‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 14 sur 70 · IL — LA CHOSE EN SOI · texte numérisé non relu

IL — LA CHOSE EN SOI

Le noumène n'est pas seulement inconcevable ; il est aussi contradictoire. Partout où Ton suppose la chose en soi, la contradiction surgit. La loi du nombre vient confirmer la solution que l'analyse de la représentation avait établie. « 11 s'agit, écrit Renouvier, du point fondamental de la méthode » ; ^ le philosophe insiste donc et pour chaque prétendue « chose en soi », il répète son argumentation.

Considérons d'abord les représentés, c'est-à-dire les corps, leurs qualités, ce qui est senti, perçu, étendu. Nous trouvons principalement dans ce groupe : l'espace, le temps, la matière, le mouvement.

L'espace est-il « chose en soi » ? Son caractère essentiel est la divisibilité. Si l'espace est une chose en soi il doit avoir des parties qui sont aussi des choses en soi.

' Premier Essai,,, 2« édît., t. I, p. 43. Les remarques relatives à Kant manquent dans la première édition.

* Premier Essai,,, \^ édit., p. 19; 2<? édit., t. I, p. 44.

L'espace étant toujours et partout homogène, ses parties ont des parties, lesquelles en ont également. La division de Tespace est sans terme, soit qu'il s'agisse de l'espace total, soit qu'il s'agisse d'une étendue finie. L'espace, chose en soi, se composerait donc d'un nombre sans nombre de parties, ce qui est absurde.

On dit parfois que l'espace est indivisible, n'a point de parties. Mais quand il est défini comme le lieu des corps, il est par là même représenté comme divisé ; autrement que serait la place que tel corps occupe ? Une idée de rapport, une forme de la sensibilité ? Alors on abandonne l'étendue en soi, et on renferme tout dans la représentation K

Le temps est-il « chose en soi »? Le temps comporte lui aussi la divisibilité. Si le temps est une chose en soi, il a des parties en soi qui sont les durées. Ces durées se composent d'autres durées, et ainsi de suite, sans fin. Il n'est pas de nombre déterminé de durées partielles qui puisse reproduire le véritable et dernier nombre des durées du temps ou delà moindre durée quelconque.

Si le temps est une condition de l'expérience, une forme de la représentation, les difficultés disparaissent, mais le temps en soi disparait également^.

La matière est-elle « chose en soi » ? Si elle est étendue, figurée et divisible, elle a des parties, qui ont des parties, et nous retrouvons la contradiction du nombre infini.

Si on suppose la matière composée d'atomes, et si on suppose le nombre des atomes borné, on n'échappe pas à la difficulté. Les atomes sont dans l'étendue ; ils sont étendus, si non on composerait une matière étendue

» Premier Essai,,, \^ édît., p. 21-22 ; 2^ édît., t. I, p. 5o-5i. * Premier Essai», V^ édit, p. 25-26; 2^ édit., t. I, page 58-59.

avec des éléments qui ne sont pas étendus. Tout insécable qu'on le dise, Tatorne est conçu comme divisible puisqu'il est étendu. L'atome a donc des parties effectives quoique non divisées ; ces parties en contiennent d'autres, et l'impossibilité de la composition infinie repacalt^

On peut, pour l'espace, pour le temps, pour la matière, procéder par l'absurde. Si l'espace, le temps, la matière, « choses en soi », se résolvent en éléments dont la répétition les constitue, ces éléments n'étant pas divisibles par hypothèse, ne sont ni temps, ni espace, ni matière ; ils ont pour mesure zéro temps, zéro espace, zéro matière. « Un sujet qui est quantité se composerait par la réunion de sujets qui ne sont point quantités, et plusieurs néants formeraient un nombre concret, ce qui est inintelligible, quelque grand que soit ce nombre de néants »^.

Le mouvement est-il « chose en soi »? Il nous est dépeint comme une application successive de quelque portion de matière aux parties juxtaposées de l'espace. Tant que nous demeurons dans le domaine de la représentation, le mouvement est compréhensible ; l'étendue parcourue et la durée écoulée sont définies, déterminées par rapport à d'autres durées et à d'autres étendues. Si le temps et l'espace sont des continus en soi, comment un nombre sans nombre de parties d'étendue peuvent-elles être parcourues et un nombre sans nombre de parties de durée peuvent-elles s'écouler ? Si le mouvement local, pour exister, exigeait l'existence du temps en soi, de j'espace en soi, tous deux divisibles et

» Premier Essai,» \^^' ëdît., p. 26-27 ; 2^ édît., t. ï, p. 61 -63. i Premier Essai,., i^e édit., p. 29; 2^ édit., t. I, p. 65.

continus, le mouvement serait inintelligible*. Tel est le sens des mythes de Zenon relatifs à la flèche qui vole et qui est immobile à Tendroit où elle est, à impuissance d*Achille poursuivant une tortue sans jamais l'atteindre*.

Ni le temps, ni l'espace n'étant « choses en soi », les représentés qui sont donnés sous des conditions de temps ou d'espace ne sont pas non plus « choses en soi ». Les qualités secondes et les qualités premières de la matière, odeurs, sons, couleurs, degrés de chaleur et de froid, impénétrabilité... disparaissent comme « choses en soi » ^.

