‹ La philosophie pratique de KantChapitre 95 sur 361 · Kritik der praktischen Vernunft, Vorrede, V, p · texte numérisé non relu

Kritik der praktischen Vernunft, Vorrede, V, p

n'a peut-être pas immédiatement conquis la puissance et la plénitude de signification, qui Font érigée en principe de toute la doctrine. Dans la Critique de la Raison pure, il se jîourrait quelle fléchît sous l'importance de la théorie de l'expérience, au point d'avoir paru, à tort d'ailleurs, introduite du dehors. Mais il reste alors à rechercher par quelle évolution de pensée Kant l'a dégagée pour constituer sous elle sa philosophie. N'a-t-il fait que la prendre et- la développer telle qu'elle était déjà dans la Critique de la Raison pure? N'y a-t-il, pour toute la période « critique », qu'une idée de la liberté ? Dans ce cas, l'embarras doit être grand pour la reconstruire avec une parfaite cohérence, si l'on tient compte de tous les textes. Non seulement les divers ouvrages de Kant ne s'accordent pas pour lui attribuer un même sens et un même rôle ; mais le désaccord semble être déjà dans tel de ces ouvrages pris isolément. Quelle est la notion de la liberté essentielle à la Critique de la Raison pure ? Est-ce la liberté cosmologique conçue comme idée de la raison, et indépendante de l'expérience.^ Est-ce la liberté pratique, connue directement par expérience.^ A laquelle de ces deux espèces de liberté se rapporte la liberté que réclame VEtatAissement de la métaphysique des mœurs, identique à la volonté autonome ? Et la liberté intelligible, qui, selonln Religion dans les limites de la simple raison, après avoir produit le mal, se convertit au bien, quel rapport a-telle, d'une part a>ec la volonté autonome qui par définition ne peut se mettre hors de la législation morale qu'elle pose, d'autre part avec la liberté intelligible de la Critique de la Raison pure, qui est au-dessus de tout changement, par suite de toute conversion possible? Dans la Critique de la Raison pratique, comment se fait-il que la liberté soit d'abord déduite comme un principe, puis admise par postulat ? Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que la théorie kantienne de la liberté ait été jugée obscure cl contradictoire '.

I. ^. en puiticulicr, Fr. Zaugc, Vchcr dus Faiulanicnl der iltliik, 1872,

!,\ (.UIIKHl. 1)1. I.\ U\IS()\ l'IKE l().)

Ccpoiulaiit il Tant se demander si, pour la jiigei' ainsi, on n'a pas trop supposé d'avance que la pensée de Kant a cessé d'évoluer à partir de 1781 pour ne faire que s'étendre t't s'organiser, si les diverses conceptions de la liberté qu'elle a produites n'expriment pas, en même temps que des jxjints de vue divers sui- la vie morale et religieuse, des moments divers de son développement. Il y a lieu, en outre, de tenir compte d'un fait : c'est que les ouvrages de Kant les plus considérables, à commencer par la Crili/jne de la Raison pure, malgré leur prétention à l'unité systématif|ue, renferment des morceaux disparates, de date dillercnte quant à leur origine et à leur raison d'être '. l^t ceci tient à la façon même dont Kant a pliilosophé, surtout pour la préparation delà ('rifirjue: en procédant, comme il la dit, des parties au tout, non du tout aux parties '.

Donc il est arbitraire de vouloir reconstituer par le développement logique de quelques motifs prépondérauls d'inspiration la doctrine mise au jour dans la Critique de la liaison pure : il paraît plus juste de cbercber à y démêler certains courants principaux d'idées qui viennent s'y rejoindre sans s'y confondre entièrement \ La Crifi/jue de

|). n8 si|. — G. (ierhard, Krua's Leitre von der Freiltcit, i885. — Fr. .lodl, Ccsfltichle dpv Etliik in der neueren Philosopitie, II, 1889, !>. 27-38. — A. Fouillée, Criti([tie des systèmes de morale contemporains, i883, p. i5G sq.

