‹ La philosophie pratique de KantChapitre 73 sur 361 · II, p. 34i · texte numérisé non relu

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3. Les rêveries de Swedenborg ont été tout au moins pour Kant l'occasion de faire rentrer dans son esprit la distinction platonicienne du monde sensible et du monde intelligible, et il semble que Kant ait avoué lui-même cette suggestion du visionnaire dans ses Leçons sur la A/étn physique, publiées par Pôlitz: « A. la vérité, cette idée de l'autre monde ne peut être démontrée, mais c'est une hypothèse nécessaire de la raison. — La pensée de Swedenborg sur ce sujet est tout à fait sublime. Il dit : le monde des esprits constitue un

I '|0 L\ PlULOSOinUE PU\riQLE DE RAXT

vaut les problèmes qui dépassent l'expérience, l'entendement théorique, sans autre mobile que sa curiosité propre, resterait indifférent ; le besoin métaphysique de la pensée humaine n'est si impérieux que parce qu'il tient secrètement à l'espérance d'une autre vie et à la moralité, source pure de celte espérance'. Produit le plus rationnel de ce besoin, la conception d'un monde intelligible a d'abord cet avantage très réel, quoique négatif, de marquer avec rigueur les limites de notre connaissance, d'empêcher qu'au nom de l'expérience on ne dogmatise contre l'existence des esprits". Développée en un sens positif, avec une matière spéculative dont la philosophie leibnizicnnc fournit la plus grande part', elle peut paraître, faute dune faculté qui en

univers réel particulier; c'est le inonde intelli^ihle qui doit être distingué du inonde sensible que voici. Il dit: toutes les natures spirituelles sont en rapport les unes avec les autres ; seulement la communauté et l'union des esprits ne sont pas liées au cor|is comme condition ; un esprit n'y sera pas loin ou près d'un autre, mais c'est une liaison spirituelle. Or nos âmes, en tant qu'esprits, soutiennent ce rapport et participent de cette communauté, et déjà même dans ce monde-ci; seulement nous ne nous voyons pas dans cette communauté, parce que nous avons encore une intuition sensible ; mais bien que nous ne nous y voyions pas, nous n'y sommes pas moins. Quand une fois l'obstacle à l'intuition spirituelle sera levé, nous nous verrons dans cette communauté spirituelle, et c'est là l'autre monde: et ce ne sont pas d'autres choses, ce sont les mêmes choses que seulement nous voyons autrement », Vorlesungen i'iher die Metaphysik, p. 25". — Un peu plus loin (p. 25()), Kant objecte à Snedenborg qu'une intuition présente, c'est-à-dire sensible, du monde intelligible est une faculté contradictoire. — Dans la partie correspondante de Leçons sur la Métaphysique qui sont vraisemblablement de 1790-1791 (manuscrit désigné par Ileinze sous la rubrique La et édile partiellement par lui) Swedenborg est mentionné sans éloge, et ses idées sur la communication des esprits nettement repoussées, comme échappant à tout contrôle et à toute règle d'analogie sérieuse, lleinzc, Vorlesutigea Kants iiher MelanliYsik, p. 678 [198].

'i. Il, p. 359.

3. Kanl parlera plus tard de l'unixcrs de Leibniz comme d'« une sorte de inonde enchanté » (^eine Art s'on heznuberler K^elt), l'eber die /'ortscliritte der MeUipliys;/;, Vlll, p. 5\C), et nous avons déjà vu comment un fond de conceptions hîibniziennes soutient les conjectures qui terminent la Théorie du Ciel. La pensée; de Leibniz est apparue à Kant, en ce qu'elle avait à coup sûr de plus superficiel, comme un thème à imaginations séduisantes plus ou moins plausibles, qu'il s'est plu un moment à développer pour son compte, qu'il a de plus en plus condamnées comme impossibles à justifier; mais en ce qu'elle avait de plus profond, elle a pénétre très avant dans l'esprit de Kant et n'en a pas été facilement rejetée. Des idées de Leibniz, destituées par la Critique de toute certitude rigoureusement démontrable, sont demeurées chez Kanl, soit par

PRESSE.NTniElNTS Dl>E METAPin SlQt E NOl VEI.LE I /j I

garanlissc l'objet et par sa disproportion avec rexpériciice, une conception mystique ' : mais qui sait si elle n'est pas

