‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 45 sur 70 · VIII. — L'ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

VIII. — L'ÉTERNITÉ

Le temps a commencé. Aussi loin que l'on remonte dans la série des rapports de succession, aussi immense que l'on suppose le nombre de ces rapports, on arrive.

nécessairement, au nom du principe de contradiction, à un rapport premier, et nécessairement, au nom du principe de contradiction, on trouve un nombre fini de rapports. Il faut donc admettre que tout ce qui est dans le temps a commencé, que. Dieu étant dans le temps, Dieu a commencé. Renouvier ne recule pas devant l'énoncé de cette affirmation ; il est vrai qu'il ne se lasse pas de l'accompagner du même commentaire : cette affirmation n'est pas une explication, mais une limite posée par la logique pour éviter la contradiction. On se souvient que le philosophe, non-seulement ne cherche pas à franchir cette limite, mais s'interdit de la scruter et considère ensemble le Créateur et la créature, les attributs de la personne de Dieu et leur rôle dans le monde.

Toutefois la thèse renouviériste peut être présentée et comprise d'une manière aussi rationnelle et plus satisfaisante. Le corollaire : tout a commencé, qu'impose le principe du nombre, doit porter sur l'ensemble de la série plus que sur le premier terme. La conséquence : Dieu a commencé, devient absolument synonyme de la formule : Dieu est le premier commencement. L'investigation, le jugement considèrent dès lors ce premier commencement comme les limitant et s'arrêtent à lui. Si, en effet, on place le premier terme sous les questions du pourquoi et du comment, on tente l'explication de ce terme premier, on cherche les antécédents du terme qui, par hypothèse et par nécessité, a tout précédé. Dieu a commencé signifie que Dieu a ouvert pour les êtres et pour les choses les sources de l'existence, que lui est l'origine et la cause antérieures à toute cause et à toute origine. N'indiquant pas le mode ou la raison de l'existence de Dieu, l'expression ne signifie pas que Dieu a commencé d'être en lui-même et pour lui-même.

Dans cette interprétation, Dieu, comme il le faut, demeure temporel. Le temps commence avec le premier rapport, le temps commence quand, avec Dieu, il y a autre chose que Dieu, avec le terme premier un terme second. A cet instant-là, à l'instant où le temps commence, Dieu devient temporel et ne peut plus cesser de Tètre. Mais ici même Dieu est l'origine imposée au temps, le temps ne marque pas l'inévitable origine de Dieu. Ne faut-il pas que, avant l'apparition du terme second, c'est-à-dire avant que le temps soit une réalité, le terme premier soît déjà ? Or ce terme est dit premier relativement au terme qui le suit, au terme second. Ce terme n'a été premier qu'au moment où s'est établi le rapport initial, qu'au moment où ce terme est entré dans la succession, ce terme n'a été dans le temps que quand le deuxième terme est apparu. Avant l'apparition du deuxième terme, le terme originel n'était pas premier, puisqu'il n'est premier que par rapport à ce terme deuxième, le terme originel était seul, en dehors de la succession, par conséquent, la succession impliquant deux termes.

JSenouvier a écrit que « l'idée de la vie n'est ni ne se peut penser sans la succession » K Cela est vrai de la vie temporelle, et encore n'est-ce vrai qu'en partie. La vie ne comprend pas uniquement des rapports de succession, elle implique des rapports de simultanéité K Que serait la vie personnelle sans la simultanéité ? La conscience . ne se posséderait pas elle-même si la suc*

* Histoire et solution des problèmes métaphysiques.., p. 173.

* L'idée générale des considérations suivantes a été exposée pour la première fois, avec les développements qu'elle comporte, avec une clarté convaincante, par M. le professeur H. Bois. « L'éternité de Dieu »... Revue de Théologie et des questions religieuses, Montauban, 1er décembre 1898, ter mai 1899.

cession seule la constituait, si elle n'était qu'une série de faits ou d'états désagrégés qui se suivent ; la conscience a besoin de la simultanéité pour se saisir quand elle le veut, pour opérer la synthèse de ce qu'elle est. La personnalité est formée d'éléments psychologiques multiples ; si l'on ôte la succession du concept de la personnalité, la personnalité subsiste encore, embrassant dans sa conscience simultanée les éléments psychologiques se conditionnant les uns les autres et donnés en même temps. Assurément une telle personnalité ne peut plus être d^ns le temps, mai« le premier terme auquel nous arrête le principe de contradiction, le terme qui était déjà quand le temps a commencé, le terme qui, avant d'être premier était le terme seul, le terme initial a pu posséder cette personnalité simultanée.

Ainsi il est exact de dire que Dieu a commencé, car Dieu a commencé d'être dans le temps, mais Dieu a été avant le temps. Avant de prendre l'existence successive, il a ^u une existence simultanée, avant d'être temporel il a été intemporel. Les deux états : être dans le temps, n'être pas dans le temps, sont contradictoires s'ils sont coexistants, ils ne sont pas contradictoires s'ils sont successifs. Intemporel, Dieu possédait l'idée du moi et celle du non-moi, nécessaires à toute conscience personnelle. Le non-moi était donné par certains phénomènes de l'esprit divin opposés à d'autres phénomènes et distincts de ceux-ci ; logiquement séparés, le moi et le non-moi étaient chronologiquement confondus. II est presque inutile d'ajouter que le Dieu intemporel nous demeure caché parce que intemporel, en dehors de toute relation ; il est l'être qui a commencé par sa volonté la série des choses.

Considérée sous cet aspect, l'éternité de Dieu embrasse non seulement l'avenir mais le passé même. Le principe

de contradiction nous contraint de poser un ment de Dieu dans le temps; ce commei posé par Taffirmation que dans le temps Dieu d'être. Mais le Dieu intemporel, le Dieu q dans la succession et qui est avant la succès constitué tout d'abord et uniquement par < de simultanéité pure, le Dieu qui est en deho avant le temps, ne tombe pas sous la portée • sion logique : Dieu a commencé. De ce D dire : il est éternel. L'éternité temporelle par le principe du nombre quand on la supi réalisée, actuelle ; l'éternité intemporel! simultanée demeure conforme à la raison.

Dieu possède dans le passé l'éternité ii Dieu possède pour l'avenir l'éternité tempoi donc au croyant le droit moral et le drc d'affirmer, dans toute la plénitude du m( éternel.

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