‹ La philosophie pratique de KantChapitre 275 sur 361 · I. VI, p · texte numérisé non relu

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son administration, elle doit se référer toujours à des principes certains, déterminés par l'idée de sa fin'. Cette Eglise ne doit donc pas avoir de régime qui la fasse ressembler à un système politique ; elle ne doit être ni une monarchie sous l'autorité patriarcale d'un chef, ni une aristocratie sous celle d'éveques et de prélats, ni une démocratie sous celle de sectaires illuminés : elle se compare plutôt à une famille que gouverne un père invisible, représenté par son fils qui connaît la volonté paternelle et qui, uni à tous les membres par les liens du sang, est à même de la leur faire connaître, par suite de les porter à honorer le père en même temps qu'à s'unir de cœur tous ensemble dans une confraternité spontanée, générale et durable ^

11 n'y a que la foi religieuse pure qui puisse fonder une Eglise universelle, car elle est une foi de la raison, et à ce titre elle est communicable à tout homme ; tandis qu'une foi historique, reposant sur des faits, ne peut valoir que dans les limites de temps et de lieu oii les récits dont elle dérive peuvent se propager et obtenir créance. Mais les hommes, à cause de la faiblesse de leur nature, ne peuvent se persuader, ni que la foi de la raison puisse être la base d'une Eglise, ni qu'une conduite morale soit tout ce que Dieu leur demande pour leur ouvrir son royaume. Ils ne peuvent se représenter leur obéissance à Dieu que comme un culte qu'ils lui rendent ; ils le traitent comme un Seigneur qui exige d'être honoré par des mar(jues extérieures de soumission ; ils ne conçoivent pas que le strict accomplissement de leurs devoirs envers (niv-mêmes comme envers autiui, en même temps (pi il marque les limites de leui- puissance, est la seule laçon d observer les commandements divins. En réalité, pour tout homme, en tant qu'homme, il n'y a pas d'autre volonté de Dieu que celle qui s'exprime par la législation morale, (k^pendant pour

I. Cps quatre caraclèrcs, Kanl les l'ait rentrer sous les titres généraux de sa table fies catégories : quantité, qualité, relation, modalité. ■>■■ VI, p. 198-200.

l'homme, en tant qu'il est membre d'un Etat divin sur la terre et qu'il doit coopérer à rexistencc de cet Etat, qui est une Eglise, la question de savoir comment Dieu peut dans une Eglise être honoré ne saurait être résolue par la seule raison : elle ne peut l'être que par une législation statutaire dépendant d'une révélation. En effet, la société morale des hommes qu'anime une même foi implique un système pul^lic de devoirs ainsi qu'un genre d'organisation en eux-mêmes trop contingents pour avoir l'autorité nécessaire s'ils ne se présentent pas comme prescrits par un statut divin positif. Ce n est point qu il y ait lieu de considérer la détermination de la forme de T Eglise comme l'œuvre de la volonté de Dieu, car tout effort pour l'améliorer semblerait alors inutile et même sacrilège. Mais d'un autre côté il y aurait témérité à prétendre que l'organisation d'une Eglise qui se trouve dans le plus grand accord avec les exigences de la Religion morale n'a pu être le résultat d'une institution divine spéciale. Cependant la tendance des hommes est toujours de subordonner dans l'Eglise l'élément moral à l'élément statutaire : et de fait, la foi dans les prescriptions liées à la forme de lEglise a toujours précédé la foi religieuse pure : les temples, c'est-à-dire les édifices consacrés au culte, ont précédé les églises, c'est-à-dire les lieux où l'on se réunit pour s'instruire et pour vivifier ses intentions morales ; les prêtres, c'est-à-dire les ministres des pieuses pratiques, ont précédé les ecclésiastiques, c'est-àdire les docteurs de la Religion morale ; et c'est encore suivant cet ordre que la plupart établissent la hiérarchie des éléments de leur foi ' .

