontrée, c'est que le procédé qu'elle réclame est précisément celui qui nous permet d'engendrer la figure. Cependant la possibilité de l'objet ainsi engendré est ailleurs théoriquement garantie : aussi l'action de le réaliser par telle méthode reste-t-elle subordonnée à des règles théoriques et n'ajoute-t-elle au fond rien à ce qu'il est selon son concept théorique. C'est en s inspirant de ce sens que Kant appelait les principes de la modalité des postulats de la pensée empirique : ces principes, selon lui, n'étendent

I. « Je n'ai pu trouver de mcilloiir terme pour désigner celte nécessité de la raison, qui est subjective, tout en étant vraie et inconditionnée. » V. p. ii. note. — ^. plus haut, p. 2.^2; p. 209; p. '|oA- ---V. Ernst liaas, Kants Stcllung in der Geschiclite des Con/licts z^vischen (llauben ii/id JVIssen. 1882, p i5 sq. — i^. Lorentz, Ueher die AafsloUuiif; \on Postiilalen a! s philosophische Méthode hei Kant, l'hilosophische Monatshefte, XXIX, p. '1 12-^33. — (^f. Sclielling, Abhandlungen zur Erlduteiung des Idealisiuus der Wissenachaftslehre, Werkc, I, p. 4 16, p. 444-452.

en rien le concept des choses mêmes et ne font qu'y ajouter, parla détermination des règles de leur possibilité, de leur réalité ou de leur nécessité dans l'expérience, leur rapport à notre façon de les connaître ; voilà pourquoi ils ne sont synthétiques que subjectivement'.

Un postulat, dans l'ordre théorique, avait donc aux yeux (le Kant pour principal caractère de marquer l'action par laquelle le sujet réalise pour lui une connaissance, sans étendre ou restreindre par là en quoi que ce soit le contenu essentiel de cette connaissance, et en se réglant au fond sur ce qu'elle implique : c'est dans cette mesure qu'il est subjectif. Si dans l'usage qu'en font les mathématiques, il parait contenir un élément pratique, c'est qu'il énonce la possibilité d-employer, si l'on veut, tel procédé pour arriver à la connaissance de tel objet. Mais dans ce cas la relation de l'objet à l'action du sujet n'est pas immédiate : autrement dit, la nécessité de l'objet reste fondée sur une loi de l objet même, non sur une action du sujet. C'est que cette action du sujet n'est pas pratique, au sens précis du mot; implicitement ou explicitement, elle obéit à des principes purement théoriques ; elle n'a pas en elle-même son principe propre. (( C'est le terme de postulat de la raison pure pratique qui pourrait surtout encore occasionner une méprise, si l'on en confondait le sens avec celui qu'ont les postulats de la mathématique pure, lesquels impliquent une certitude apodictique. Or ces derniers postulent la. possibililc d'une action, dont on a auparavant reconnu a priori théoriquement avec une entière certitude l'objet comme possible. Celui-là au contraire postule la possibilité d'un objet même... d'après des lois pratiques apodictiques, et par suite uniquement au profit d'une raison pratique : car alors cette certitude de la possibilité postulée n'est pas du tout théorique, et par conséquent apodictique: c'est-à-dire que ce n'est pas une nécessité reconnue par rapport à l'objet,

^|8S lA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

mais une supposition nécessaire par rapport au sujet, pour lobservation de ses lois objectives, mais pratiques'. »