I. Il est séduisant, mais très téméraire, de chercher à distinguer selon leur date de composition les diverses parties de la Critique de In Raison i)ure, ainsi que l'a fait Adiokes dans l'édition qu'il en a donnée, selon le procédé que lîcnno Erdmann avait appliqué aux Prolégomènes dans de meilleurs conditions de vraisemblance.

■i. V. plus haut le chapitre m de notre Introduction.

3. On a singulièrement abusé contre Kant de cette méthode de reconstitution systématique, que lui-même semble d ailleurs avoir autorisée en quelque mesure quand il dit à propos de Platon : « II n'y a rien d'extraordinaire à ce que, soit dans la conversation commune, soit dans les livres, par le rapjiro- (■licmeiit de pensées qu'il exprime sur son objet, on com[>reiuie bien mieux un auteur qu'il ne s'est compris lui-même, cela [tarce ([u il n'avait pas sullisainnicnl déterminé sa conception et qu'ainsi il parlait et même pensait quelquefois

Dll.lns. i3

lo/j LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

la Raison pure a été beaucoup moins une conciliation des systèmes opposés* qu'une conciliation de Kant avec luimême ; elle a été l'expression d'un accord laborieusement et méthodiquement poursuivi entre les premières affirmations constitutives de sa pensée et certaines conceptions, lentement formées et plus ou moins imparfaitement, qui lui avaient été suggérées, soit par l'examen de la nature de la science et des titres de créance de la métaphysique, soit par une compréhension plus directe de la vie morale. A cette œuvre de réédificalion ont concouru tous les efforts antérieurs par lesquels Kant avait confronté et tâché de mettre en rapport les caractères propres des connaissances théoriques, telles qu'elles sont réalisées, et des croyances pratiques, telles qu'elles sont supposées par la conscience, avec les conditions de toute certitude. Or le fond et, si l'on peut dire, la tradition permanente de son esprit, c'est le rationalisme. Kant a été rationaliste par sa première éducation philosophique : on peut présumer qu'il n'a pas cessé de l'être dans son for intérieur, même pendant la période où il s'attaquait aux procédés de l'école wolffienne ; c'est à l'établissement d'un rationalisme nouveau qu'aboutit la Critique de la Raison pure.

Ce qui en fait, semble-t-il, la nouveauté, c'est, non point une réduction du rôle de la raison ^ mais une autre conception de ce rôle. Kant s'est avisé que la raison par elle seule ne produit pas pour nous des connaissances, et, du même coup, que nos connaissances, actuelles ou possibles, ne mesurent pas toute la portée de la raison. Il y a des conditions spéciales à la raison, en tant qu'elle prétend connaître: mais l'indispensable aveu de ces conditions

contrairement à ses propres vues. » III, p. 257 .Soit; mais il se peut que la doctrine des plus grands philosophes ne soit jamais achevée au point de ne contenir aucune cause de dissidence avec elle-même ; et rachèvcment cpi'on lui impose peut la détourner de sa direction réelle.

I. yaWnnger, Jiominentar zur Kriti/i der lei/ien y'cnuuifl. I, p. 07-59.

;î. « .\ucune question concernant un ohjet donné à la raison pure n'est insoluble pour cette même raison humaine, n III, p. SSg.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE loS

restrictives ne limite pas la puissance d'affirmation légitime qu'elle enveloppe. La raison, tout au moins chez l'être fini que nous sommes, ne connaît qu'autant que ses concepts s'appliquent au donné de l'expérience. Comment la raison peut comprendre par la science ce qui est donné ou susceptible d'être donné dans l'expérience : c'est ce que la Critique de la Raison pure semble d'abord avoir surtout pour but de montrer. Mais il ne faut pas oublier qu'indépendamment de son application à l'expérience, la raison a un contenu propre, une faculté de produire et de lier des concepts, même de poser des objets en idée; il y a une égale erreur, à prétendre d'une part que toute la raison se réduit à cette raison empiriquement conditionnée d'où résulte le savoir, à croire d'autre part qu'un savoir doit accompagner tout exercice régulier de la raison ' .

