LE MODE DE FORMATION DU SYSTÈME
De toute doclrine philosophique en général on peut dire sans doute ce que Kuno Fischer a dit spécialenaent de la doctrine de Kanl : l'expliquer, c'est en suivre la formation historique. Mais outre que certains systèmes ne se sont produits au dehors que déjà tout faits, gardant à peine en eux la trace des efforts successifs et des tâtonnements qui en ont préparé la venue, pour ceux-là même qui se sont réalisés par le mouvement plus visihlc de la pensée de leurs auteurs, les modes de développement sont très divers et nécessaires à déterminer très diversement. Par quelles voies Kant a-t-il ahouli à sa philosophie, en particulier à sa philosophie pratique ?
Vers la fm de la Critujuc (Je la Rulson pure, dans la Méthodologie transceiidantale, Kant étahlit une distinction qui, indépendamment de sa valeur propre, peut servir à marquer la dllférence des deux grandes phases de sa pensée : c'est la distinction entre les procédés techniques de recherche et lart architcctonique de la raison. Il entend j)ar là (juc l'acquisition, souvent sans règles ni fins précises, de (Certaines connaissances plus ou moins disparates, condition historiquement première de toute science, ne sullit pas aux exigences de l'esprit, lequel réclame et veut fonder l'unité systématique du savoir. El il ajoute : « Ce n'est (pi'après avoir j)endant longtemps, sous la direction dune idée profondément cachée en nous, rassendjlé rapsodique-
AIODE DE FOKMATIUN DU SYSTICME
ment, comme autant de matériaux, beaucoup de connaissances se rapportant à cette idée, ce n'est même qu'après les avoir pendant de longues années rapprochées d'une façon technique, qu'il nous est enfin possible d'apercevoir l'idée sous un jour plus clair et d'esquisser architectoniquement un tout d'après les fins de la raison '. » Cette nécessité d'aller laborieusement, dans la recherche, des parties au tout sans une aperceplion préalable du tout, — nécessité que Kant proclame fâcheuse parce qu'elle résulte de l'imperfection et des limites de nos facultés, — si elle est bien, comme il le veut, la loi de toute pensée humaine, a commencé en tout cas par être la loi de sa pensée ^ Quelque puissant qu'ait été en lui le besoin d'organisation systématique, il n'a pu se satisfaire immédiatement par ces intuitions spontanées qui, chez d'autres, découvrent presque d emblée les formes et les objets de leur activité spéculative. Il a longtemps cédé au besoin plus impérieux de soumettre à la critique les relations établies entre certains concepts fondamentaux, les relations supposées entre ces concepts et la réalité. Dénoncer de fausses analogies, délimiter exactement le champ d'application des principes, distinguer des constructions bien fondées les constructions dans le vide, épurer les connaissances amalgamées pour démêler la part qui revient aux diverses facultés de connaître, mesurer de façon à les empêcher de s'étendre abusivement les différents modes de notre savoir, et tout notre savoir lui-même en général : ce sont-là les taches sévères que Kant a assumées, dès qu'il a commencé à penser pour son compte : il n'a pu en poursuivre l'accomplissement qu'en réprimant en lui certains élans naturels d'imagina-