Par la nature de ce qu'il affirme un postulat de la raison pratique est une proposition théorique ", car il porte sur l'existence d'un objet, qui, tout en rendant possible la réalisation du souverain bien par notre volonté. n"a pas à attendre de notre volonté sa propre réalisation, d'un objet qui en lui-même devrait et pourrait être connu, si nous avions pour le connaître des facultés appropriées à ce qu'il est. L'affirmation d'un tel objet, quel qu'en soit le motif primordial et quelle qu'en soit la valeur finale, reste donc, au regard de la raison spéculative et de ses exigences en fait de démonstration, une simple hypothèse, sans certitude apodictique ; mais, au regard de la raison pratique, ce n'est pas une hypothèse simplement permise, comme est par exemple une hypothèse qu'introduit la raison spéculative quand elle veut, sans que la science le réclame strictement, pousser son usage jusqu'au bout et atteindre quelque principe dernier d'unification ' ; c'est une hypothèse nécessaire. On peut la dire subjective en deux sens : en ce sens d'abord, qu'elle ne comporte pas de preuve théorique suffisante : en ce sens surtout, qu'elle dérive d'un besoin de la raison. Elle n'en est pas moins objectivement valable, s'il est fjien entendu que la nécessité qui lui confère cette valeur oljjective n'est ni aperçue, ni connue théoriquement, mais repose sur la loi pratique'. — Cependant,

i. V. p. II, noie. — « La gi'oivK'lric pure a des postulais, propositions pratiques qui ne contiennent rien tic plus que la supposition, qu'on peut (aire une chose, s'il est de quelque façon requis qu'on doi^-e la faire, et ce sont, dans cette science, les seules propositions qui concernent une existence. Ce sont donc des règles pratiques soumises à une condition problématique de la volonté. jMais ici la règle dit qu'on doit purement et simplement se comporter d'une certaine manière. » \ , [>. 3:?.

3. V. p. 5, p. i'|8. — Cf. Krili/, (Irr relneii Vernuiift, III, p. ôio sq. — Was lirisst sicli iin Driilioit orirntiren. IV, p. 3'|5.

'i. V. p. /|-3, p. Il, note, p. (io, p. 128, p. i3i, p. 108 sq., p. i^o sq. , p. i52 sq.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE /|8g

avait-on objecté à Kant', peut-on conclure d'un besoin à la réalité de son objet? Un amoureux tout plein de l'image d'une beauté qu il a vue en rêve aurait-il le droit de soutenir que cette beauté existe réellement P — L'objection assimile faussement un besoin fondé sur linclination à un besoin fondé sur la raison. La raison qui reconnaît dans la loi morale un principe absolument certain de détermination pour la volonté ne peut être pleinement satisfaite que si elle admet en outre les conditions sans lesquelles le souverain bien, prescrit par cette loi, serait impossible. Cette supposition n'est pas préalable à la loi morale : elle en découle, et elle est, en un sens, aussi nécessaire qu'elle ; mais elle en découle, selon un rapport logique, non spécifiquement pratique" ; c'est-à-dire que si elle est nécessaire par rapport à l'obligation, elle nest pas elle-même obligatoire ; ce ne peut jamais être un devoir d'admettre l'existence d'une chose ^ : l'affirmation d'une existence est toujours, en droit, du ressort de la raison théorique ; sil nous est impossible qu'elle devienne une connaissance, elle ne peut donc être qu'une croyance.

On voit par là comment Kant s'efforce de maintenir en étroite connexion le caractère subjectif et le fondement rationnel du postulat. Le postulat est une vérité, dont la certitude est garantie par la loi pratique ; mais c'est une vérité qui n'est pas donnée au sujet par un savoir, et dont l'affirmation par conséquent est pour lui un besoin ou un droit, ou une foi, ces divers termes servant à marquer qu'ici c'est la nécessité d'un acte qui fonde pour le sujet la nécessité d'un objet. Le postulat est une foi pure pratique de la

I. Celte objection avait été faite par VVizenmann dans un article du jV/wsee allemand , février 1787. — V, p. i^g-iSo, note. ,

3. Cf. Kritik der Urtheilskraff : « Cette preuve ne signifie pas : il est aussi nécessaire d'admettre l'existence de Dieu que la validité delà loi morale ; par conséquent celui qui ne peut so convaincre de la première peut se croire dégagé des obligations de la seconde. Non !... » V. p. 465.