Au fond, l'œuvre de Kant s'appuie sur tout l'ensemble des conceptions élaborées par le rationalisme traditionnel, plus particulièrement par le rationalisme de Platon et par celui de Leibniz: seulement elle n'admet pas que ces conceptions soient indifféremment affectées à tout emploi ou quelles soient constitutives de la vérité sur un même plan; elle les considère, non pas comme déterminées dans leur sens et leur valeur par la réalité dont elles paraissent être les expressions, mais comme susceptibles de se déterminer par la fonction qu elles sont aptes à remplir; elle les mesure, autrement dit, moins à leur puissance de représenter des choses en général qu'à leur puissance de s'actualiser utilement. Or, à des degrés et à des points de vue divers, il n'est

I. C'est ce que Kant exprime nettement dans un passage en note de la 2" édition de la Critique : « Les catégories dans la pensée ne sont pas bornées par les conditions de notre intuition sensible ; elles ont au contraire un champ illimité ; seule la connaissance de ce que nous nous réprésentons par la pensée, la détermination de l'objet, a besoin d'une intuition. En l'absence de cette intuition, la pensée de l'objet peut du reste avoir toujours encore ses conséquences vraies et utiles sur l'usage de la raison par le sujet; or comme cet usage n'a pas pour fin la détermination de l'objet, et par suite la connaissance, mais la détermination du sujet et de son vouloir, le moment n'est pas encore venu d'en traiter. » III, p. i35.

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aucune des notions fondamenlules du rationalisme qui. dans la doctrine de Kant. ne finisse par recevoir la consécration d'un certain juste usage : principes constitutifs, principes régulateurs, d"a implication théorique ou d'application pratique, maximes de recherche, postulats, etc., ce sont là comme les formes différentes sous lesquelles leurs rôles se redistribuent. Réfutation, si l'on veut, mais, en un autre sens, transposition critique de la pensée du dogmatisme, selon laquelle les idées sonl des existences ou représentent des existences; pour Kant. les idées, uniquement parce qu'elles sont telles, doivent être aptes à quelque fonction, qu'il s'agit seulement de bien définir'.

Or une des conceptions les plus familières à la pensée rationaliste, c'est la distinction d'un monde de l'apparence et d'un monde de la réalité, du monde sensible et du monde intelhgible. Celte distinction est vraie pour kant avant les déterminations spéciales dont la revêt l'idée criliciste: la signification en est logiquement antérieure à la reconnaissance du domaine que gouvernent les catégories. Par là, il semble possible de dissiper quelques-uns des malentendus auxquels a donné lieu la doctrine kantienne des choses en soi. Si Kant fût exclusivement parti de la notion de phénomène, telle qu'elle est déterminée par l'usage immanent des catégories, il n'eût pu proclamer la réalité des choses en soiqu au prix de la grave contradiction qui lui a été si souvent reprochée. Mais le problème a consisté surtout pour lui, cette distinction étant d'abord pleinement acceptée de son esprit, à ex[)licpier ce ([ul peut en maintenir et en renouM'Ier la viM'ilé". Aussi le voit-on

1. « Los idres (lu la raison [iiire ne |)(Mnciil jamais èlrc dialectiques en cllcsinêriies ; seul l'alius quOn (mi l'ail est tH'ccssaircnicnt cause qu'il y a en elles une source d'apparence trompeuse |)ournous; car elles nous sont tionnées par la nature de notre raison, et il est impossible que ce suprême tribunal de tous lesdroitsetde toutes les prétentions de notre spéculation renferme lui-même des illusions et des prestiges originels. 11 est donc probable qu'elles auront une destination bonne et appropriée à une fin dans la constitution naturelle de notre raison. >> lll, p. 'i5o-/|5i. — III, p. 'laf)- 'loli.

