‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 44 sur 70 · VII. - LA TEMPORÉITÉ · texte numérisé non relu

VII. - LA TEMPORÉITÉ

Le cas est pareil pour Dieu, dit l'auteur d nalismey en ce qui concerne l'espace et le tenn Topinion opposée qui est juste ; Tespace et le sont pas des notions assimilables, et, en de q cerne, le cas pour Dieu est tout différent. Il ii point de vue logique, que Dieu ne soit pas di ce, il importe qu'il soit dans le temps. Et le vue moral vient, dans la question du temps, ( le point de vue logique.

Logiquement, percevoir c'est changer, c'est après la perception que l'on n'était avant, c' guer le moment qui suit la perception du m< la précède. Si Dieu n'éprouvait jamais aucui ment, ni dans sa contemplation du monde, n pensées concernant l'homme, Dieu ne saisir; changements qui s'opèrent dans sa création e créatures. Dieu cesserait de savoir. Les chos cèdent et changent ; Dieu les voit se succède ger, il les voit tour à tour futures, présentes, [ les voit telles qu'elles sont : d'abord futures, ensuite, enfin passées. Dieu change évidemr les choses puisque Dieu voit les choses succès puisqu'il perçoit le futur comme futur, le pré me présent, le passé comme passé. La connai

* Le Perscnnalisme,,. p. 52.

Deuxième Essai... fc édît., p. 676 ; 2mc édit, t. III, p. :

Dieu étreint la réalité des choses ; elle est parfaite ; elle se modifie donc quand les choses se modifient ; Dieu varie dans ses jugements.

Bien plus, si Dieu n'éprouvait jamais nul changement en lui-même. Dieu ne vivrait pas véritablement. « L'absence de tout changement et de toute différence entre le passé, le présent et le futur, est la négation implicite de ridée de la vie, laquelle n'est ni ne se peut penser sans la succession » K

Ces changements, ces variations, ces différences, dans l'intelligence et dans l'être de Dieu, sont des rapports entre ce qui a été et ce qui est, entre ce qui est et ce qui sera. Or ces rapports dé succession constituent la définition et la réalité du temps. Dieu est donc dans le temps. Non spatial, il saisit adéquatement les choses de l'espace sans que l'espace lui soit nécessaire ou utile. Saisissant adéquatement les choses du temps, ne pouvant pas saisir la succession des états et des moments sinon successivement, en réfléchissant en lui, en portant en lui, dans ses pensées et dans ses actes, la succession qui est hors de lui, en ayant en lui le temps, il ne peut pas ne pas être temporel.

Les théologiens inspirés par les notions contradictoires de l'immutabilité, de la prescience absolue, de l'infinité, ont prétendu que « Dieu, ordinairement regardé comme ayant la connaissance des phénomènes en qualité de successifs, les voit cependant comme simultanés et présents, parce que telle est la nature de sa vie^. » Dieu, d'après cette théorie, possède « la science de vision immédiate » ; les choses qui, pour le regard de

' Histoire et solution des problèmes métaphysigues,„p, 173. 2 Nouvelle Monadologie,.. p. 161.

rhomme, apparaissent sur des plans différents, sont sur le même plan pour le regard de Dieu.

Il résulte de là, ou que la succession n*est pas, ou que Dieu se trompe en ne percevant pas la succession K Si, d'une part, le monde et l'homme dont l'existence, les actions, les progrès sont des résultats ou des causes, des choses présentes en rapport avec les choses passées et en rapport avec les choses futures, dont la réalité la plus profonde, dont l'histoire totale" ne sont qu'une série de successions, si le monde et l'homme, dans ce qu'ils ont été et dans ce qu'ils seront, sont pour Dieu les objets d'une « science de vision immédiate », d'une connaissance simultanée, c'est que la succession n'est pas une réalité vraie, c'est que le monde et l'homme, dans leurs manifestations extérieures ou dans leur être intime, ne sont que des apparences, des illusions, et, en définitive, n'existent pas véritablement. D'autre part, si le monde et l'homme existent, si la succession est une réalité. Dieu ne perçoit pas les phénomènes de sa création. Il ne les perçoit pas puisqu'il voit comme présents les phénomènes passés, comme présents les phénomènes futurs, les phénomènes possibles dont les conditions ne sont pas encore données ; il ne les perçoit pas puisqu'il les perçoit autres qu'ils ne sont, autres qu'une perception non pas seulement parfaite, mais simplement égale à celle de l'homme les saisirait. Un Dieu qui ne connaît pas la réalité aussi bien que l'homme la connaît, n'est pas un Dieu, un tel Dieu n'existe pas véritablement.