3. V. p. i3i-i32. — « Une croj-ance commandée est un non-sens. « V. p. loo. — Cf. Lugi/î, VIII, p. 66 sq.

raison '. Kant s'applique ici davantage à en mettre en évidence ce qu'il a de rationnel, et il n'opposerait plus sans doute aussi catégoriquement qu'il l'a fait ailleurs ^^ la certitude morale et la certitude logique ; il persiste pourtant à penser que l'afTirmation contenue dans le postulat, précisément parce qu'elle dérive d'un besoin de la raison, qu'elle est liée à un intérêt immédiat pour la moralité, qu'elle ne s impose vraiment au sujet que sous l'inlluence de sa bonne intention, peut revêtir une forme personnelle : « L'honnête homme peut dire : je veux qu'il y ait un Dieu, que mon existence en ce monde soit encore, en dehors de l'enchaînement des causes naturelles, une existence dans un monde inlelhgible pur, enfin que ma durée soit infinie. A cela je m'attache fermement, et ce sont des croyances que je ne me laisse pas enlever ; car c'est le seul cas où mon intérêt, dont il ne m'est /^e/vrn^ de rien rabattre, détermine inévitablement mon jugement\ » De même encore la façon de se représenter les conditions de la possibilité du souverain bien dépend de la loi par un rapport qui exclut toute option de notre part; cependant si l'on songe que l'impuissance à comprendre autrement que par l'existence de Dieu l'accord de la vertu et du bonheur est au fond une impuissance àe notre raison, non une preuve absolue d'impossibilité, qu'en outre notre raison peut concevoir, sinon déterminer une harmonie de la nature et de la moralité se ])roduisant en vertu des lois de l'univers ', il est permis d estimer que l'assentiment à un ordre d'affirmations qui tourne au bénéfice de la raison pratique les limitations de h' raison tliéoi-ique a cpielque chose d'une préférence et

Cor, ^^'/î'^'/,^'.'-^'"'^" Vcruunll, III, p. 5',5-5/l7. V. plus haut, p. 2^.

IKl i ' ■ '"f- '''f''°' ' "'^ ^"" '^^'^^ certitude étant incommunicable par des moyens objcclils, moi seul peux en juger la valeur et la solidité

^- V, p. i/ij).

4. De même, et pour de semblables motifs, l'impossibilité de ramener au TacnhTl "" ''"' "°"V^PP«'-lo"« à la finalité est, d'après la Critu/ue de la faculté déjuger, simplement relative à notre raison limitée

LA CRITIQl E DE LA RAISON PRATIQUE Ligi

d un choix ; ainsi le pur intérêt moral, s'appuyant sur la censure de le Critique, fonde ce qu'on peut appeler une maxime de croyance: « Cette foi n'est pas commandée, mais elle dérive de l'intention morale même comme une libre détermination de noti'e jugement, avantageuse par rapport à la moralité (qui nous est commandée), et de plus conforme au besoin théorique de la raison... ; par suite, si elle peut parfois chanceler même dans les âmes bien intentionnées, elle ne saurait jamais déchoir en incrédulité'. » Ainsi il semble que parfois Kant fasse dans le postulat une part plus large à l'élément pratique et volontaire ; ce n'est pas cependant jDar restriction de l'élément logique et théorique. Seulement il lie les conditions de la possibilité du souverain bien tantôt à la loi elle-même et au jugement rationnel qui s'en représente les conséquences pour le sujet que nous sommes, tantôt à l'intention morale, qui résolue à poursuivre l'objet total de la loi, adhère à tout ce qui, selon la raison, est nécessaire pour que cet objet se réalise".

1. V, p. i5o-i52. — Cette foi de la raison n'est, d'après ce que dit Kant ailleurs, nullement indispensable pour faire un honnête homme, comme était, par exemple, Spinoza, qui ne la professait point, et elle serait même pernicieuse si elle devait rendre intéressées les maximes de la conduite ; mais par l'absence de cette foi, l'elTort est limité, la puissance de la loi morale méconnue, et le sentiment de respect qui s'attache à elle plus ou moins secrètement affaibli. — Kritik der Urtheilskraft, V, p. 465-467.