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se servir de rargunieiitalion proprement criticisle quand il s'agit délablir que les objets compris dans lexpérience ne sont rigoureusement que des phénomènes, non pas, comme le voulait lEcole AvollFienne, des choses confusément perçues, tandis qn'il se sert de l'argumentation rationaliste traditionnelle pour conclure que ce qui est phénomène, élant apparence, est l'apparence de quelque chose et suppose derrière soi une réalité \

Il est tout d'abord évident que l'existence attribuée aux clioses en soi n'est pas l'existence qui figure dans les catégories de la modalité, l'existence qui a pour caractère de ne pouvoir être saisie que dans une intuition sensible. La remarque de Schopenhauer, que la chose en soi n'a jamais été chez Ivant l'objet d'une déduction régulière, est parfaitement juste, pour cette raison que la chose en soi est une présupposition indispensable de la doctrine kantienne. Si l'on voulait du reste rechercher pourquoi Kant n'a pas songé un moment à s'interdire l'usage en apparence transcendant du concept d existence, peut-être y aia-ait-il lieu d'observer que l'usage transcendant des concepts n est illégitime qu'aulant qu'il vise à fournir des connaissances, et qu'en outre l'existence, dès qu'elle est prise dans son sens complet, et non pas seulement comme expression de ce qui se rattache aux conditions matérielles de l'expérience, est une position absolue, indépendante de toutes les déterminations enq^iriques qui en feraient une chose relative à d'autres ^

I. Par là s'explique que Kant ait paru tovir à tour conclure à l'existence des clioses en soi en partant fin concept des phénomènes, et conclure au caractère jiliénomcnal des représentations en partant de l'affirmation des choses en soi. 1! n'y a pas pour cela cercle vicieux dans sa pensée. Ce qui est fondamental à ses yeux, c'est la nécessité de distinguer les choses en soi et les phénomènes, nécessité qui est déjà manifeste quand on présuppose, comme il le fait, l'existence des choses en soi el que par là on détermine néi^-alivpmenl ce que sont CCS phénomènes, mais qui est réellement fondée lorsque, selon l'idéalisme transcendantal, on définit posilivemont les j>hénomènes par les conditions f|ui les font apparaître à l'esprit,

•2. V. Henno Erdmann, Koitt's Kri il ris in lis, p. '^'^-!^-■ — Volkcit, /nnini niii'l Kdiil's r.rlieiiutiiissllicdrie. p <JJ ^^q-

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Mais Kant ne se l)oine pas à affirmer l'existence des choses en soi; il les conçoit comme des causes dont les phénomènes donnés dans la représentation sont les effets ' . Or il a averti lui-même que la causalité conférée aux choses en soi n'est pas la causalité conçue comme catégorie ", que c'est une causalité purement intelligible \ Aussi, bien qu'indéterminées pour la connaissance humaine, les choses en soi n'en répondent pas moins, par leur réalité, et leur causalité, à une exigence de la pensée qui établit en elles le fondement de toutes les données empiriques.

De plus, si ce qu'elles sont dans leur nature reste invariablement inaccessible à notre savoir, la conception du rapport qu'elles peuvent avoir avec les phénomènes — et ceci est important pour l'explication de la doctrine ultérieure — se diversifie en quelque sorte selon les facultés de l'esprit humain devant lesquelles elles se posent. Dans VEsthétique trd/isce/idnnlale, les choses en soi sont simplement la contre-partie de la réceptivité de nos sens; ayant plus de relation avec la matière qu'avec la forme de nos intuitions sensibles, elles paraissent avoir pour fonction essentielle de nous alfecter du dehors et de faire ainsi apparaître la multiplicité de nos sensations. Dans V Analytique, elles sont surtout l'objet transcendantal « correspondant à la connaissance et par conséquent distinct aussi de la connaissance ' ». Si l'objet transcendantal se distingue de la connaissance, cela tient à la double condition que la connaissance doit respecter, de se limiter à des phénomènes, qui ne sont que des représentations sensibles, et cependant de se rapporter à un objet, qui échappe aux vicissitudes de ces représentations ; l'objectivité des données de l'expérience, telle que la connaissance l'établit, n'est qu'une détermination, relative à nous, de cet objet transcendantal,

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