‹ La philosophie pratique de KantChapitre 25 sur 361 · Cf. Was ist Aufklàrung, IV, p · texte numérisé non relu

Cf. Was ist Aufklàrung, IV, p

3. Borowski, p. i84-i88. — Jachmann, p. 26-88. — Cf. Nachricltl voii der lîinrichtuny: seiiier Vorlcsungen in Winterlial/>/a/ir 1765-1766, II. p. 3i3-3i5; Kiitiliderreliieii Veiituiift, lil, p. 55o-552.

LV PHILOSOPHIE PKATIOLE DE kA>T

défend de perpétuer une tradition d'école établie. Il parle avec abondance, avec verve, et ses auditeurs sont émerveillés de la variété de ses aperçus et de la nouveauté de sa pensée'. Il réagit contre régoïsme de la science spéciale, qui, non contente de prétendre se suffire à elle-même, veut tout mesurer à elle : ces spécialistes qui n'ont qu'un œil sur le monde, il les appelle des cyclopes. Le cyclope de la littérature, le pliilologue, est, dit-il, le plus arrogant ; mais il y a aussi des cyclopes de la théologie, du droit, de la médecine, même de la géométrie. A tous ces cyclopes ce n'est pas la force qui manque à coup sur, c'est la puissance et

1. H faut rappeler le portrait que Herder, élève de kant à Kœuigsberg de 1762 à I76'4, a tracé de son maître : <• J"ai eu le bonheur de connaître un philosophe, qui était mon maître. Il était alors dans tout l'éclat de l'âge, et il avait une gaieté alerte de jeune homme qui l'accompagne, je crois, encore dans ses années de vieillesse. Son front découvert, taillé pour la pensée, était le siège d'une sérénité et d'une joie inaltérables ; de ses lèvres coulaient les discours les plus riches en idées; plaisanterie, esprit, verve, tout cela était docilement à son service, et ses leçons étaient le plus intéressant des entretiens. Le même esprit qu'il employait à examiner Leibniz, WollT, Baumgarten, Crusius, Hume, à scruter les lois de la nature chez Newton, Kepler, les physiciens, il l'appliquait à interpréter les écrits de Rousseau qui paraissaient alors, l'Emile et la NouNcUe Héloisc, au même titre que toute découverte physique qui venait à lui être connue. 11 les ap[)réciait, et il revenait toujours à une connaissance de la nature libre de tonte prévention, ainsi qu'à la valeur morale de l'homme. L'histoire de l'homme, des peuples, l'histoire et la science de la nature, l'expérience, telles étaient les sources où il puisait de quoi alimenter ses leçons et ses entretiens. Rien de ce qui est digne d'être su ne lui était indifférent ; aucune intrigue, aucune secte, aucun préjugé, aucun souci de renommée ne le touchait en rien, auprès de la vérité à accroître et à éclaircir. 11 excitait les esprits et les forçait doucement à penser par eux-mêmes; le despotisme était étranger à son âme. Cet homme, que je ne nomme qu'avec la plus grande reconnaissance et le plus grand respect, est Emmanuel Ka.nt : son image, je l'ai toujours, pourma joie, sous mes yeux. » liriefe zuv lieforderun^ der Uitinanitàt. Lettre 79, Ed. Suphan, Wll, p. 'lo'i (voir la rédaction primitive qui contient plusieurs variantes : Ed. Suphan, XVlII,p. 3.'j4-3:25). Voici ce que raconte un condisciple de Ilerder : « Je me souviens rpic Kant parla un jour, par une bi^lh; matinée, avec une animation, je pourrais dire une inspiration particulière. Il traitait un de ses sujets préférés ; il citait des [lassages de ses auteurs favoris, Pope et Haller ; il développait ses belles hypothèses sur l'avenir et l'éternité. Uerdcr fut tellement saisi que, rentré chez lui, il écri\it la leçon en vers, et lo lendemain il remit sa composition à Kant qui la lut devant l'auditoire. » Ilerder's Lchcnsbild, l, i, j). i35. — ^'. l'hymne dos étudiants en l'honneur de Kant, publié par l'Archiv fiir Geschichtc dcr Philosophie : Ein Hyinnus aiif /iiiiiKinuel Kant, 11, p. 2/16-2^8, reproduit, avec deux autres, à la suite de la Correspondance : Bricfwechsel, 111, p. 'r!.j- iiî.").