3. V. notamment pour le premier cas, V, p. i3o, pour le second, p. i^f)- — Il arrivera à Kant, pour bien manifester l'élément pratique et volontaire du postulat, d'employer des formules partiellement en désaccord avec la pensée exprimée ici. Voici en effet ce qu'il dit dans V Annonce de la prochaine conclusion d'un traité de paix en philosophie, 1796: « Un postulat est un impératif pratique donné a priori, qui n'est susceptible de recevoir pour sa possibilité aucune explication (par suite non plus aucune preu\e). Ce qu'on postule donc, ce ne sont pas des choses ou en général l'existence de quelque objet, mais seulement une maxime (une règle) de l'action d'un sujet », VI, p. 4i5, note. En même temps qu'il fait du postulat un impératif, Kant paraît donc indiquer que la nécessité projire au postulat porte directement, non sur l'objet afhrmé, mais sur l'attitude du sujet qui affirme. Cependant il emploie immédiatement après des expressions qui semblent le ramener à sa pensée antérieure : « Si donc c'est un devoir d'agir en Aue d'une certaine fin, il faut que je sois également en droit de supposer (so muss ich auch herechligt sein, anzunehnien) que les conditions existent, sous lesquelles seules cet accomplissement du devoir est possible. » (Ihid.) — Au reste, dans un écrit de

A qi

[uelles affirmations convient en somme le terme de postulat;' Incontestablement à l'affirmation de 1 immortalité et à celle de l'existence de Dieu : et il semble bien, par divers passages, que Rant entend le leur réserver exclusi-

la même année, Kant notait que l'impératif concerne l'action, non la foi. Von einein neuerdings erhohe/ien s'ornehnirn Ton in der Philosophie, VI, p. 473. — V. plus loin comment dans la Doctrine de la vertu (VII, p. aSi, p. 299) Kant, [)our dénoncer l' « amphibolie » qu'il y a dans l'idée de devoirs envers Dieu, ramène la foi religieuse pure à un devoir envers soimême. — Il y a lieu peut-être ici de rappeler que la foi impliquée dans le postulat ne doit jamais, d'après Kant, ni être assimilée à une opinion, ni être estimée comme une vraisemblance: l'opinion en effet concerne des choses qui n'échappent à nos sens que momentanément ou à cause de leur imperfection, mais qui par nature seraient susceptibles d'être données dans une expérience sensible; quanta la vraisemblance, elle n'est qu'une opinion plus rapprochée de la certitude. De toute façon, au regard de notre raison, ce qui dépasse l'expérience peut être tenu pour possible ou impossible à devenir l'objet d'un savoir déterminé, mais non pour vraisemblable ; il ne faut pas prendre les limites expressément reconnues de noire raison pour de simples bornes du développement empirique de notre pensée. Voilà pourquoi, du reste, toute foi véritable, portant sur le supra-sensible, ne peut être que pratique ; c'est qu'il n'y a pas de milieu pour la raison pure entre la connaissance et la foi. — V. Kritik der Urtlieilskraft, Y, p. '181-487. — • Von einem neuerdings erhohenen \'ornehinen Ton in der Philosophie, VI, p. 472-473, note.

Diverses doctrines qui se rattachent à Kant plus ou moins directement ont étendu et renforcé l'élément pratique et volontaire de la croyance. C'est ainsi que Fichte, dans la Destination de l homme, en partant de l'idée » que la raison pratique est la racine de toute raison » {Die Beslinitnuug des Menschen, éd. Kehrbach, p. 102), développe au nom des exigences delà conscience un système de la croyance qui complète le système de la science en posant d'une part la réalité du monde qui est le théâtre de notre action et la matière de nos devoirs, d'autre part, la nécessité d'admettre, pour la réalisation de nos fias morales, un autre monde que celui-ci (p. 85 sq.). — Gh. Secrétan soutient que la croyance au devoir, ainsi que toutes les convictions qui sont indispensables pour expliquer sans le dénaturer le fait de la conscience morale, sont obligatoires et par suite libres. <( Je no suis pas logiquement obligé de croire au devoir ; mais j'y suis tenu moralement » {Le principe de la morale, p. 127. — V. p. i34. — Cf. Fr. Pillon, La philosophie de Charles Secrétan, 1898, p. 63-67). — Ch. Renouvier et Fr. Pillon, fidèles à leur conception générale selon laquelle la certitude étant, non pas un simple état de l'entendement, mais un acte de la personne entière, comprend, outre des éléments de représentation, des éléments de passion et de liberté, ont reproché à Kant de n'avoir pas assez marqué la place que doit occu|)er la croyance dans le système de la raison pratique. « Kant s'est trop souvent exprimé comme s'il y avait dans cette dernière raison quelque chose comme ce que ses adversaires prétendaient trouver dans la raison théorique, quelque chose qui se poserait comme un axiome de géométrie et s'imposerait forcément à un agent moral au lieu