Moralement, les conséquences sont concordantes si Ton met Dieu hors du temps. Le Dieu qui a créé est

• Le Personnalisme,.. p. 52.

dans le temps. Il y a eu, pour le Créateur, un moment où la création était présente, il y a eu un moment où la création était passée. Ou bien, si pour Dieu il n'y a ni passé, ni présent, ni futur. Dieu dit-il encore : « Que la lumière soit ' ».

Les théologiens, partisans de la connaissance simultanée, le sont aussi de la Providence et de son intervention dans le cours de l'histoire. Dieu fait l'éducation de l'humanité rebelle, et, « quand les temps sont accomplis », explique l'apôtre Paul ^, le Christ parait pour révéler pleinement Dieu. Le Christ qui vit pour les hommes meurt aussi pour eux. Le Dieu qui a envoyé le Christ est dans le temps. Il y a eu, pour lui, un moment où il préparait la venue du Révélateur, un moment où le Révélateur accomplissait sa mission, un moment où la mission du Révélateur était achevée. Ou bien, si pour Dieu il n'y a ni passé, ni présent, ni futur, le Christ naît-il encore à Bethléem, le Christ est-il encore cloué sur la croix du Calvaire ?

L'homme se croit libre ; il ordonne ses actes futurs en raison de la responsabilité qu'il s'attribue, il essaie d'obéir à la loi morale que sa conscience interprète. Le Dieu qui a donné la liberté à l'homme est dans le temps. Il y a, pour lui, un moment où l'homme réfléchit, se décide, choisit, un moment où l'homme veut le bien, agit, forme sa nature, monte vers le devoir ou tombe dans le mal, un moment où, l'homme ayant parcouru le chemin de la terre, l'œuvre de l'homme forme un tout susceptible d'être jugé. Ou bien, si pour Dieu il n'y a ni passé, ni présent, ni futur, qu'est-ce ^'que notre

• Genèse I, 3.

5 Galates IV, 4.

liberté, qu'est-ce que l'obligation morale, qu'est-ce que le devoir ?

Devant le nombre et la grandeur de ces sacrifices, quelques-uns des tenants de la vision immédiate, accordent que Dieu, en un sens, est dans le temps. Mais, ajoutent-ils aussitôt, en un autre sens. Dieu est également hors du temps. La concession est de pure forme. Elle est d'une forme défectueuse puisqu'elle statue une impossibilité et la double d'une contradiction. On veut dire que Dieu est dans le temps maintenant et cependant reste hors du temps, que Dieu est dans le temps au point de vue religieux, ou encore pour nous, et que, au point de vue absolu, ou encore pour lui, Dieu n'est pas dans le temps. Or comment Dieu peut-il, à la fois, être et n'être pas dans le temps ? être au même moment temporel et intemporel ? Il n'y a pas de moyen terme entre être dans le temps et n'y être pas. Si Dieu est dans le temps par l'un de ses actes ou par l'un de ses attributs, il y est tout entier, il y est définitivement. Si Dieu n'y est pas quant à son être propre, pour luimême. Dieu n'y est pas du tout, et le temps est l'illusion dans laquelle se dissolvent tout notre entendement et toute notre personne. Pour lui comme pour nous, pour la raison comme pour la religion. Dieu, s'il est, est dans le temps, et s'il n'est pas dans le temps. Dieu n'est pas.

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