I. Cf. Dcr Streit dev l-acultatcn, \\\, p. 38a
condition du salut. D'autre part l'histoire sainte doit être enseignée selon son véritable objet, qui est l'idée de la vertu aspirant à la sainteté, et ne jamais employer ses éléments historiques à autre chose qu'à une représentation vivante de cet objet ; elle doit, contre le penchant si fort à la croyance passive, servir à inculquer l'idée que la vraie Religion consiste non pas à connaître ce que Dieu fait ou a fait pour notre sanclilication, mais à accomplir ce que nous devons faire pour nous en rendre dignes. Ce sont là des principes dont les gouvernements doivent favoriser les progrès, dont ils ne doivent pas surtout gêner la libre application dans l'intérêt de telle ou telle forme de Religion historique ; et ces principes tracent à l'Eglise visible la voie qui la conduira à l'Eglise invisible, c'est-à-dire au règne de Dieu. Quant à la vision prophétique que nous donnent de l'avènement de ce règne les livres sybillins et l'Apocalypse, elle ne doit servir qu'à nous en communiquer le désir pratique et l'espérance. L'Evangile n'en exprime que la signification morale, c'est-à-dire l'obligation de s'en rendre digne et de chercher à y faire concourir tous les hommes. D'une façon générale, des représentations comme celle de l'Antéchrist, du millénarisme, de la fin du inonde^ peuvent
I. En juin 179/» Kant publia dans la Bevlinische Monatsschrift un article qui avait pour titre La fin de toutes choses (Bas Ende aller Dinge). Il tâchait fl'y expliquer ce que peut signifier cette idée de la fin du monde, si universellement répandue. La fin du monde ne peut être que l'inauguration d'une existence nouvelle, conforme à ce qu'a décidé sur les mérites ou la culpabilité de notre vie le Jugement dernier. Pour dire quelle sera à cet égard la destination de l'humanité, il y a deux systèmes, celui des unitaires qui prétendent qu'après un temps de purification plus ou moins long tous les hommes seront appelés au salut éternel, et celui des dualistes qui soutiennent que le salut ne sera qu'à quelques élus et que les autres subiront la damnation éternelle. Aucun de ces deux systèmes ne peut se justifier objectivement par des raisons théoriques. L'origine de la croyance à la fin du monde est dans la conscience qu'ont les hommes de la misère de leur existence, et cette misère résulte avant tout de ce que dans l'évolution de l'espèce humaine la culture des talents et raffinement excessif du goût, avec le luxe qui en résulte, précèdent le développement de la moralité : d'où un désaccord qui pèse lourdement sur notre vie morale comme d'ailleurs sur notre bien-être physique. On peut néanmoins d'après certains indices espérer que la moralité, malgré sa marche plus lente, ira se réalisant à son tour, ce qui permettrait alors de présager pour Delbos. 42
avoir un très bon sens, si elles sont prises pour des traductions symboliques d'idées de la raison '.
Est-ce à dire que la raison puisse nous fournir l'explication de tout ce que la Religion requiert? Ce serait oublier, avec les conclusions limitatives de la Critique, la distinction des deux sortes de raisons. H y a des airirmations pratiquement nécessaires dont pourtant aucune démonstration théorique n'est possible ; ces affirmations n'en sont pas moins liées à des conceptions d'un caractère théorique sans lesquelles elles ne peuvent se développer dans la pensée,
l'humanité un enlèvement céleste à la façon d'Elie plutôt qu'un engloutissement en enfer comme celui des enfants de Goré. Mais au point de vue pratique le système dualiste vaut mieux que le système unitaire ; il nous empêclie de nous endormir dans une trompeuse sécurité en novis rappelant sans cesse que de notre conduite dans cette vie dépend absolument notre destinée avenir. Essayer maintenant de spéculer sur ce que sera l'autre vie, c'est ou bien lui imposer des vicissitudes peu d'accord avec l'idée d'une existence supra-sensible, ou bien la figer dans un état d'immobilité dans lequel ni pensée ni action ne sont plus concevables. C'est par cette voie qu'on est conduit aux doctrines qui ne peuvent représenter la fin du monde que comme un anéantissement de notre personne dans l'abime de la divinité : doctrines orientales, proches parentes des systèmes émanatistes, et dont le panthéisme se retrouve plus ou moins sublimé dans la philosophie de Spinoza. La règle que nous devons adopter est celle-ci : agir comme si dans tous les changements qui se poursuivent à l'infini du bien au mieux, notre conduite " morale, au moins quant à l'intention dont elle dérive, n'était soumise à aucune vicissitude de temps. — A la fin de son article, Kant, faisant visiblement allusion à ses démêlés avec la censure et à l'attitude du gouvernement prussien (V. E. Arnoldt, lieiU-àge zu dem Material..., p. 88-io4) indiquait longuement comment la folie humaine pourrait empêcher de se produire la conclusion normale de l'histoire. Le Ciiristianisme porto en lui la promesse d'être la Religion universelle ; il n'a pas seulement pour lui sa sainteté, il a aussi l'amabilité et la force persuasives que lui a communiquées son fondateur en se présentant, non comme le souverain qui réclame lobcissance à sa volonté propre, mais comme l'ami qui vient restaurer en nous notre vraie nature : ainsi ne peut que naitre eu nous, une fois réglé par le respect, l'amour pour l'accomplissement de notre devoir. Quant aux peines et aux récompenses qui nous sont annoncées, elles ne le sont point pour devenir en nous des mobiles de nos actes, mais pour nous avertir (^bligcammcnt des conséquences de notre conduite. Religion morale, aimable et libérale, le Cliristia- " nisme est destiné par ses caractères intrinsèques à triompher. Mais si l'autorité extérieure, sous prétexte de le seconder, voulait l'imposer par la contrainte, elle ne réussirait qu'à le rendre odieux ; la fin naturelle des choses serait renversée, et l'Antéchrist régnerait, au moins pour un temps. — VL p. 359 872. — V. la lettre de Kant à Biester, du 10 avril 179I, Brie/\\>ecJisel, II, p. 477- 478. — Ce fut cet article qui, achevant d'indisposer Wôllner contre Ivant, le décida sans doute à lui signifier le rescrit dont il sera question plus loin, p. 070.