vement\ A ces deux postulats cependant il en ajoute parfois, dune façon assez inattendue, un troisième, qui n'est pas toujours identiquement nommé ; si bien que l'on a pu se demander s'il n'était pas porté par ses tendances personnelles, beaucoup plus que par la stricte logique, à développer sur le modèle de quelque catécliisme clirétien une foi en trois articles".

Ce troisième poslulat qui parfois s'ajoute ainsi aux deux autres ou s'intercale entre eux, c'est tantôt le monde intelligible ou règne de Dieu ^ tantôt le souverain bien à réaliser par nous', tantôt la liberté'. Mais la conception d'un

de se proposer à sa foi et d'être soumis, comme toute autre croyance, à sa libre acceptation » (Ch. Renouvier, Les labyrinthes de In métaphysique, dans la Critique philosophique, Si^ année, 187c), I, p. 297). Contre ces restes de dogmatisme rationaliste, il y a lieu de dire que la liberté est affirmée par un acte de liberté, le devoir par un acte de devoir. « La loi morale suit la volonté en tous ses actes ; elle ne peut s'imposer à la volonté sans s'imposer du même coup à l'entendement. De là vient que nous posons la croyance à l'obligation, non comme nécessaire, mais comme obligatoire, que nous repoussons le doute sur la valeur des prescriptions de la conscience, non comme absurde, mais comme immoral. C'est en vertu de la liberté et de l'obligation que nous croyons à l'obligation et à la liberté. C'est au nom de la loi morale que nous affirmons la réalité de la loi morale et de ses postulats. On croit au devoir, non parce qu'on ne peut pas ne pas y croire, on y croit parce qu'on se sent tout à la l'ois libre et obligé d'y croire. Et cette foi obligatoire au devoir a une portée plus grande encore que n'avait pensé Kant. Elle soutient tout l'édifice de la représentation, données empiriques et catégories... » (Fr. Pillon, La place de la morale eu philosophie, Critique philosophique, i'"" année, 1872, I, p. 353). « La croyance au devoir conduit à la croyance à la liberté, parce qu'elle la suppose, et cette dernière croyance se présente elle-même comme un devoir dès qu'elle est vue dans cette relation, puisque la réalité de son objet est une condition de la réalité de l'objet de la première. » (Ch. Renouvier, Essai d'une classification systémati(/ue des doctrines philosophiques, dans la Critique religieuse, supplément, p. ^96.)

I. V. notamment : \ , p. 4, p- 5, p. i3o. — Lorsqu'il explique le sens et la portée d'un postulat de la raison pure pratique, Kant paraît même souvent avoir uniquement en vue l'existence de Dieu. V. en particulier: V, p. i48.

:>.. E. Laas. Kants Slellung..., p. 1G-17. — V. ce que dit Kant ailleurs du Credo en trois articles, par lequel est professée la foi de la raison pure pratique (i^eAfc die Fortschritte der Metaphysik, VIIL p. 56o).

!\. V. p. i3l. — Dans la Critique de la faculté de juifer, Kant comprendra aussi, parmi les choses de foi, en même temps que l'immortalité et l'existence de Dieu, le souverain bien à réaliser dans le monde par la liberté, dont elles sont les conditions. ^ , p. 483.

