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De ce que Kant a développé ces pensées en les rapprochant des visions de Swedenborg suit-il en effet qu'il les ait jugées en lui-même de nulle portée ' ? Il semble qu'on ait exagéré le sens négatif de son ironie, trop pris à la lettre sa profession de se divertir ". Quil ne veuille point admettre la prétention de Swedenborg à recevoir des révélations >ensibles du monde des esprits, ceci ne peut guère être contesté sérieusement' : qu'il soutienne nettement l'impossibilité de saisir par une intuition appropriée lexistence dun monde situé hors des limites de notre expérience, cela est encore certain, et l'on peut ajouter que pour lui la raison ne fait que rêver quand elle croit apercevoir la nature et les rapports des êlres qui peuplent le monde intelligible ; mais le rêve est moins sans doute dans la suite des conceptions qu'elle développe et qui répondent à un plan systématique que dans la puissance spontanée d'illusion qui leur attribue une sorte de vérité sensible et une certitude matériellement démontrable'. C'est un jeu, si l'on veut, que cette philosophie secrète de Kant, mais dans un sens qui n'est peut-être pas si éloigné de celui que Leibniz donnait
jour au (( jeu » de sa Théodicéc : « Il ne convient pas
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1. Kuno Fischer, Gescliichte der neuern P/iilosop/iie, I^ , i, p. 2-C).
2. Riehl en particulier s'est élevé contre l'opinion de Kuno Fisclicr qui attribue à Kant une intention de pur persiflage, qui dit que Kant a fait en riant d'une pierre deux coups. « Le rire dans cet écrit n'est j^as le rire abandonné, le rire de simple moquerie, c'est un rire humoristique mêlé de sérieux. » /)('!• pliilosophische Kiilicisiiius, I, p. 229, note. V. Em. Boutroux : Les idées morales de Kant a\aiit l(i Critique, Revue des Cours et Conférences, t)*" année, 2^ série, p. 6.
3. Dans V Introduction qu'il a mise en tête d'une réédition d'une partie de la Métaphysique publiée par Pôlitz, Cari du Prel s'est appliqué à montrer dans Kant un précurseur de la « mystique moderne », et il assigne comme objet à la mystique moderne « les domaines du magnétisme, de l'hypnotisme, du somnambulisme et du spiritisme », Iniinanuei Kants Vorlesun-^e/i iïber Psychologie, p. xi. Cette thèse, contraire à l'esprit et à la lettre du Kantisme (v. en particulier le chapitre m de la première partie des Piêves') dénature, pour l'amplifier démesurément, l'influence réelle que Swedenborg a pu exercer sur Kant.
4. On ne saurait, je crois, objecter la lettre à Mendelssohn du 8 avril 1766, dans laquelle Kant déclare qu'il ne faut considérer ses conceptions sur les esprits que comme une fiction (fictio heuristica, hypothesis), qu'il ne faut pas prendre au sérieux le rapprochement qu'il a fait entre l'attraction maté-
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aux philosophes de traiter toujours les choses sérieusement, eux qui dans l'invention de leurs hypothèses, comme vous le remarquez si bien, font lessai des forces de leur esjDrit'. » Dès ses premières tentatives de spéculation, Kant a eu le goût très vif, qu'il a toujours quelque peu gardé, des conjectures qui représentent sous une forme à demi fictive ou problématique quelque tendance essentielle ou quelque pressentiment profond de la pensée. Rappelonsnous les brillantes et aventureuses imaginations qui terminent, comme par un mythe platonicien, la Théorie du Ciel. De même que le mythe intervient souvent chez Platon par delà le savoir proprement dit pour en combler les lacunes, pour annoncer aux hommes, en un langage qu'ils puissent saisir, une vérité probable ou impossible à justifier scientifiquement ^ ainsi, pour Kant, il y a des vues de l'esprit qui ne sauraient se faire valoir comme connaissances et qui enveloppent cependant des idées vraies en un sens, — vraies par leur rapport à certains intérêts de l'âme. Et ces vues se produisent tout naturellement, comme il le semble aussi des mythes de Platon, dans des discours à double entente,
rielle et l'attraction morale (^Rriefwcchsol, I, p. 6g). Kant veut marquer surtout l'impossibilité île démontrer Je pareilles conceptions, et la bien faire sentir à un philosophe habitué à traiter dogmatiquement les idées. Son attitude paraît être celle qu'il a définie plus lard dans le chapitre de la Critique de La Raison pure, intitulé Discipline de la Raison pure par rapport aux hypothèses, à propos d'hypothèses spéculatives, dont l'une précisément reproduit avec une entière fidélité la conception des Rêves : ce sont, dit-il, des hypothèses qu'il est utile d'employer comme armes contre ceux qui nient toute vérité hors du champ de l'expérience sensible ; si elles ne peuvent pas être démontrées, elles ne peuvent pas être contredites, et elles témoignent que la réalité empirique est loin d'épuiser tout le possible, III, p. oi5-5i7.