LA PEaSONNAI.lTl': DK K.ANT /(Q

l'étendue de la vision. A la philosophie, à la cnlfurc systématique de la raison de leur donner l'œil qui leur manque : c'est sur elle seule que peut se fonder (( l'humanité des sciences' );. Indispensable par là à la juste organisation du savoir, elle ne saurait être tenue pour suspecte à cause des prétendus dangers qu'elle fait courir aux croyances de la jeunesse. La vérité n'a rien à craindre de la raison, dès que la raison a été formée par la discipline de la critique. En tout cas, rien ne serait plus malencontreux pour le maître de la jeunesse que de s'ériger en défenseur à tout prix delà bonne cause, que de chercher à imposer, comme d'une solidité à toute épreuve, des arguments dont il sent dans son for intérieur la faiblesse : où la jeunesse ainsi instruite prendrait-elle la force de résister plus tard au premier choc de 1 opinion contraire'.^ Kant d ailleurs ne croit pas manquer à ce respect de la raison dans l'enseignement en mettant quelque prudence ou quelque retard dans l'expression de ses idées critiques ; il s'arme volontiers de ses convictions intimes pour faire ressortir les intérêts pratiques de la raison en des formules plus dogmatiques que celles de ses écrits ; il vise en effet autant à l éducation morale et religieuse qu'à l'éducation scientifique de ses élèves, et il s'efforce d'agir sur leur cœur et leur volonté en même temps que sur leur intelligence \

Sa façon d'entreprendre et d'accomplir son œuvre philosophique participe de la double puissance d'affirmation et délimitation critique qu'il reconnaît à la raison. Il a cette confiance en soi sans laquelle l'élan vers la vérité serait vite arrêté ou brisé : « Je m'imagine, dit-il dans la préface de son premier ouvrage, qu'il y a des moments oij il n'est pas inutile de placer une certaine noble confiance en ses propres

1. Benno ErJmann, Reflexionen Kants, H, p. 60-61, n" 209. — Cf. Anthropologie in praginatischer Hinsicht, VII, p. 543; Logik, VIII, p. 46.

2. Cf. Kritik der reineii Vernunft, MeLhodenlehve, III, p. 5oi-5o2.

3. Jachmann, p. 3o-3i. — V. Nlax Ileinze, Vorlesungen Kants iïher Metaphysik, p. 657-658 (177-178).

Delbop. a

Oo i.A i'i;ii.(!sopi!u: phatioie de kant

forces. Une assurance de ce genre vivifie tous nos efibrts et leur imprime une impulsion qui est entièrement favorable à la recherche de la vérité. Quand on est à même de pouvoir se convaincre que l'on est à ses yeux capable de quelque chose et qu'un Leibniz peut être pris en flagrant délit d'erreur, on met tout en oeuvre pour vérifier cette présomption. On a beau se tromper mille fois dans une entreprise : le gain qui est revenu par là à la connaissance de la vérité n'en est pas moins beaucoup plus considérable que si l'on n'avait fait que suivre le sentier battu. C'est là dessus que je me fonde. Je me suis déjà tracé la voie où je A^eux marcher. Je prendrai ma course et rien ne m'empêchera de la poursuivre '. » Cependant cette énergique hardiesse de décision s'accompagne de scrupules infinis et dune extrême sévérité de critique. Avant de conquérir le public, Rant veut se conquérir lui-même. Dédaigneux de l'art de cultiver sa réputation, inhabile à trahir sa pensée pour la rendre plus populaire, prenant aisément son parti, en de fières excuses, du style laborieux et surchargé qui rebute le lecteur superficiel, il donne l'exemple de la recherche de la vérité, élevée, comme il le voulait de la pratique du devoir, audessus de toute inclination « pathologique ».

Tandis (pie Kant travaille à former sa doctrine, la philo Sophie Avollïienne en Allemagne se révèle incapable de maintenir plus longtemps contre la disposition croissante des intelligences à un banal éclectisme l'intégrité de son ordonnance et de sa signification : l'empirisme anglais, le sensualisme et le matérialisme français la pénètrent de divers côtés. Ceux-là mêmes qui en observent le plus fidèlement les maximes essentielles ne sont plus solidement rattachés

I. Gednnkoii \'on dcr wahron Schàtzung der Icbeiidigcn Krafle, I, p. 8. — Cf. Bon.wski, 1-. /,3.

LV PEnSO»ALlTt: DE RA>T

par un lien d'école ; philosophes populaires ou philosophes académiques, ils en usent selon leurs goûts ; ils écrivent pour les étudiants de copieux manuels ou pour le puhlicdeslivrescngageants. Mais quelle qu'ensoit la forme, leurs œuvres témoignent très visiblementdune atonie générale de l'esprit philosophique. Le sens des hautes questions métaphysiques sest encore affaibli. On incline de préférence à une sorte d'anthropologie morale, dans laquelle l'observation psychologique et l'étahlissement de règles pratiques se combinent sans aucune rigueur de méthode, mais de façon à satisfaire aux tendances eudémonistes déplus en plus prépondérantes.