iniluencc naturelle d'éducation, soit jioiir des raisons dont kii-mèiiie a donné la formule excellente, à titre d"« ojiinions piivécs » (^l'rivatmeiniingeii'). Kritik der leinen Vernunft, \\\, p. Si". A l'arricre-plan de la conception kantienne du monde intelligible se trouvent des vues empruntées à la doctrine leibnizienne. C'est ce qu'a montré Benno Erdmann, Kants Kriticisinus in der ersten u/id ZMeileii Aiiflage der Kritik der reinen Vernunft, p. 78-75, et d'après lui Otto Riedel, Die monadologischen Bestimiuungen in Kants I.ehre vom Ding an sich. C'est ce dont témoignent quelques-unes des Réflexions àc Kant jiubliécs par lui. En voici une notamment: « Mundus inlelligibilisest monadum, non secundum formam inluitusexterni,scd interni representabilis. » II, n» i i5i, p. 828. Le rapport aperçu par Kant entre la conception leibnizienne des monades et la conception platonicienne des idées fait bénéficier la jiremière, en lui enlevant le caractère dune explication plijsique, de la valeur métaphysique et pratique de la seconde. « La monadologie ne se rattache point à l'explication des phénomènes naturels; elle est une notion platonicienne du monde développée par Leibniz, et du reste exacte en elle-même dans la mesure où le monde, considéré non pas comme un objet des sens, mais comme une chose en soi, est un pur objet de l'entendement, qui toutefois sert de fondement aux phénomènes sensibles. » Metaphysische Anfangsgrùnde der Natuiwissenscitaff, 1786, IV, p. 899. — Leibniz d'ailleurs a lui-même employé l'expression de monde intelligible jiour définir le monde des monades (^Epistola ad Uanscltium, Op. /jJt., Ed. Erdmann, p. li^^o) ou encore le monde des fins {Animadvcrsiones in partem gêneraient principiorum Carlesinnorum, Phil. Sclir., Ed. Gerliardt, lY, p. 889). 11 aimait aussi, comme on le sait, à se rapprocher de Platon : « Si quelqu'un réduisait l'Iaton en système, il rendrait un grand service au genre humain, et 1 on verrait que j'y approche un peu. » Lettre à lieniond, 11 février 1715, Phil. Schr., Ed. Gerliardt, III, ]). 087. — Ainsi, à des moments et à des degrés divers de sa pensée, Kant est resté lié à Leibniz soit par un sens imaginatif de l'action et de la destinée des êtres hors de la réalité donnée et de la vie présente, soit par luie adhésion personnelle à des thèses spiritualisles qui renforcent pour lui les conclusions publiques et officielles de la Critique contre le dogmatisme matérialiste, soit enfin par la reconnaissance de ce qu'il y a de fondamentalement vrai dans le platonisme inhérent à la monadologie. « Les doctrines de Leibniz, a dit justemont le philosophe anglais Thomas Ilill Green, forment l'atmosphère permanente de l'esprit de Kant. » Works, t. 111, p. i84.

I. Un texte caractéristique de la Crititjue de la liaison pure montre bien comment l'idée de la communauté des esprits, revêtue d'abord aux yeux de Kant d'une forme mystique, s'est déterminée par la suite chez lui dans un sens pratique. « L'idée d'un monde moral a donc une réalité objective, non pas comme si elle se rapportait à un objet d'intuition intelligible (nous ne pouvons en rien concevoir des objets de ce genre), mais par son rapport au monde sensible, considéré seulement comme un objet de la raison pure dans son usage pratique, et à un corpus mysticuin des êtres raisonnables en lui, en tant que leur libre arbitre sous l'empire de lois morales a en soi une unité systématique universelle aussi bien avec lui même qu'avec la liberté de tout autre. » m, p. 58'». — Un peu plus loin, Kant iflenlifie l'idée d'un accord des êtres raisonnables selon des lois morales a\oc l'idi'o leibnizienne du règne de la grâce, m, p. 53<5.

1 IT L\ PIIir.OSOPFIlE PRATIQUE DE KANT

le Ibndemoiit dernier de ce sentiment moral par lequel notre volonté se sent subordonnée ù une volonté universelle, si