Du côté des représentatifs, il est évident que les attributs intellectif (sensation, conscience, jugement, raison) ou actif (cause, force, volonté) ou affectif (joie, attrait, passion) s'évanouissent quand on essaie de les saisir indépendamment de leurs relations. Ces attributs ne sont que dans et par les relations. Il en est de même des idées particulières ^

tu. — LA SUBSTANCE

Restent les. idées générales, et entre autres l'idée

' Premier EssaL. \^ édit, p. 29-30; 2c édit., t. I, p. 65-67.

2 Premier Essai». 2» édit., t. I, p. 67-78. Le long examen des diverses solutions proposées pour résoudre les problèmes du philosophe d'Elée manque dans la première édition. Renouvier relève la mauvaise humeur que les auteurs ont, en général, manifestée contre ces fables dialectiques, et y voit la preuve de leur embarras. 11 estime que ces sophismes occupent dans Thistoire de la philosophie ancienne une place analogue à celle des antinomies de Kant dans la philosophie contemporaine.

^ Premier Essai.,, V^ édit., p. 3i-32 ; 2»»n- édit, t. I, p. 79-8Ï.

^ Premier Essai,., v^ édit, p. 34-35; 2««<' édit., t I., p. 83-85.

générale qui est devenue synonyme de « chose en soi » : la substance. L'étymologie semble définir le concept; sub stare désigne ce qui est dessous, ce qui soutient, le fond universel de ce qui parait. Soient, par exemple, des perceptions des objets en dehors de nous; nos perceptions répondent à des choses qui se manifestent à nous, qui existant hors de nous se traduisent en nous. Nous percevons par les phénomènes l'existence de ce qui produit les phénomènes. Soient encore des pensées ou des sentiments ou des volitions ; telle pensée, tel sentiment, telle volition sont les manifestations de ce qui pense, de ce qui sent, de ce qui veut. Telle pensée comme toute pensée, tel sentiment comme tout sentiment, telle volition comme toute volition sont des phénomènes. La substance c'est ce qui pense, ce qui sent, ce qui veut^

La définition est à tout le moins inutile. Nous connaissons la pensée, le sentiment... ; ce qu'on veut c'est, précisément, savoir « ce qui pense, ce qui sent ». Le pronom indéterminé « ce » ne nous apprend rien. Puisque les phénomènes ne sont que les apparitions à notre conscience de quelque chose dont ils sont les attributs, on demande ce qu'est ce « quelque chose » indépendamment de ses attributs, ce qu'est « ce qui pense » sans le phénomène de la pensée, « ce qui veut » sans le phénomène de la volonté? S'il est impossible de définir la substance en faisant abstraction de ses attributs, la question se pose de savoir si, les attributs étant nécessaires à la substance, la substance ne se réduit pas entièrement à ses attributs, si, en dehors de ses attributs la substance est encore quelque chose? Appelons x une

» Premier EssaL. \^^ édît, p. 36 ; amc édît, t. I, p. 86.

substance quelconque. Elle nous est connue par ses attributs a, b, c,.-* n. Quand nous parions de la substance x nous songeons à Tun ou à plusieurs de ses attributs a, b, c,... n ; inévitablement, pour nous, x = a+b+c-f ••. n. Si de la substance nous retranchons les attributs, non moins inévitablement nous aurons x — (a+b+c-}-...n)=:o. La substance sans ses attributs n'est pas.

A côté de l'indétermination du pronom « ce » il convient de relever l'indétermination des mots qui le qualifient : « qui pense ». « Ce » est la substance, ou, comme la substance est inconnue, l'x auquel nous donnons pour attribut la pensée. Qu'est-ce que la pensée ? Non une pensée quelconque, qui est un phénomène, mais la pensée en général, la pensée sans les pensées concrètes, en dehors des objets auxquels elle s'attache? Comment la pensée est-elle réelle sans être en même temps telle ou telle pensée? L'attribut général n'est connu que dans et par ses modes particuliers. La question se pose de savoir si, les modes particuliers étant nécessaires à l'attribut général, l'attribut général ne se réduit pas à ses modes, si, en dehors de ses modes particuliers, lesquels sont des phénomènes, l'attribut général existe ? « La plus générale de toutes les idées, l'idée d'être, est aussi l'exemple le plus frappant qu'il soit possible de citer à l'appui de l'impossibilité de concevoir une chose en soi. Qu'on dépouille cette idée de tout caractère impliquant relation, par conséquent de toute qualité, de toute quantité, et voilà que dans l'état d'indétermination et de vacuité où on la pose, elle n'a plus rien en soi, et c'est alors vraiment qu'elle est en soi. Elle n'a plus rien qui la distingue de l'idée du néant » *.

* Premier EssaL. v^ ëdît., p. 38 ; 2<* édît, t. I, p. 89.

On objecte : comment le phénomène est-îl s'il n'y a rien qui le produise? Même inconnu ne doit-on pas postuler un support des faits qui se manifestent et s'évanouissent ? Un phénomène peut-il reposer dans le vide, sur le rien ? La substance est le substratum des êtres et des choses.