Quant au rationalisme qui avait été l'essence de VAufklaning, il ne vaut plus guère que ce que valent les esprits de puissance très inégale qui le professent. Appliqué à l'examen du problème religieux, il tend à répandre, plus ou moins en accord avec le déisme anglais, la religion naturelle, mesure stricte de ce que peuvent contenir de vrai les religions positives ; dans la critique même des religions positives, il se montre aussi dépourvu du sens historique que du sens spéculatif, prompt à considérer comme erreur, comme erreur intentionnellement conçue et propagée, tout ce qui ne se ramène pas immédiatement aux conditions de la raison : tel il apparaît par exemple chez Reimarus. En revanche il reçoit du génie de Lessing une transformation qui lui rend la vie en le dégageant des formules littérales et des interprétations bornées oii le pédantisme d'école l'avait enfermé : Lessing le remet sous l'inspiration qui l'avait créé ; il restaure, par delà le logicisme qui n'était qu'une forme rétrécie de la doctrine leibnizienne, cette idée de la spontanéité individuelle, par laquelle se justifie la diversité des points de vue sur les choses, et cette idée du développement continu, par laquelle s'explique, avec l'ordre de l'histoire, la nécessité, pour le vrai, de s'imposer endes perceptions confuses avant de transparaîtreendesperceptionsdistinctes. Aux pursdéistes comme

■ioniiE rnATioi K de ka>t

aux supra-nahiralistcs Lcssing reproche de s'appuyer sur ce qui n'est que le témoignage extérieur de la foi, sur le livre écrit, au lieu de comprendre qu'il y a une Religion éternelle, enveloppée dans les profondeurs de chaque conscience, dont la Religion historique est l'expression extérieure et appropriée. La Révélation ne contient aucune vérité qui en droit ne puisse être rationnellement connue; mais elle exprime la véiité selon le moment, et en l'adaptant à l'état des âmes ; elle est 1" « l'éducation du genre humain )). De la métaphysique rationahste Lessing fait donc sortir un idéalisme religieux et moral, également pénétré de respect pour les formes de croyance révélées et de foi dans les destinées futures de l'humanité pensante: il présente la vérité, non plus comme la chose qui est actuellement ohjet de démonsiration complète, mais comme l'idéal qui doit solliciter perpétuellementreirort de l'homme. Par sa façon sohre et claire de penser et d'écrire, par son goût du précis et du défini, par son adhésion essentielle au rationalisme, il se rattache encore à la philosophie des « lumières » : mais il en dépasse considérablement l'esprit parla hauteur et l'originalité de son sentiment moral, par sa façon de se représenter l'évolution historique, par sa conception d'une vérité indéiîniment ouverte à la recherche humaine.

Chez Mendelssohn encore, à défaut d'invention, le rationalisme se renouvelle par une inspiration noble et délicate. Mais chez Nicolaï il achève de dégénérer en un formalisme sec et étroit qui, pour combattre la superstition, les écarts du sentiment et du goût, s'oppose à tout élan de l'imagination et de la pensée, s'évertue à faire valoir contre toute tentative nouvelle les décisions de (( l'enleiidement sain », et par le respect de la règle aboutit à la platitude. Par ses Lcllres sur la liKcraUire, par sa Bihlio- (/lèfjue (les belles-lc lires cl des avis lihéniux, surtout par sa Hll)linl/il'(/n(' (illcindude universelle, Nicolaï propage, en ce qu'elle a de plus l)orné et de plus agressif, cette philoso-

LA l'ERSONNAf.lT,: [)E K VNT J.^

phie populaire qui ne veut s'en rapporter qu'à des idées claires, qui exclut le spontané, le vivant, le mystérieux, qui a d'autant plus de prétentions à l'infaillibilité qu'elle se montre capable de comprendre moins de choses. Une certaine espèce d'esprit, la plus rigide et la plus exclusive, est ainsi dogmatiquement égalée à toute la plénitude de l'esprit. Avec cette forme médiocre et stérile du rationalisme, le profond et nouveau rationalisme de Kant ne pourra qu'être en conflit'. Mais la réaction artistique et intellectuelle qui se produit de tous côtés contre YAuJkldrung, en glorifiant la liberté, avilit la raison. Quand la période du Sturm and Drang est ouverte, c'est le sentimentalisme, le mysticisme, le panthéisme poétique qui s'introduit dans la pensée philosophique. Kant n'est pas sans se laisser pénétrer de ces tendances, qui, par leur spontanéité et leur dilTusion, brisent tous les cadres de la scolastique Avolffîenne : mais il n'en reçoit finalement qu'une excitation plus forte à rechercher sur quel autre principe peut s'édifier la puissance de la raison. Le woUfianisme expirant ne réclamait plus qu'une discipline sans liberté ; les « génies originaux » revendiquaient une liberté sans discipline et contre toute discipline. Kant fut amené de plus en plus à se poser comme problème l'union de la discipline et de la liberté, et à chercher la solution de ce problème dans le fait de la loi morale. Mais quelle fut dans la poursuite de ce but la marche générale de sa pensée ? Selon quelle manière ces dispositions essentielles fmirent-ellespar prendre corps dans un système ?

I. L'ouvrage de Nicolaï, Leben iirid Meinangen Seinproniufi Guiidihert's, eines deutscliea PhiLosophen, 1798, était dirigé contre Kant. — V. Kant, Uebev die Buc/imachcrei, VII, p 3i5-ii2o.

Page 1