‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 13 sur 70 · DO · texte numérisé non relu

DO

terne est la représentation ; il est la conscience si on le considère dans sa forme, le phénomène, si on le considère dans sa matière. Un phénomène ne peut être pour la conscience autre chose qu'un représenté ; car autrement que représenté, on ne saurait dire ce qu'il est » '.

D'accord avec tous les philosophes, Renouvier a posé des représentations, des phénomènes. En désaccord avec presque tous les philosophes, il se refuse à poser autre chose. Il ne veut pas les poser « dans le moi », car ce serait déjà poser autre chose. D'ailleurs, dans ce « moi », que l'on oppose à la représentation, nous ne connaissons rien de plus que des représentations. « Ces représentations sont les miennes parce qu'elles sont liées entre elles, liées à certaines autres de manière à former un tout distinct. Ce tout est le moi, ou plutôt tel moi, le mien, que je ne confonds avec aucun autre ; ce tout est un composé de phénomènes dont il m'est permis de rechercher la nature, mais non de poser d'abord l'existence comme de quelque chose de simple et de primitif » ^.

Quant aux divers objets qui forment le non-moi, tous et de la même manière, ils ne sont pour nous que les éléments de la représentation, pour eux ils ne sont qu'un groupe spécial de représentations déterminées. « Nous nous représentons des êtres élémentaires, discrets, donnés pour eux-mêmes comme ils sont donnés pour nous. Ils consistent essentiellement en de certaines représentations pour soi dont il nous serait impossible de définir les limites rigoureuses, mais que nous concevons d'après le type en nous » ^.

» Nûuve/Ie Monadologie,,, p. 2-3.

* Premier Essai», i^ édit., p. il ; 2^ édit., t. I, p. 25-26.

^ Troisième Essai,., l'c édit, p. 39-40 5 2© édit., t. I, p. 70.

Si nous avons le droit d'affirmer que ces représentés n'existent pas pour nous, en dehors de nos représentations, ne peut-on soutenir qu'ils existent « en soi », par eux-mêmes, indépendamment de toute représentation ? « Je réponds d'abord — et cette réponse de Renouvier caractérise tout son système — je réponds d'abord par la possibilité que ce sujet ^ absolu n'existe pas; puis je demande ce que c*est qu'être en soi ; je fais remarquer que ce mot de représenté qu'on est obligé d'employer ou toute épithète équivalente attribuée au sujet ' , telle que pensé, conçu, intelligible, etc.. témoignent de l'impuissance où l'on est de dépasser la représentation ; et j'ajoute que la conformité alléguée entre le sujet et l'objet, entre le représenté en soi et le représenté dans la représentation, démontre qu'en voulant poser autre chose que la représentation, c'est encore elle, elle seule, que Ton pose ))^.

La représentation est la chose même, la chose quelconque accessible à la connaissance ; hors de la connaissance on ne sait rien. Si l'on persiste cependant à poser une chose en soi opposée aux choses pour nous, un noumène absolument autre que le phénomène, ou bien cet être nouménal peut être atteint par une connaissance possible, et alors il n'est pas absolument autre que le phénomène, autre que la représentation, ou bien cet être nouménal est posé hors de toute connaissance, et en ce cas il n'est ni connu, ni connaissable.

Kant, après avoir séparé nettement le noumène et le phénomène, finit par exclure le noumène du champ de la recherche. Même dans la Critique de la raison pure l'élimination est visible et croissante. Kant n'a

1 Sujet désigne ici ce que le langage habituel nommerait objet * Premier EssaL, i^c édit., p. 14-15 ; 2c édit., 1. 1, p. 36.

donné qu*un argument en faveur de Texistence du noumène, c'est que « du moment que quelque chose apparaît (phénomène) il faut qu'il y ait quelque chose (noumène) qui apparaît »^ Renouvier ne voit dans l'argument qu'un simple jeu de mots ; achevant l'évolution inaugurée par Kant, il exclut le noumène, tout noumène, de la réalité des choses. Le noumène est la grande erreur et la grande illusion de la philosophie.

Page 1