Si la substance est le substratum des phénomènes, par quoi est-elle elle-même supportée? Si les phénomènes ont besoin d'un substrat, la substance, celle-ci exigera de même un nouveau substrat, lequel ne se comprendra pas sans un troisième qui le porte à son tour. Il n'y a pas de raison pour déclarer dernier le vingtième substrat plutôt que le n* ; c'est la contradiction du nombre infini. On croit éluder la difficulté en alléguant que la substance a précisément pour propriété d'être par elle-même, d'être sans substratum. Mais si quelque chose peut exister sans être supporté, sans avoir de substrat, pourquoi les phénomènes ne seraient-ils pas dans ce cas ?

La substance, insiste-t-on, donne à l'univers la stabilité. N'est-il pas indispensable d'admettre sous la multiplicité infinie et infiniment renouvelée des phénomènes quelque chose de permanent ? Peut-on réduire le monde à une succession de faits incohérents ?

Toutefois, comme la substance est inconnaissable, on ne saurait saisir le rapport qui existe entre elle et les phénomènes. Comment est-on certain qu'elle leur donne la consistance ? Si c'est de la substance comme telle qu'on parle, de l'x inconnu, on a le droit de dire qu'au lieu de fonder la stabilité universelle, elle conduit à l'universel nihilisme. Ce qui est pour la représentation, le phénomène, n'est rien en soi ; ce qui est en soi, la substance, n'est rien pour la représentation. Ce qui est en soi ne serait connu et n'est connaissable que par la

représentation, que par ce qui n'est rien en soi. Cest là «l'organisation de la contradiction »^ La substance réduit l'univers visible, sensible, tangible, à n'être qu'un ensemble d'apparences irréelles et de passagères manifestations. Ce qui se voit, se touche, se sent, le monde dans lequel nous vivons n'est pas le monde vrai, mais un monde qui se forme et se transforme dans un, devenir sans fin, qui est le reflet — et nous ne savons même pas si ce reflet est fidèle — du monde des choses en soi, de la substance immuable et éternelle. Or ce monde-là ne sera jamais connu, car on déclare la substance inconnaissable... où donc est la stabilité et la sécurité promises ? Si le terme de phénoménisme est pris, comme le prennent les partisans de la substance, dans le sens d'illusionnisme, on peut conclure : le substantialisme c'est le phénoménisme, c'est l'antî-réalisme *.

Si l'on parle non plus de la substance comme telle, mais de la substance ayant tel ou tel attribut, ce n'est pas la substance, c'est son attribut qui assure la permanence du monde. Et comme l'attribut ne se comprend, n'existe véritablement que réalisé dans ses modes, que ses modes sont des phénomènes, la permanence du monde est assurée par des phénomènes. « Quoique nous soyons hors d'état de prédire les phénomènes à venir qui naîtront de la substance, nous pouvons nous mettre l'esprit en repos quand nous avons appelé la substance : Dieu, Perfection, Amour, Raison », écrit William James ^. Ainsi, nous pouvons nous mettre l'es-

' Premier Essai,,, \^ ëdît, p. 40 ; 2*' édit., t. I, p. 91-92.

* Année Philosophique,,, 1890, p. 3. De l'accord de la méthode phénoméniste avec les doctrines de la création et de la réalité de la nature.

^ William James. Rationalité, activité et foi.,, cité par Renouvier, Année Philosophique 1890, p. 1-2.

prit en repos quand nous aurons à ce qui n'a pas de nom donné un nom, quand ce nom sera celui d'une personne : Dieu, ou d'une qualité morale : Perfection, ou d'une vertu : Amour, ou d'un attribut que possède l'homme : Raison. Personne, qualité morale, vertu, attribut humain, cette substance prend un visage familier, le sphinx ténébreux se dévoile. Mais si la substance est Dieu, perfection, amour ou raison, elle n'est plus la substance ; elle sort de l'inconnu impénétrable pour entrer dans Tordre des choses logiques ; elle est faite de phénomènes qui expriment son essence même ; elle est un phénomène.

Donc pas de substances et pas de Substance. Cela peut sonner comme un paradoxe, car « Tesprit comme le cœur a ses idoles. L'idolâtrie de la pensée, Tidolâtrie de la matière, Tidolâtrie du temps, Fidolâtrie de l'espace, l'idolâtrie de la substance qui résume les autres, composent le fond légèrement varié d'une religion à l'usage des philosophes, religion bien ancienne, que l'on comparerait au fétichisme volontiers si elle avait des dieux moins abstraits. Ainsi presque toute la philosophie n'est qu'idolologie. Sans doute, on ne peut sans quelque trouble se sentir conduit par la logique à rejeter un espace en soi, une matière en soi, car l'autorité de la coutume est grande... On se rassure lorsqu'après avoir banni la méthode idolologique, on voit les éléments naturels de la science apparaître et se classer d'euxmêmes » '.

Premier Essai,» l'»' édît, p. 44 ; 2»^ édît, t. I, p. 96-97.

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