5. V. p. i38, p. iSg.p. i4o, p. i'i9- — CL Benno Erdmann, Be/lexionen Kants, II, no i56i, p. 435.

49/i LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE RANT

monde intelligible, ou règne de Dieu, au sens 011 Kanl la définie un peu auparavant', ne fait guère cpiexprimer la possibilité du souverain bien, en insistant seulement sur la nécessité et l'efficacité de l'intervention de Dieu pour nous l'assurer. Quant à la possibilité du souverain bien ellemême, outre qu'elle est liée directement à la loi morale, comme objet de la volonté que celle-ci détermine, elle paraît moins pouvoir devenir un postulat distinct qu'être l'affirmation générale dont certaines conditions sont spécifiées par les postulats. Pour ces deux piemiers cas, ce qu'il faut relever, c'est, a\ec quelque inconséquence, surtout un double emploi. La question est plus délicate pour le cas, le plus fréquent et le plus significatif, où Kant admet comme autre postulat la liberté. « Ces postulats, dit-il, sont ceux de V immortalité, de la liberté, considérée positivement (comme causalité d'un être en tant qu'il appartient au monde intelligible) et de V existence de Dieu... Le second découle de la supposition nécessaire de l'indépendance à l'égard du monde sensible et de la faculté de déterminer sa volonté d'après la loi d'un monde intelligible, c'est-à-dire de la liberté". » Cette façon de traiter la liberté comme un postulat, qui n'apparait que dans la Dialecti(jue, paraît être en contradiction avec les thèses, de ['Analytique, selon lesquelles la liberté identii[ue à la loi. si elle est pour nous certaine par elle, est également certaine comme elle, el devient à ce titre le fondement des postulats '.

r. « lie monde dans lequel les èlres raisonnables se vouent de toute leur ;'iiiie à la loi morale est connue un lèi^ne de. Dieu, oh par la puissance d'un hlre saint, qui rend possible le souverain bien dérivé, la nature et les mœurs sont dans une harmonie que chacun des deux éléments ne produirait pas par lui-même. » V, p. i3/|-i35.

■2. V, p. i38. — « Gomment la liberté est-elle seulement possible, et comment doit-on se représenter théoriquement et positivement cette espèce de causalité, c'est ce qu'on n'aperçoit point par là, mais seulement qu'il y a une telle liberté, postulée par la loi morale et en vue d'elle. » \, p. i3t).

3. « Le concept de la liberté, en tant que la réalité en est établie par une loi apodictique de la raison pratique, forme la clef de \'Oiite de tout l'édifice d'un système de la raison pure, y compris la spéculative, el tous les autres

Pour lever la difRculté, on pourrait être tenté de dire qu'il y a eu là de la part de Kant un usage simplement approximatif du terme de postulat, puisque après tout on peut lire aussi dans V Analytique que les lois morales « sont nécessaires comme postulats pratiques '. » Mais ici lappliçaiion de ce terme à la liberté ne peut être accidentelle, puisqu'elle est faite en même temps à l'immortalité et à l'existence de Dieu. On pourrait plus justement observer que le groupement de ces trois afiirmations sous un même titre a pu être imposé à Kant par l'habitude qu'il avait de présenter ensemble Dieu, la liberté et l'immortalité comme les objets suprêmes de la métaphysique % et, en cherchant derrière cette habitude même un motif plus profond, on pourrait invoquer l'intention qu il avait de montrer comment les trois postulats correspondent juste aux trois idées

concepts se lient à celui-ci, et reçoivent avec lui et par lui consistance et réalité objective... De toutes les idées de la raison spéculative, la liberté est la seule dont nous puissions connaître a priori la possibilité, sans toutefois l'apercevoir, car elle est la condition de la loi morale, que nous connaissons. Les idées de Dieu et de V immortalité ne sont pas les conditions de la loi morale, mais seulement celles de l'objet nécessaire d'une volonté déterminée par cette loi... Par là les idées de Dieu et de l'immortalité reçoivent, au moveu du concept de liberté, une réalité objective... » V, p. 3-5. — Y. p. i lo.

i. Y, p. 4i). — « Le principe fondamental de la moralité, dit Kant dans la Critique de la raison pratique, dont dérivent tous les postulats, n'est pas lui-même un postulat » (\ , p. i38); ce qui ne l'empêchera pas d'écrire dans la Critique de la faculté de juger : « Si le principe suprême de toutes les lois morales est un postulat, la possibilité de leur objet suprême, par suite aussi la condition sous laquelle nous concevons cette possibilité, se trouvent par là du même coup postulées » (Y, p. /j8'i).

