‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 25 sur 70 · III. — LES MOTIFS · texte numérisé non relu

III. — LES MOTIFS

La tendance spontanée de l'homme précède la conviction réfléchie ; Tuniversalité de celle-là fortifie le bien fondé de celle-ci. Comme l'animal a l'instinct de sa conservation, l'homme a le sentiment de sa pérennité. De tout temps, les métempsychoses et les mythologies ont exprimé, sous des images et par des moyens plus ou moins grossiers, la croyance à une vie continuée, prolongée au-delà du visible. Plus raffinée, plus spiritualisée la même croyance inspire des théories philosophiques et des dogmes religieux. Sous les représentations diverses et parfois opposées, un sentiment unique, un sentiment donné avec la nature humaine se manifeste sans cesse.

L'homme vivant possède sa conscience a priori pourrait-on dire, spontanément ; c'est a posteriori qu'il connaît la mort, c'est l'expérience qui la lui découvre et dès qu'il la voit il la prend en horreur. « C'est la vie à son apogée, plus individuelle, plus personnelle que jamais, qui proteste, en vertu d'elle-même, au nom des profondeurs de sa puissance encore plus que de l'ac-

^ Deuxième Essai,» i^e édit, p. 582-584; 2«> édît., t. lïl, p. l3o-l33. Critique Philosophique,,, 1873, t. I, p. 177-178.

tuaiité de son énergie, contre toute menace d'anéantissement. Cest l'indomptable élan de la pensée à l'heure de sa suprême éclosion, lorsque, concentrée dans un cœur humain elle s'affirme réfléchie, puis se projette en embrassant le temps. C'est la liberté, la création de soi témoignée à soi, serrée dans ses limites, non pas étouffée, non pas même atteinte et diminuée dans ce qu'elle est, s'élevant à l'espérance d'une victoire future (si au fond il n'y avait paix et non combat) sur les phénomènes ennemis au travers desquels elle a su naître. C'est enfin l'amour plus fort que la mort, l'amour, c'est-à-dire la nature arrivée à la conscience de la passion par laquelle elle est, et, s'assurant par cette passion même de pouvoir surmonter toutes ses défaillances, elle qui a bien surmonté, pour être, le néant des temps où elle n'était pas » ^

Ni l'affaiblissement de la volonté et de la pensée, ni le désenchantement de tout et de soi, ni les intermittences ou la décadence de la vie morale ne sont des objections contre l'instinct de l'immortalité. La lassitude appelle le sommeil non le néant, et le sommeil renferme la croyance au lendemain meilleur. Auprès du lit de mort l'espérance veille comme auprès du lit de repos. Si la résignation passive la remplace, si la fin de la volonté et du désir survient avant la fin de la vie, cette inertie ne diminue pas la possibilité d'un réveil. Si même il y a de la joie à voir l'anéantissement, ce qu'on croit être l'anéantissement s'approcher, si le suicide parfois le hâte, cette inversion de l'instinct démontre encore l'instinct, comme la haine, perversion de l'amour, est un témoignage à la possibilité de l'amour.

' Deuxième Essai», i^c édit., p. 6i3 ; 2<^ édît., t. III, p. 168-169.

— io8 —

Maïs les faits établissent rinterruption à la mort des fonctions sensibles, la ruine après la mort de l'organisme corporel. Nous ignorons ce qui, dans la personne humaine, résiste à la décomposition, ce qui se recompose ou ce qui persiste, ce qui joint la vie présente à la prétendue vie future.

L'argument est impressionnant pour l'imagination. 11 oppose à un futur qui laisse indifférente la sensibilité, l'anéantissement apparent mais visible qui l'affecte. L'argument est sans portée pour la raison. Le non-connaître n'a pas de valeur dialectique. Pour conclure que puisqu'il n'est pas connu, il n'existe pas, il faudrait prouver aussi que, si l'avenir mystérieux de l'hypothèse existait, nous devrions nécessairement le connaître. L'ordre et la fonction de l'univers peuvent dépasser l'étendue de nos aperceptions actuelles. Ni Hegel, ni ses disciples n'ont établi d'identité plausible entre le contenu d'un cerveau de philosophe et l'ensemble des choses possibles \

La liberté fonctionnant sous l'autorité de la loi morale fournit un nouvel appui à la thèse de l'immortalité.

Toute science suppose des lois et un certain ordre est l'objet de chaque recherche. Quand notre esprit ne parvient pas à découvrir l'ordre il le suppose, aussi réel que s'il était constaté. Nul ne songe qu'au delà de limites données il n'y a plus de liens, plus de dépendance entre les phénomènes.

La morale, elle aussi, a ses lois et son ordre. Elle a le droit de croire à l'harmonie des faits de son domaine.

^ Deuxième EssaL. i^e édit, p. 614-616 ; 2c ^^t, t. III, p. 169-173. Critique Philosophique.,, 1873, t. I, p. 180-181.

Elle a le devoir que Kant a défini et que Renouvîer énonce dans les mêmes termes, le devoir d'exiger une harmonie complète entre la vertu et le bonheur*. L'expérience dément cet accord, le dément à ce point que sans l'espoir de l'avenir réparateur, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue *. Il faut donc le croire réel quoiqu'il ne soit pas réalisé, il faut croire que non existant dans le temps présent, un jour cependant il sera.

La liberté est nécessaire à la morale, la morale est nécessaire à l'humanité. Mais la liberté, condition du bien moral, entraîne la possibilité du mal moral. La possibilité est devenue une réalité, la liberté a produit le mal. Si, comme l'ont établi l'auteur de la Raison pratique et l'auteur de la Psychologie rationnelle, si la fin suprême est le bien, la liberté qui a introduit le désordre dans l'âme et dans le monde, doit pouvoir réparer ses maux.

Cette réparation ne saurait s'accomplir dans le monde actuel. Dans les conditions terrestres de la vie le bien général ne dépend pas, ou dépend très peu de la volonté d'une personne ; les obstacles extérieurs, l'ignorance, la faiblesse s'opposent même à la réalisation parfaite du bien individuel. Si le progrès des personnes est limité à la vie présente, aucune n'atteint son but ; l'ordre moral, raison commune des fins du progrès, est irréalisable. La question de l'ordre moral et la question de l'immortalité sont indissolubles^. La thèse de l'immortalité seule résout le problème de l'ordre moral.

' Philosophie analytique de F histoire... t IV, p/455. ^ Nouvelle Monadologie... p. 292.

Derniers Entretiens... p. 60.

^ Nouvelle Monadologie... p. 456.

L'immortalité devient un postulat de la liberté ^ L'immortalité est le droit au progrès^.

Page 1