IV. — LES FORMES
Les hypothèses qui ont été proposées pour permettre de concevoir le développement des consciences, ne satisfont pas toutes au caractère rationnel des inductions légitimes. La critique est juste pour les hypothèses que Renouvier repousse, elle s'étend même à certaines hypothèses que Renouvier accepte, à celles surtout qui impliquent la réalité et la permanence de l'espace.
Des philosophes — on peut leur joindre aussi un bon nombre de théologiens — ont séparé des fonctions humaines quelques facultés supérieures. Il y avait alors dans l'homme deux groupes de faits, l'un composant l'âme qui survivait, l'autre composant la matière qui se dissolvait, une essence mortelle et une essence immortelle. Mais cette abstraction qui opère entre les^ phénomènes naturels, toujours unis, une scission complète, qui constitue en êtres pour soi des fonctions liées à d'autres fonctions, cette abstraction est contraire aux lois les plus positives ; le fondement de l'hypothèse s'écroule.
Au moins cette essence immortelle, cette âme que l'on imagine est-elle bien immortelle ? Préservée de la divisibilité des fonctions matérielles, de la destruction
' Histoire et solution des problèmes métaphysiques,,, p. 442. 2 Deuxième Essai,,, i»^ édit, p. 617-620 ; 2c édit, t. III, p. 174-181.
du corps, n a-t-elle pas sa divisibilité propre, n'est-elle pas exposée à sa propre destruction ? Ne peut-elle se décomposer ? En tout cas elle peut s'éteindre, comme Kant l'a indiqué ; ses attributs peuvent s'amoindrir, perdre toute conscience. Son essence est de penser, répète-t-on après Descartes. Mais la pensée a une intensité variable. Du génie au malade mental les degrés sont multiples et indéniables. Dans le même esprit la fatigue impose le repos et l'affaissement succède à l'énergie. Pourquoi de la vie l'âme ne passerait-elle pas à la mort ?
Niant la divisibilité de l'âme, on distingue toutefois en elle des facultés ; on la divise par cela même. L'imagination, la mémoire, le jugement ne sont pas semblables, ne sont pas également développés, ne sont pas simultanés. La même faculté change dans le même homme avec le temps, l'âge, le travail. Chaque faculté est-elle une âme, a-t-elle une âme ? L'expérience ne peut pas plus contredire la division de l'âme en plusieurs âmes qu'elle ne contredit la division des fonctions de la personne. Composée, l'âme est donc décomposable, l'âme peut périr par décomposition. A l'arbitraire des prémisses, l'hypothèse ajoute l'inutilité de la déduction *.
Renouvier, fidèle à lui-même, ne veut pas sortir de l'ordre empirique des choses. Et c'est bien, en somme, dans les limites des phénomènes et des lois qu'il faut chercher les moyens de l'immortalité. Par l'effet d'un ordre profond de l'univers, une personne supposée dans le monde futur, où régnent nos catégories et nos lois générales, peut avoir la même conscience qu'une per-
• Deuxième EssaL, i>*c édit., p. 634-640 ; 2^ édit., t. III, p. 197-205.
sonne donnée dans le monde présent. La mémoire se continue et lie les deux existences, les séries de la pensée se suivent et complètent l'identité, la volonté et la réflexion confirment la permanence et l'unité du moi. Contre cette représentation de l'immortalité individuelle, la plus simple qui soit et la plus nette aussi, puisqu'elle prolonge seulement les lois des êtres, il n'est pas d'objection dirimante.
La correspondance entre l'organisme futur et la personne future ne présente pas plus de difficultés que la correspondance de notre organisme et de notre personne dans le présent et dans le passé. Les lois qui ont formé un organisme pour une personne ou une personne pour un organisme, les mêmes lois établissent et développent dans l'avenir de semblables rapports. Est-on surpris que la même personne soit liée mainte- , nant à un certain organisme, plus tard à un organisme autre ? Le renouvellement du corps organisé est la condition même de la vie, et une loi semblable fait varier les phénomènes de conscience, chez la même personne, suivant les étapes de sa vie. Ce n'est pas seulement la matière de l'organisme qui change, c'est aussi sa forme. La crise respiratoire au moment de la naissance, la crise de la dentition plus tard, la crise de la puberté plus tard encore, les crises de la santé à différentes époques, sont autant de phénomènes d'accommodation, modifiant en même temps les fonctions physiologiques et les fonctions représentatives. Les métamorphoses de certains animaux offrent de nouveaux et de plus saisissants exemples. Assurément, nous demeurons et demeurerons toujours dans l'ignorance du lien qui unit les deux vies ; mais s'il n'en était pas ainsi il n'y aurait plus mort, il y aurait transformation, fut-elle plus profonde que les autres transformations connues ;
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la vie future ne serait plus une hypothèse mais un fait. C'est parce que l'intervalle nous échappe que la croyance à une palingénésie relève non de la science mais de la morale'.
Précisément parce que nous ignorons, les possibilités se multiplient. Cette richesse de conjectures, chacune assez hasardée quoique toutes soient légitimes, dénote en même temps que l'hypothèse n'est pas scientifiquement vérifiable, mais que sa consistsince est ferme.
