VI, p. Il
3. RuYssen, Quid de natura et origine inali senserit Kantius, p. 60. 'i. VI, p. 119.
les temps el dans toutes les formes de la vie humaine, on doit supposer le penchant au mal chez tout homme, même chez le meilleur en apparence. Le rigorisme du jugement exige l'uniAersahté de son application. Vitiis nemo sinenascitur, disait Horace, et il avait raison ; et aussi l'apôtre saint Paul quand il disait : (( Il n'y a point un seul juste, non, pas même un seul '. »
Mais nous savons aussi en quel sens le mal radical peut être dit un péché originel : en ce sens seulement qu'il a une origine rationnelle et hors du temps. Le concevoir comme s'accomplissant à un moment du temps, ce serait le faire dépendre nécessairement dun état antérieur, et ce serait lui enlever à la fois son caractère originel et son caractère de liberté. Il ne faut donc pas regarder le mal comme héréditairement transmis de génération en génération à la suite dune première faute de nos premiers parents : l'idée d'une faute héréditaire est contradictoire avec la liberté que le mal suppose et la responsabilité que chacun doit en avoir. Si les conséquences du mal nous sont justement imputables, c'est à la condition que le mal ait été d'abord librement voulu par nous. Mais n'étant pas déterminable dans le temps et relevant uniquement d'une cause intelhgible, le penchant radical au mal reste incompréhensible : d'autant plus que les dispositions primitives de la nature humaine sont des dispositions au bien. Il ne soulfre donc rien qui rex]3lique par derrière lui ; et la meilleure représentation que l'on puisse donner de l'action intemporelle qui l'a constitué est celle d'une chute.
Là-dessus la vérité philosophicpio est d'accord avec le récit biblique, dûment compris. L'Écriture, pour s'approprier à notre faiblesse, exprime dans une histoire et met à l'origine des temps ce qui est rationnellement premier, autrement dit hors du temps. Elle expose justement que le
1 ne |)rovient pas d'une sorte de tendance préalable ([ui
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y aurait porté l'homme, car alors il n'aurait pas été librement accompli, mais qu'il est né du péché, c'est-à-dire de la transgression de la loi morale conçue comme précepte divin. Avant le péché, l'homme était dans un état d'innocence ; créature affectée d'inclinations sensibles, il ne pouvait recevoir la loi morale que comme une défense. Au lieu de suivre exactement cette loi en la considérant comme un mobile suffisant par lui-même, il s'est cherché d'autres mobiles qui ne pouvaient être bons que conditionnellement et sous l'autorité de la loi même, et c'est par eux qu'il a prétendu se déterminer pour accomplir le devoir, non par l'idée du devoir même. Il a donc commencé par mettre en doute la rigueur du commandement moral, il a fait de l'obéissance à ce commandement un simple moyen au service du principe de l'amour de soi, et par cette prépondérance des impulsions sensibles sur la loi dans la maxime de sa volonté, il a consommé le péché. Mutato nomine de te fabula navratur. C'est là ce que nous faisons tous les jours : voilà pourquoi il est dit que nous avons tous péché en Adam. Ainsi l'Ecriture nous dévoile la nature et l'origine véritables du mal : elle signifie clairement que la méchanceté innée en nous a pour princij3e le péché, que l'acte par lequel le péché fut accompli est antérieur à notre naissance ; elle le rapporte au premier homme, en figurant sous la forme du temps cette antériorité essentielle qui est toute de raison, tout actuelle ; elle marque ce qu'il y a d'incompréhensible dans celte origine du mal en présentant le mal comme s'étant produit au commencement du monde, non dans l'homme, mais dans un esprit surhumain déchu de sa destination première, et qui fut le Tentateur. — Est-ce là ce que l'Ecriture historiquement a voulu dire? Au point de vue oii nous sommes placés, la question est indifférente : il suffit que nous puissions adaptera la lettre du récit biblique cette interprétation , conforme aux intérêts moraux'.
1. \ [, [). i3o-i38. — On peut comparer celte iiiteriirétation du récit
Ainsi l'homme est radicalement mauvais : peut-il devenir bon et comment le peut-il? Qu'il puisse devenir bon, la loi morale le prouve en l'exigeant actuellement \ Il doit pouvoir rétablir dans sa force la disposition primitive au bien : et c'est parce que ce rétablissement sera l'œuvre de sa volonté qu'il aura un caractère moral. Hon ou mauvais, riiomme ne doit qu'à son libre arbitre d'être ce qu'il est. Pour être bon, il n'eût pas dû se contenter à l'origine de laisser agir d'elle-même sa disposition au bien ; il eût dû recevoir dans sa maxime les mobiles qu'elle contient. Etant mauvais, il doit pouvoir se refaire bon. Mais comment peut-il détruire en lui le mal et inaugurer en lui le bien I^ Comment larbre mauvais peut-il porter de bons fruits?
Parce que ce passage du mal au bien nous reste incompréhensible, ce n'est pas une raison d'en nier la possibilité : est-ce que la chute ne nous est pas incompréhensible, elle aussi ? Sans doute pour que cette restauration obligatoire soit possible, il faut qu'un germe du bien ait subsisté en nous hors de l'atteinte et de la corruption du mal ; mais nous savons que le mal engendré par nous, sil est un mal radical, n'est pas un mal absolu ; il est le renversement de l'ordre vérital)le des mobiles par la subordination de la loi morale à l'amour de soi ; par suite il n est pas la destruction de la loi. L'existence du mal lui-même suppose la permanence en nous du mobile moral : nous n'avons donc pas à
biblique avec celle que Ivaiil avait déjà donnée dans ses Conjectures sur le comiiienceineiif de l'histoire de riiiniianité (\. plus haut, p. agi-agS) : dans les deux cas l'origine du mal est rapportée, non pas seulement à l'imperfection de notre être, mais à une action positive de notre raison ; seulement dans le premier cas le mal n'était conçu que comme relatif, que comme inhérent à la vie artificielle créée par la raison dans sa prétention à satisfaire nos besoins et à développer nos facultés hors des limites de nos instincts naturels : le mal était le commencement de l'histoire et devait à travers les souffrances et les luttes des individus tourner linalement au bien de l'espèce ; ici le mal est pleinement tel, en ce qu'il ne peut pas de lui-même aller au bien et qu'il exige pour être vaincu un acte nouveau de liberté ; il résulte, non pas seulement de ce que la raison en général, mais de ce que la raison moralement législative s'est subordonnée à la sensibilité.