•À. \. en particulier Kritik cler reineii Vernunfi, III, p. 5.'?8 ; .■?«' éd., p. 37 et p. 271 (Cf. Yaihinger, Cuiumetitar, I, p. aSo). — Dans la Critique de la faculté de juger, après avoir rappelé de la même façon que Dieu, la liberté et l'immortalité sont les trois problèmes essentiels de la métaphysique, après avoir dit à nouveau que ces problèmes ne peuvent recevoir de solution déterminée qu'au point de vue pratique, Kant ajoute cependant cette observation, qui remet la liberté à part : « Il reste cependant en ceci toujours remarquable, que parmi les trois idées pures de la raison. Dieu, la liberté, et l";;;;niortalité, celle de la liberté est le seul concept du supra-sensible, qui prouve sa réalité objective en la manifestant dans la nature (au moyen de la causalité qui est conçue en lui) par lefTet qu'il peut avoir dans cette même nature ; et c'est précisément par là qu'il rond possible la liaison des doux autres avec la nature, et le rapport de toutes trois ensemble à la Religion. » \, p. /|88- /.80.

transcendantales, ridée psychologique, Fidéecosmologique, l'idée théologique, et leur contèrent une réalité objective pratique '. Il n'en reste pas moins à se demander pourquoi Kant, après avoir attribué à la liberté une place privilégiée et unique, la remet ailleurs au niveau des autres postulats.

C'est qu'à vrai dire la liberté, telle qu'il la considère ici. non plus identique à la loi, mais « postulée parla loi », n'est pas la faculté qu a la volonté pure d'être autonome et d'instituer une législation universelle, mais le pouvoir dévolu au sujet d'accomplir sa tâclie morale sous l'empire de cette législation, de laccomplir contre les obstacles qui peuvent lui venir de la nature, avec la pleine confiance qu il a tout ce qu'il faut pour l'accomplir et qu'en l'accomplissant il acquiert un droit à l'existence edective des autres conditions du souverain bien. Que ce pouvoir ait sa racine dans la volonté autonome, Kant certes maintenant ne peut que l'admettre ; mais ce pouvoir s'en distingue toutefois, en ce qu'il est relatif à l'état du sujet humain et qu'il a avant tout à opérer son œuvre dans ce monde. Ce qui dans ce pouvoir reste théoriquement inexplicable et ce qui est un objet nécessaire de foi, c'est la suffisante caj^acité qu'il enveloppe de produire dès ici-bas la vertu et de promouvoir par elle tout le (( règne de Dieu ». Ainsi, malgré sa référence à l'idée cosmologique, la liberté est ici plutôt conçue sous la forme que réclame l obéissance à la loi. non plus comme la puissance pratique en soi, mais comme la puissance pratique humaine assurée de pouvoir faire tout ce qu'elle doit, SI elle le Acut. et de recevoir pour la réalisation de sa fin totale la subvention de Dieu à ce qui lui manque : elle est un principe prcmiei- d'action qu accompagnent, chez l'être raisonnable lini, en même temps c[ue le respect de la loi qui la garantit cl l'obéissance à cette loi, la croyance à la vertu et à l'avènement de toutes les conséquences que la vertu

requiert'. Elle est donc absolument indépendante de toutes les déterminations que retient inévitablement la chose en soi, même quand la chose en soi est simplement posée sans pouvoir être connue ; si elle est expressément rattachée à l'idée cosmologique d'un monde intelligible, il semble quelle en refoule 1 élément, à vrai dire, encore spéculatif, par lequel cette idée devenait ailleurs le fondement de tout le système de la raison, pour y introduire une signification exclusivement éthico-religieuse. Elle ne paraît point se manifester par un caractère constitué une fois pour toutes; elle est plutôt lorigine d un progrès dont le terme est l'accord de la moralité parfaite et de la parfaite félicité ; elle est, en somme, le premier commencement d'une destinée.