L'ensemble des événements relatifs à notre race, les évolutions de notre globe peuvent ne former qu'une phase d'un gigantesque développement. La palingénésie, dans laquelle entrent comme facteurs importants le progrès et la liberté, la palingénésie ne serait pas uniquement humaine, elle serait cosmique. Plusieurs religions proposent à leurs fidèles une conception analogue : la fin du raionde, le jugement, la vie céleste. Il est difficile, en écoutant le rêve du penseur, de ne pas se souvenir des discours eschatologiques du Christ. Un organisme universel relierait l'histoire passée à l'histoire future ; les personnes et les corps modifiés seraient reproduits selon les lois générales et selon les effets de la liberté. Les lois de l'électricité et de la lumière s'étendent entre les mondes ; la loi de personnalité n'est pas une moindre loi ^.
Les deux mondes peuvent . aussi être voisins, coexistants, se pénétrant l'un l'autre, et, tour à tour, servir de théâtre aux personnes du présent et de l'avenir. Les morts resteraient près de nous, invisibles, intangibles.
* Deuxième Essai,.. \^ édit, p. 641-647 ; 2«- édit., t. III, p. 2o6-2i5. ' Deuxième Essai... \^ édit., p. 648-652 ; 2c édit, t. III, p. 2i5-220,
Nos consciences et leurs consciences auraient deux organismes entièrement distincts ; notre milieu serait sans rapport avec leur milieu ; la mort serait le passage de l'un à l'autre ^ ?
Si les morts sont là, nous voient-ils quoique nous ne les voyions pas ? Se souviennent-ils ? N0us connaissentils du moins intellectuellement ? Peutrétre, mais rien ne l'indique. La communication mutuelle faisant défaut, le jugement hâtif est à éviter comme 1^ -croyance excitée par ttn charlatanisme facile. Jusqu'^ aujourd'hui la conscience des extatiques a été le seul théâtre oti se sont produits les prétendus avertissements des morts aux vivants^.
Les organismes successifs et divers peuvent, au contraire, occuper des lieux successifs et divers dans l'espace, deux globes par exemple. Les objections des sciences physiques tombent quand on attribue à la vie post-terrestre des fonctib'ns entièrement nouvelles "^
L'idée de la perpétuité des fonctions peut également se substituer à l'idée des intermittences. Les groupes et les séries de phénomènes seraient supportés par certains êtres positifs, doués de permanence relative, éléments nécessaires des métamorphoses d'êtres plus complexes, composés subtils et insaisissables pour nos organes ou pour nos instruments d'observation. Sous des actions données ils produiraient l'organisme. Ces germes du corps futur existeraient avant le corps actuel ou se formeraient en lui^.
En somme, peu importe la forme concrète que revêt
* Deuxième EssaL. \^ édit, p. 652-655 ; 2« édit, t. III, p. 221-224.
* Deuxième Essai.., i^c édit., p. 655-656 ; 2^ édit., t. 111, p. 225-227. 3 Deuxième Essai... i^e édit., p. 658-659 ; 2« édit., 1. 111, p. 228.
^ Deuxième Essai... fe édit, p. 660-668 ; 2» édit., t. 111, p. 229-239.
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le postulat. L'essentiel cest qu'elle f entre la vie morale présente et la vie tiel c'est qu'elle permette le progri qu'elle laisse entrevoir « le jour où le ront dans la vérité, dans la justice raine beauté » ^.
Au point de vue de la finalité, la destinée de tous les êtres. Au point d< la vie future peut être seulement la ci tain nombre. L'être individuel doit co il peut donc la perdre aussi. L'immoi droits, de l'état de la personne mor substance une et universelle. Elle est ment possible, à espérer et dont la r pour les différentes personnes, de cei que ces personnes peuvent remplir o dans leur vie présente ». Comme il d sonne et son existence actuelles, l'hc pour sa personne et son existence dai sit entre sa conservation et son anéan
La vie ou la mort sont entre nos m; de la philosophie rejoignent les donn< raison et la foi concluent de même ; immortel plutôt qu'il ne l'est, le salut Le conditionnalisme seul est logique « L'universalisme a le défaut d'égs résultat, les bonnes actions et les mai de la vie un jeu peu sérieux ; l'éternit
* Philosophie analytique de f histoire.,, t IV
• Nouvelle Monadologie,.. p. 292.
3 Critique Philosophique,» 1878, t. I, p. 40. Nouvelle Monadologie,,, p. 280, 457.
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nise le mal et blesse la charité, ne garde pas la mesure dans la justice ; Tanéantissement des méchants est Tunique doctrine qui, posant à l'immortalité le bien pour condition, soit parfaitement d'accord avec cette identification du Bien et de la Vie, du mal et de la mort, dans laquelle se rencontrent l'idée dominante des textes eschatologiques de l'Ecriture et le développement spéculatif le plus acceptable du postulat de l'immortalité dans la doctrine criticiste de la raison pratique » *.
Critique Philosophique... 1884, t. I, p. 58.