‹ La philosophie pratique de KantChapitre 66 sur 361 · Mil, p. 63o · texte numérisé non relu

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artifices qui la recouvrent, ou même pour une part la composent. Rousseau, lui, n'arrive pas par l'analyse à lidée du sentiment ; il est lui-même tout sentiment dans tout son être ' ; aussi n'est-ce pas seulement une autre façon d'expliquer la vie qu'il découvre, mais une autre façon de la juger et de la vivre. Il ne se contente pas de prendre de ci de là chez lui et chez les autres de quoi caractériser l'espèce humaine : il se retranche au plus profond de luimême, et c'est dans l'isolement de sa conscience qu'il reçoit la révélation de ces instincts divins que n'ont p<x& dénaturés la civilisation et la société. S'il se préoccupe de traduire en idées ce que lui suggèrent sa puissance d'émotion et ses facultés d'intuition, c'est pour montrer aux hommes qu'ils doivent changer entièrement les objets de leur estime, cest-à-dire retrouver la sincérité de leur jugement naturel : sans cette conversion ou cette restauration complète, vainement ils essaieraient de fixer leurs opinions, d'assurer leur conduite, de découvrir le principe suprême de toute vérité et de toute justice. C'est par cet ardent besoin de rénovation intérieure, par cette aperception pénétrante d'un rapport plus immédiat entre l'âme humaine et ses motifs d'agir, d'avoir foi, d'esj^érer, que Rousseau put conquérir la fière nature morale de Kant. A Rousseau Kant dut sans aucun doute d'éprouver plus vivement qu'il fallait ressusciter la moralité véritable pour être à même d'en trouver la véritable explication ; il lui dut d'entrevoir qu'un lien plus solide et plus intime que celui des déductions métaphysiques ordinaires pouvait rattacher la conscience humaine aux croyances dont elle réclame le soutien. Sous le simple effort de sa réflexion, il avait déjà senti chanceler le vieil édifice de la métaphysique ; il s'était laissé séduire par les sagaces observations des Anglais qui dégageaient prudemment, pour leur faire un sort à part, certaines incli-

I. V. Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, cinquième partie, livre IV, ch. v.

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naliolis lelalivcineiit constantes de la nature liuniainc; mais il ne pouvait évidemment trouver là la base qu'il fallait à une reconsti'uclion spirituelle : c'est Rousseau qui en écartant la vaine subtilité des arguments philosophiques, en prétendant ne consulter que la lumière intérieure, lui attestait la possibilité de bâtir sur d'indestructibles fondements la métaphysique nouvelle, la métaphysique de la liberté et de la raison pratique '.

I. 11 faut noter que les Réflexions de Kant se rapportent aux thèses du Discours sur l'inégalité, du Discours sur les lettres, de V Emile, bien plus qu'à celles du Contrat social. 11 arrive à Kant de marquer, par exemple, l'opposition de la justice naturelle et de la justice civile (A III, p. O^a) ou la grande dificrence qu'il y a entre la soumission à la nature, dont les lois sont constantes, et la soumission à un maître, dont les volontés sont arbitraires (VIII, p. 634-t)35). Mais il ne pose pas expressément le problème de l'organisation de la société. Les idées sociales de Rousseau paraissent cependant avoir agi sur Kant quand il a fallu, non plus rccliercher seulement l'origine de la moralité, mais surtout détinir la moralité en elle-même et dans ses rapports avec le droit. Holfding est parti de là pour prétendre cpi'il y a eu deux iniluences de Rousseau sur Kant, l'une aux environs de 17G2, — et c'est celle dont les Réflexions ont gardé la trace, — l'autre aux environs de 1783, — et c'est celle qui a suggéré l'idée d'un accord historiquement nécessaire ou moralement obligatoire entre la volonté individuelle et la volonté générale, idée dont relèvent la philosophie de l'histoire ainsi que la doctrine morale élaborées par Kant à celte époque. Rousseaus Einfluss auf die definitis'e Forni dcr kantischen Ethik, Kantstudien, II, p. 11 sq. ; Rousseau und seine Philosophie, p. 121. note; deschichfe der neueren Philosophie, t. II, p. 82 sq. — Cette thèse de Ilnll'ding parait juste dans une certaine mesure. 11 semble que Kant, après avoir vu d'abord dans Rousseau à peu près exclusivement ses critiques négatives contre la société existante, a vu ensuite en lui son effort positif pour concevoir une société qui ne serait plus en ('onlradiction avec l'état de nature (v. un peu plus haut, p. laS, note 2), et il a cru pour son compte que, soit de meilleures volontés morales, soit la nécessité immanente au développement historique de l'espèce humaine réaliseraient cette société. Mais à quel moment faut-il placer cette seconde façon de considérer la pensée de Rousseau ? Hoft'ding a parlé des environs de 1783, parce qu'elle lui a paru en relation directe avec les conceptions exprimées par Kant en novembre 1784 dans .son Idée dune histoire universelle au point de vue cosmopolilique. Seulement la question se compli(|ue de ce fait, négligé par HolTding, que les mêmes conceptions sont exposées à la fin des Leçons d'anthropologie, publiées par Slarke (^Ininianuel Kant's Menschen/.unde oder philosophische Anthropologie, i83i), dans un chapitre intitulé: Du caractère de l'espèce humaine dans son ensemble, p. 365-374- Dès lors il y avait lieu de se demander : 1° de quelle époque sont les Leçons publiées par Starke ; 2° s'il n'y aurait pas dans les divers manuscrits encore inédits de Leçons sur l anthropologie, et reconnus antérieurs à 1784, l'indication plus ou moins explicite des mêmes pensées. De récentes recherches, dont nous aurons plus loin à rap[)eler le résultat, oui permis de fixer à la fin du 1784 la date de Leçons publiées

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