Cette nécessité, naturelle à l'homme, de rattacher l'existence de l'Eglise à des statuts positifs est ce qui engendre la diversité des confessions religieuses. On dit qu'il y a diverses religions : expression singulièrement impropre, car il n'y a qu'une Religion, s'il y a diverses espèces de

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crovances'. Mais Ion esl toujours porté à prendre ladhésion à telle Eglise pour la loi religieuse elle-même : les guerres dites de religion qui ont ensanglanté Ihistoire ne portaient pas au fond sur la Religion même, mais sur la prépondérance réclamée par une certaine forme de constitution ecclésiastique. Or, quelle que soit la prétention dune Église particulière à être l'Eglise universelle et à traiter d'incrédule, d'hétérodoxe et d'hérétique quiconque n'admet pas pleinement sa règle de croyance, il ne peut y avoir, en réalité, comme Eglise véritahlement universelle quel Eglise invisible, qui ne prononce, elle, aucune exclusion et dont la secrète influence devrait sans cesse inviter les Eglises existantes à élargir les formules de leur orthodoxie".

Dès qu'une foi historique est reconnue nécessaire comme véhicule de la foi de la raison, il faut admettre que ce qui lui permet de se conserver, de se répandre sans s'altérer, de retenir tout le respect dû à la révélation dont elle est issue, c'est moins la tradition qu'un livre. Un Livre saint acquiert auprès des hommes, même de ceux qui ne le lisent pas (et c'est le plus grand nombre) la plus vénérable autorité ; il permet de couper court à toutes les discussions par cette parole : Gela est écrit : il renferme des passages qui

I . Dans ce qui est proprement la Religion, dit Kant ailleurs, il ne saurait y avoir de diflerences de sectes ; car en elle-même la Religion est une, universelle et nécessaire, par suite immuable. Les dilTérences de sectes ne peuvent se rapporter qu'à la loi définie par une Eglise, et elles proviennent delà tendance qu'a cette foi à s'imposer comme absolument valable, sans justification par la foi de la raison. On dit souvent que les diflerences desectes sont un bien, parce qu'elles témoignent de la tolérance du gouvernement; mais alors c'est le gouvernement qu'on loue, voilà tout. Il ne faut pas considérer comme bon par lui-même un état de division qui traduit mal l'unité et l'universalité de l'Église invisible. Les différences de sectes peuvent se justifier quand elles ne sont que des différences dans la façon d'apprécier le degré d'efficacité qu'ont les diverses enveloppes sensibles de la Religion pour préparer le dégagement de la pure Religion dans son esprit et dans sa fin, qui sont 1 amélioration morale de l'homme. En ce sens protestants et catholiques éclairés peuvent, non pas se confondre sans doute, mais se regarder comme frères dans la même foi. Autrement dit, l'essentiel est que des sectes ecclésiastiques ne deviennent pas des sectes religieuses dans le fond. — Der Streit der Faciiltàteri, VH, v. 365-370.

r. V RELIGION D\>'S LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON 6 'l "

X iiit comme des décisions par lesquelles se fixe tel on tel point de doctrine : il a la puissance de sauvegarder à travers toutes les crises politiques et toutes les révolutions la foi qui est fondée en lui. Quel bonheur c'est, quand un tel Livre, venu aux mains des hommes, se trouve renfermer, à côté de statuts positifs, la doctrine religieuse la plus purement morale dans toute sa plénitude, et les met ensemble le plus complètement d'accord. Certes, en raison de la fin qu il permet ainsi d atteindre, en raison delà difficulté qu'il y a à expliquer par des lois naturelles l'immense lumière cju'il a projetée sur l'espèce humaine, on peut dire qu il mérite d'être tenu pour révélé '.

Cependant qui interprétera le Livre et comment l'interprète ra-t-on .-^ On ne saurait s'en remettre pour cela au sentiment de chacun, car ce sentiment est de nature trop individuelle pour être la pierre de touche de la vérité. La seule façon de concilier la foi historique et empirique que le hasard a faite nôtre avec les principes de la foi morale, c'est d'interpréter la révélation qui nous est donnée dans un sens conforme à ce que doit être la Religion selon la raison pra-