C'est quelle est directement liée, non plus à la loi inconditionnée par laquelle se détermine une volonté pure, mais au système des conditions qiù rendent possible pour la vo-

I. Celle inlerprélalion me paraîl confirmée par le rapprochement de divers passages empruntés à des écrits ultérieurs de Kant. Dans son travail sur les progrès de la inétapkysKjue depuis Leibniz et Wullj, Kant traitant des trois idées qui constituent « la connaissance pratiquement dogmatique du suprasensible », l'idée de la liberté, pour ce qui est du supra-sensible en nous, l'idée de Dieu, pour ce qui est du supra-sensible au dessus de nous, et l'idée de l'immortalité, pour ce qui est du supra-sensible après nous, remarque que l'idée de la liberté comprend, outre Vautonomie de la raison pure pratique, Yautocratie, c'est-à-dire « la faculté d'atteindre ici bas dans la vie terrestre au but final moral, pour ce qui en est la condition formelle, à savoir la moralité, et cela parmi tous les obstacles que peuvent nous susciter les intluences exercées par la nature sur nous comme êtres sensibles, mais grâce à la qualité que nous avons d'être en même temps des êtres intelligibles. (Jette faculté est la foi en la vertu comme principe en nous dirigé vers le souverain bien. » ^ III, p. 557. — « Pour des êtres finis, qui sont saints, dit-il encore dans Y Introduction de la Dovtrine de la vertu (c'est-à-dire qui ne peuvent même jamais avoir la tentation de violer le devoir), il n'y a pas de doctrine de la vertu, mais simplement une doctrine des mœurs, et cette dernière est une autonomie delà raison pratique, tandis que la première contient en même temps l'autocratie de cette raison, c'est-à-dire une conscience de la faculté de pouvoir triompher de nos inclinations contraires à la loi, conscience qui n'est pas sans doute immédiatement perçue, mais qui est justement conclue de l'impératif catégorique moral. » VII, p. 186-187. — Dans Vannouce de la prochaine conclusion de la paix /jerpétuelle en philosophie, la liberté, mise au nombre des trois postulats, est définie « la faculté qu'a l'homme de soutenir l'accompiissement de ses devoirs (comme s'ils étaient des commandements de Dieu) contre toute puissance de la nature ». VI, p. 494.

Dei.bos. 82

/Jg8 LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

lonté d'un être raisonnable fini, raccomplissement d'un objet prescrit par cette loi. Kant, il est vrai, reprend pour les concepts théoriques qui correspondent à ces conditions la thèse qu'il avait précédemment soutenue pour le concept de la causalité inconditionnée, à savoir que ces concepts reçoivent de la loi pratique apodictique un usage immanent et une réalité objective ; mais il ne fait plus de la liberté telle qu'il l'entend ici le concept premier dont l'extension se communique aux autres ; il la classe parmi les postulats, qui, loin d'être préformés dans les idées, simplement « y conduisent », et qui, en fin de compte, n'apportent de solution aux « problèmes » de la raison spéculative qu'après avoir entièrement résolu des problèmes pratiques \ Certes il présente le plus souvent en des termes univoqucs l'acte par lequel la raison pratique confère l'objectivité aux idées, « qu'elles soient contenues a priori dans la détermination nécessaire de la volonté ou qu'elles soient inséparablement liées à l'objet de celte volonté ^ » Pourtant cet acte, dans le premier cas, unit plus intimement l'idée et sa réalité objective, car l'idée d'une causalité inconditionnée est un sujet adéquat à la détermination que fournit la loi inconditionnée : dans le second cas, au contraire, les idées ne sont objectivement déterminées qu'en perdant bon nombre de leurs attributs théoriquement concevables et qu'en se référant à des prédicats pratiques formés pour la plupart en dehors de ce qu'elles représentent directement. Que la réalité objective pratique se manifeste aux deux termes extrêmes de la doctrine sous deux formes i diverses, d'abord, par la conscience de la loi, avec la ccr-

si

Page 1