Jusqu'à quel point peut-on parler du mysticisme de Kant ? Dans quelle mesure le mysticisme al il été un ingrédient de sa pensée? Ilamann, après l'apparilion de la Critique, parle d'un amour mystique pour la forme et d'une haine gnostique contre la matière comme de traits saillants dans la philosophie kantienne. Melakritik iiber den Pitrisinuin der reineii Veriitinft, Ed. Roth, VU, p. 7. Voir également sa lettre à Reicliardt du 20 août 1781, ibid., VI, p. 2i2-2i3, et sa lettre à Herder du 2 décembre 1781, il/id., p. 227-228. — Un élève de Kant, Wilimans, avait écrit une dissertation : De siinilitiidine inler myslicisniuin piiruin et Kunliamtni religionis doclriiiani, 1797, dans laquelle il faisait ressortir l'analogie des idées de Kant avec celles de ces séparatistes qui se nomment eux-mêmes mystiques, qui veulent avant tout une vie nouvelle et sainte et interprètent la Bible par le seul moyen de ce Christianisme intérieur, éternellement présent en nous. Kant inséra, avec quelques réserves, mais en somme avec une approbation très élogieuse, une lettre de Wilmans jointe à celte dissertation dans son livre sur La Dispute des Facultés, Dcr Slreit der Facultafen, 1798, VH, p. 887 892 Mais d'autre j)art .lachmann rapporte une déclaration expresse de Kant, selon laquelle il faudrait ne jam;iis prendre aucune de ses paroles dans un sens mystique et tenir toute sa pensée pour étrangère au mysticisme, linmanuel Kant in liriefen an einen Frcund, p. ii8. V. aussi la Préface de Kant à l'ouvrage de Jachmann, Pritfung der kantisclien /ieligionsp/iiluso/ihie in //i/isic/tl auf die ilir heigf'Iegle Aehnlichkeit mit deni reinen Mystizism, 1800, reproduite dansReickc, Kantiana, p. 81-82. En outre, à maintes reprises, Kant a directement répudié cette exaltation mysliquedes facultés qu'il appelle Sc/nK'drinerei. V. Ueher Scfm'drinerei urid die Mittel dagegpn. 1790. lia parlé notamment du saut mortel que fait le mysticisme dans l'inconnu et l'incompréhensible (Fo« einein neuerdings erholjenen {.•nrneliinen Ton in der P/iilosophie,\l, p. \~i sq.), de cclilluminisme des révélations intérieures qui aboutit aux visions d'un Swedenborg (Der Streit der FacaUàten, Vil, p 303), tatidis que le Crilicisme de la Raison pratique tient le milieu entre l'orthodoxisme sans âme et le mysticisme mortel à la raison « zwischen dem seeLenlosen Oktiiodoxis.mus und deiH vernunfïtûdteuden MvsTicrsMus » (fhid., p 37G). Il semble bien par là que l'on commette, en parlant du mysticisme de Kant, un grave contresens. V. Robert Hoar, Der angehlic/ie Mysticismns Kants. — Il y a lieu cependant de distinguer dans le mysticisme entre les conceptions dont il s'inspire et les facultés qu'il met en œuvre ; Kant assurément s'est refusé, pour des raisons qui sont essentielles à la doctrine criliciste, à admettre au moins dans l'intelligence humaine des facultés ca[)ables de saisir, soit par une intuilion intellectuelle tpii nous dépasse, soit par une intuition sensible qui irait contre son objet, des vérités supra-sensibles, et il a du même coup exclu cette puissance de communication directe qui ne se ramène à aucun des deux types définis d'intuition; mais si des conceptions supra-sensibles peuvent èlre appelées mysti([ues, alors même qu'elles comportent une expression rationnelle, et si elles peuvent l'être parce qu'elles posent a priori une unité ou une communion lies choses, des êtres ou dcj persormcs, antérieures et irréductibles à l'cntcndeinent analytique autant qu'à l'expérience sensible, il paraît dillicilc de conleslcr que des conceptions de ce genre, à titre d'inspirations primitives, n'aient contribué à former le système kantien. Plus particulièrement manifestes dans l'idée que Kant s'est faite d'une société spiriluelle des êtres raisonnables,

PHF.SSENTIMENTS DINE METAPHYSIQUE NOUVELLE I 'l O

elle ne peut pas se déterminer ainsi dans l'idée d'une république spirituelle des amcs ' P Ainsi se trouvent déjà rapprochés, sans être encore bien fondus, trois éléments constitutifs de la pensée kantienne, l'élément mystique, l'élément critique, l'élément pratique ; l'élément mystique, présent peut-être sous des formes plus ou moins épurées à toute haute enireprise spéculative, c est l'affirmation primordiale, avant tout travail de la rétlexion analytique, de l'unité vivante de l'être ou dune intime communauté des êtres, pour laquelle ni l'expéiicnce sensible, ni l'intelligence logique, isolément ou ensemble, ne sauraient nous fournir d'expression adéquate, cpi'elles peuvent et doivent cependant figurer ; l'élément critique, c'est la reconnaissance justifiée de notre incapacité à donner par la science un contenu déterminé à cette affirmation ; lélément pratique, c'est lobligalion éprouvée de la réaliser en acte par nous-mêmes dans la vie morale, de façon à préparer l'avènement de ce qui sera plus tard nommé le « règne des lins )).

Ce qui tombe surtout de la métaphysique, c'est une organisation logique, tout à fait extérieure, de connaissances mal fondées, dans lesquelles on croyait voir, bien à tort, à la fois des expressions de la pensée pure et des moyens d'exjDlication du réel, et selon lesquelles on voulait, avec moins de raison encore, régler la vie morale. Mais la

transposition liumaine de la Cité rie Dieu (V. Erdraann, lieflexinnen, II, n" 1162, p. 333), elles n'ont pas même été inactives dans l'œuvre théorique, qui, pour fonder l'unité de l'expérience, a introduit, en face de l'inintelligibilité ajtparente du donné, la spontanéité synthétique de l'esprit. M. Boutroux a dit excellemment : « Même les philosophes allemands de la réflexion et du concept, les Kant et les Hegel, si l'on considère le fond et l'esprit de leur doctrine, et non la forme sous laquelle ils l'exposent, sont moins exempts de mysticisme et de ihéosophic qu'il ne semble et qu'ils ne le disent. Car eux aussi [ilaccnt l'absolu véritable, non dans rétcriilue ou dans la pensée, mais dans l'esprit, conçu comme supérieur aux catégories de l'entendement, et eux aussi cherchent à fonder la nature sur cet absolu. » Etudes d'hisloire de la p/tilusop/iie : Le philosophe allemand Jacoh liœhme, p. 212. — Cf. Gizycki, Kant und Schopenhauer. p. Sg sq. — V. Kiitik der praktischen Vevnunft,

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