CRITIQUE DE LA METAPHYSIQUE
nels et en particulier l'argument ontologique en établissant que les caractères d'un concept ne permettent pas de conclure à l'existence de la chose exprimée par ce concept, que l'existence n'est pas un prédicat, mais une absolue position ; il soutient en conséquence qu'une démonstration a priori de l'existence de Dieu, pour être légitime, doit, non pas déduire l'être du possible, mais prouver que le possible suppose l'être nécessaire comme sa condition. Cependant comme s'il pressentait, non sans raison ', que sa critique des arguments des autres pourrait se retourner contre son propre argument", il prend soin de proclamer rafiirmation de Dieu indépendante de toute dialectique. (( Je n'ai point une assez haute opinion de l'utilité d'un travail tel qu'est celui-ci, pour croire que la plus importante de nos connaissances, k savoir qu'il y a un dieu, soit chancelante et en danger, si elle ne reçoit l'appui de profondes recherches métaphysiques. La Providence n'a pas voulu que des connaissances extrêmement nécessaires à notre bonheur pussent dépendre de la subtilité de raison-
parus en 1762 et 1768, ainsi que VEtude sur l'évidence des principes, publiée en 1764 (Cf. H. Colien, Die sysieinatischen Begriffe in Kants vorkrilischen Schriften, p. i5 et suiv.; Paulsen, Versuch einer Entwicklungsgeschichte der kantischen Erkenntnisstheorie, p. 68 et suiv.; Kuno Fischer, Geschichte der neuern Philosophie, IV, i, p. 200 ; Benno Erdmann, Reflexionen Kanls zur kritischen Philosophie, II, p. xvii et suiv.). La question a-telle en elle-même l'importance qui lui a été attribuée? Il est assez arbitraire de supposer, comme le remarque Paulsen (p. 69), que des écrits aussi rapprochés marquent chacun un moment particulier et distinct dans le développement de la pensée de Kant, et que ce qui a été exprimé en premier lieu a été conçu en premier lieu.
1. Paulsen, Versuch einer Enia'icklungsgeschichte der kantischen Erkenntnisstheorie , p. 61.
2. La formule de cet argument, que Kant jugeait nouvelle, avait été déjà employée par Leibniz, dans une note sur la preuve ontologique qu'avait insérée en 1701 \q Journal de Trés'oux. «... ^iVEstre rfe so y est impossible, tous les estres par autrui le sont aussi, puisqu'ils ne sont enfin que f^rV Estre de soy : ainsi rien ne scaurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale égale à la précédente, et qui jointe avec elle achève la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : si l'Estre nécessaire Il est point, il n'y a point d'Estre possible. Il semble que cette démonstration n'avait pas été portée si loin jusr|n"icy. « Philos. Schr., Ed. (ierhardt, I\ , p. i^oG. — Mais cet écrit de Leibniz était sans aucun doute inconnu de Kant.
g/| LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA^T
nements raffinés ; elle les a confiées immédiatement à Tintelligence naturelle commune, qui, lorsqu'on ne la trouble pas par de faux artifices, ne peut pas ne pas nous conduire au vrai et à l'utile, en tant qu'ils nous sont tout à lait indispensables'. » Et encore : « Il est tout à fait nécessaire de se convaincre de l'existence de Dieu ; il ne l'est pas au même point de la démontrera » A ce point de vue, l'examen que fait Kant de largument physico-tbéologique est particulièrement intéressant, parce qu'il contient des remarques et des idées qui montreront leur importance dans la doctrine ultérieure. Cet argument, en deliors des vices logiques qu'il partage avec les autres arguments, a sans doute encore d essentiels défauts ; il prend pour point de départ la contingence de toute perfection, de toute beauté et de toute harmonie dans l'univers : en intervenant indiscrètement dans l'explication scientifique, il arrête la reclierclie et empêche l'extension delà connaissance exacte ; enfin il n'aurait strictement le droit de conclure qu'à un ordonnateur, et non à un créateur du monde, et il favorise par là contre son gré cet athéisme sul)til qui impose à Dieu pour son action une matière préexistante. Mais outre que l'idée de finalité peut et doit être admise à cause de l'impossibilité où nous sommes de suivre le mécanisme jusqu'au bout dans les manifestations de la vie, il y a comme une autorité et une efficacité spéciales qu'il faut reconnaître à cet argument physico-théologique, aussi vieux que la raison humaine. D'abord il crée une conviction sensible et vivante en rapport avec l'intelligence commune ; ensuite il est plus naturel que tout autre et s'offre de lui-même à l'esprit ; enfin il fournit de la sagesse, de la providence, et de la puissance divines une notion tout intuitive qui agit avec force sur l'âme et la remplit d'admiration, d'humilité et de respect. 11 est donc plus « pratique » que n'importe quel autre argument. S'il n'apporte pas une certitude ma-
1. /)cr eiiiziii mv^^liche lie^vcis^ntiid. Pn'-faro. 11. |>. 109.