r. VI, p. 2o'j-2o5. — Quels sont, se demande Kant dans le Conflit des l'aciiltés, les titres de créance de la Bible ? Ils ne peuvent être dans le fait, que l'auteur déclare avoir entendu la voix de Dieu, car comment par les sens décider que la voix que l'on entend est la voix divine ') Ils ne peuvent être non plus établis par des récits et des témoignages, qui auraient besoin d'être confirmés à leur tour, et qui ne pourraient jamais l'être positivement. Ils ne peuvent être tirés de l'inspiration reconnue à l'auteur, car l'auteur était un homme, sujet à se tromper; et en outre ce caractère d'inspiration, en s'étendant dès lors également à toutes les parties du livre, ne pourrait manquer d'en affaiblir l'autorité. Ils ne peuvent résvdter que de l'influence exercée par le livre sur la moralité de ceux qui le lisent ou plutôt qui en suivent la direction. C'est par là que la Bible mérite d'être conservée, non seulement comme organe de la pure Religion de la raison, mais encore comme testament d'une doctrine statutaire destinée à servir de guide pendant des siècles, quelque diminution que subissent au point de vue théorique les arguments qui ont trait à son origine et à sa nature historiques. La divinité de son contenu moral rachète suffisamment pour la raison l'humanité de son récit historique. Il en est d'elle à cet égard comme d'un vieux parchemin, illisible çà et là, que l'on réussit à comprendre au moj'cn d'accommodations et de conjectures en accord avec l'ensemble. On est donc autorisé à conclure que la Bible doit être traitée comme si elle était une révélation divine, qu'elle doit être pieusement gardée, moralement utilisée, mise au service de la Religion pour aider à la répandre. — N II, p. 378-882.

tique. Il se peut que cette interprétation du texte paraisse souvent forcée et le soit en effet ; mais dès qu'elle est seulement possible, elle est préférable à une interprétation littérale qui ne serait en rien favorable à la moralité ou même qui lui serait contraire. Cette manière d en user avec les livres sacrés n'est pas d'ailleurs nouvelle : chez les Grecs et les Romains, les philosophes et les moraHstes surent trouver dans les légendes du polythéisme et les récits de la mythologie l'indication voilée d'une morale plus pure ; pareil procédé a été appliqué au Véda et au Coran : le Judaïsme dune époque plus récente et le Christianisme même reposent en partie sur des interprétations forcées, mais orientées vers l'idée de croyances valables pour tous les hommes. Ce genre d'explication n'a rien de déloyal, car il ne prétend pas reproduire ce que les textes et les récits avaient en quelque sorte primitivement l'intention de signifier ; il développe seulement une certaine possibilité de les comprendre, en accord avec ce qu'exige l'amélioration morale de l'humanité '. C'est dans cet esprit de perfectionnement qu'il

1. V. plus haut, p. 628. — Dans le Conflit des Facultés Kant pose '1 principi's |)liilosophiqucs de l'interprétation de l'Ecriture : 1° les passages contenant des doctrines théoriques qui dépassent tout concept de la raison, même tout concept moral, peuvent être interprétés dans le sens de la moralité : doivent l'être les passages contenant des propositions qui sont en désaccord avec la raison i)ratique; 2° la foi à des doctrines révélées ne peut être considérée ni comme un devoir ni comme un mérite, car d'ahord la foi en principe ne comporte pas d'impératif, et toute foi qui ne se rapporte pas et ne se suhordonnc |)as aux conditions de la vie morale ne peut être un élément essentiel de la Religion ; 3" l'action de l'homme doit être regardée comme résultant de l'usage de ses forces morales propres, non de l'influence d'une Cause opérant du dehors et d'en haut; tout passage de l'Ecriture qui contredit radicalement cette règle doit être interprété dans le sens d'une attribution aux facultés humaines de ce qui était rapporté à la puissance divine ; 4" lorsque l'action propre de l'homme ne le justifie pas pleinement devant sa conscience, la raison est autorisée à supposer qu'une assistance surnaturelle s'y ajoutera, sans chercher à déterminer en quoi elle réside et comment elle opère. — Ml, p. 356-36i. — Cette méthode d'interprétation, ajoute plus loin kant, n'est ni le procédé allégorique, ni le procédé mystique : c'est faute d'elle, au contraire, qu'on use des explications allégoriques pour ne pas être obligé, en prenant à la lettre les récits de l'Ancien Testament, de croire que la véritable Religion était déjà là tout entière ; on y voit alors à tout prix des représentations symboliques de ce que sera la Religion à venir. De même, c'est lorsque l'interprétation de l'Ecriture n'est pas

faut, au point de vue religieux, lire l'Ecriture ; l'élément historique, dès qu'il ne concourt pas à cette fin, a quelque chose de pleinement indifTérent, que l'on peut traiter comme hon semble.