1. « Neque enim philoso[)liorum est rem serio semper agere, qui in fingendis hypothesibus, uti bene moncs, ingeniisui vires experiuntur». Lettre à PfafT, 2 mai 1716. Acta eruditoruin de Leipzig, mars 1728, p. I25. — Cf. ce que dit Kant au début de ses Conjectures sur le commencement de l'histoire de l'humanité : « Les conjectures ne peuvent pas élever trop haut leurs prétentions à l'assentiment ; elles doivent s'annoncer uniquement comme une démarche permise de l'imagination accompagnée de la raison, pour le divertissement et la santé de l'esprit. »
2. K.l Zcilor, hie Philosophie der Criechen, II, 1, ,'4« éd., p. 58o-58i. — V. lirocliiinl, f,es mythes dn-is In phUo-iophie de Platon, dans l'Année philosophique, publiée par F. Pilloii, u" année, p. 5 «{.
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OÙ lu part du divin et de l'humain, de la vérité en soi et de la vérité pour nous se mêlent en des proportions variables, mal aisées à fixer du dehors. Ce qu'elles ont de relatif est révélé ici par l'ironie qui en accompagne les formules les plus prociies des sens et de l'imagination ; mais lorsque Kant, plus tard, aura mieux conçu que la relation de certaines croyances au sujet peut être rationnellement fondée, sans que le caractère relatif de ces croyances disparaisse, ni doive être marqué par la vanité des intuitions plus ou moins arbitraires qui les accompagnent, il ])ourra exprimer, d'une façon critique, en dehors de toute représentation par conjectures ou par mythes, l'idée de la vérité appropriée. La doctrine des postulats de lu raison pure pratique n'a été parachevée qu'après plusieurs degrés d élaboration : cependant il n'est pas invraisemblable qu'elle ait eu son origine et son soutien dans la disposition de Kant à imaginer ce que peut être pour l'homme un autre ordre de vérités que celles de l'expérience et de la science, qu'elle se relie, tout au moins indirectement, à ses premiers essais d'eschatologie et de pneumatologie'. Dans le cas présent, Kant a soin de prévenir que ces conjectures, quelque éloignées qu'elles soient de l'évidence, ne sont pas sans donner quelque satisfaction à l'esprit'.
Au moins ne peut-on nier qu elles renferment un cortain nombre d'idées dont Kant chercbera dans la suite à déterminer plus positivement le sens et l'applicalion '. De-
1. Cf. Vaihinger, Coinmeiitav zii Kants Kritil; (1er ii'iin'ii Vciiiii/ift, II, p. 012 ; Kant-ein Meta i>hy.si/>e/ ? dans les» Philosophisclie AhliaiKlIii/ii^en » en l'honneur de Chr. Sigwart, p. i54 sq , reproduit dans les Kanistudien, VII, p. iio sq.