A cette façon d'interpréter l'Ecriture s'en ajoute une autre, mais qui lui est subordonnée : c'est la science proprement dite des livres saints. Comme il n'y a pas d'art humain, ni de sagesse humaine qui permette de monter jusqu'au ciel pour vérifier si le premier docteur a été dûment accrédité dans sa mission, il faut rassurer ceux qui trouvent dans une révélation de quoi confirmer leur foi morale, leur montrer comment les ouvrages dans lesquels cette révélation a été consignée méritent historiquement créance, comment par suite l'origine historique de l'Eglise fondée sur le livre saint n'a rien en elle qui empêche de rattacher cette Eglise à une révélation divine. Il faut d'ailleurs encore que le sens littéral de 1 Ecriture puisse être déterminé par ceux qui sont incapables de la lire dans le texte. Doii un rôle indispensable que remplissent des savants, qui peuvent, eux, en même temps que la lire et l'éclaircir, en établir aussi, grâce à leurs connaissances historiques et critiques, par l'état moral et social de l'époque, la signification immédiate.

Ainsi la Religion de la raison et la critique biblique fournissent les seules interprétations admissibles de l'Ecriture, l une qui est 1 interprétation essentielle, l'interprétation authentique, l'autre qui est l'interprétation accessoire, l'interprétation doctrinale ' . 11 va sans dire que cette double exégèse doit être entièrement libre ; l'Etat doit se contenter de veiller à ce qu'il ne manque pas d'hommes vertueux et instruits pour la poursuivre. Et ceux-ci, grâce à cette liberté, et sous rinfiuence du jugement public, seront déplus en plus obli-

réglée par les concepts définis de la raison pratique qu'elle est livrée à la fantaisie arbitraire des mystiques et des illumines. — VII, p. 362-363.

I. V. plus haut, p. 606-607. — Cf. Dt'v Streit der Facullàten, MI, p. 365, p. 383-384.

65o I \ PITILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

gés de développer leur interprétation dans le sens moral : ce qui atténuera l'inconvénient que présente toute foi historique de n'être trop souvent qu'une foi aux théologiens et à leurs façons de voir '.

De la sorte apparaît plus clairement la fonction que doit remplir une Eglise existante. Reposant sur une foi historique, elle ne saurait prétendre à l'universalité et à la nécessité de la véritable Eglise, de celle qui est pleinement conforme à l'idée de la pure Religion de la raison ; elle doit envelopper la conscience de sa particularité et de sa contingence. Toutefois si, affectant la Religion pure comme moyen et comme véhicule, elle reconnaît qu'elle n'est en effet que moyen et que véhicule, si elle admet en elle un principe de développement qui la dégage de plus en plus de ses formes extérieures pour la rapprocher toujours davantage de cette Religion, elle mérite d'être appelée la vraie; sans doute, comme elle ne peut dès maintenant supprimer les conflits entre les diverses doctrines de foi historique, elle est encore militante, mais avec la perspective d'être un jour l'Eglise immuable et universelle où tous auront place, l'Eglise triomphante.

Cependant une difficulté, ou même une contradiction surgit, qui paraît mettre aux prises la foi réglée par l'Eglise et la foi delà raison. La foi sanctifiante comprend en effet deux croyances : la première, c'est la croyance à une satisfaction donnée par delà notre pouvoir propre pour que nos péchés antérieurs nous soient remis : la seconde, c'est la croyance à la possibilité de devenir par notre conduite personnelle agréables à Dieu. De ces deux croyances, au reste étroitement unies, laquelle conditionne l'autre.^ Est-ce parce que nous nous croyons rachetés que nous nous considérons comme capables de nous bien conduire .^^ Estce parce que nous avons foi dans l'eUicacité de la bonne intention (|ue nous comptons être rachetés-? Il y a là, dit

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