‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 47 sur 70 · I.— LE MONDE MAUVAIS · texte numérisé non relu

I.— LE MONDE MAUVAIS

Le globe terrestre est une masse en partie inutile, en partie sans raison. Sa surface balayée par les cataclysmes, incendiée par les volcans, noyée par les eaux, n'offre que quelques endroits favorables à l'habitation des êtres vivants. Du théâtre où il naît et meurt, l'homme contemple des millions d'étoiles, terres analogues sans doute à la sienne, brillant à des reculements indéfinis, un soleil d'étendue prodigieuse, sans vie et source de vie ; dans les profondeurs des cieux comme dans les profondeurs de la terre se rencontrent d'inexplicables résidus, morts après des révolutions dont la portée dépasse l'imagination. Au milieu de ces amas formidables, une faible proportion est affectée à l'entretien de l'existence ; le surplus entoure l'existence d'obstacles, de dangers et de maux sans nombre*-^.

Cela même que l'on appelle « l'ordre régnant » n'est en réalité que le désordre, qu'un état opposé à l'idéal de la nature heureuse et morale. Les grandes forces naturelles qui dominent l'univers matériel, dominent

> Derniers Entretiens... p. 61.

* Nouvelle Monadologic. p. 33o-33i.

Le Perscnnalisme,,, p. 44.

également les êtres organisés, échappent à leur volonté, rendent difficile et précaire la vie supérieure dont elles devraient favoriser le développement normal, conduisent inévitablement l'être vivant à la mort.

Les êtres vivants, d'ailleurs, inconsciemment parfois, plus souvent sciemment, se servent de leur puissance pour s'entre-tuer. « En chacun des deux règnes, végétal et animal, la lutte pour l'existence est la condition de l'existence. Les animaux sont armés tout particulièrement pour se la disputer et se détruire ; et il n'est pas jusqu'à la matière inorganique qui ne recèle des principes hostiles à la vie, de même que beaucoup de plantes et de bêtes ont leurs poisons et leurs venins pour l'atteindre dans ses sources, comme si la guerre, loi universelle de ce monde, y était matérialisée pour étendre son empire plus loin que les besoins de la conservation et les passions de la lutte ne peuvent la motiver »^

Les ressources sont insuffisantes pour l'entretien de la vie. Sur la terre les places sont limitées, les moyens d'alimentation sont restreints pour les individus que chaque espèce peut fournir ou pour les espèces rivales. La concurrence vitale occasionne dans le monde végétal le dépérissement, dans le monde animal la douleur. L'homme ajoute à ces maux, engendrés par la privation ou par les lois naturelles, d'autres maux causés par la volonté et qui sont parmi les plus cruels ^.

Les sociétés humaines sont devenues des sociétés de guerre. Les conditions de la justice ne sont données ni dans les circonstances sociales, ni dans les institutions, ni dans les coutumes, et l'injustice de plus en plus pro-

* Nouvelle Monadologîe,., p. 73.

* Nouvelle Monadologie,» p. 73-74.

page l'injustice. L'individu est emprisonné dans le mal par les mille liens de la naissance, de l'éducation, du milieu. Si la pensée lui venait de pratiquer l'impératif catégorique pur, cette pensée serait irréalisable, car ses semblables sont tous en dehors de cette loi, et chacun la viole plus ou moins dans ses actions, dans ses paroles, dans ses sentiments. La solidarité sociale a creusé un abîme entre la justice théorique, la vraie justice, et la justice civile fondée sur le droit de défense personnelle, un abîme si profond que nul ne songe à la justice théorique.

Les utopistes prétendent le combler soit en s'appuyant sur le postulat de la bonté innée, qui est un postulat faux, soit en invoquant le perfectionnement des institutions, ce qui est une pétition de principe. Comment les individus seraient-ils transformés par des institutions, lesquelles ne peuvent avoir que des individus pour auteurs ' ?

D'autres allèguent le progrès, la civilisation, la science. Or la société actuelle n'est pas essentiellement supérieure, au point de vue moral, à la société primitive. Les signes de la décadence des consciences sont partout visibles au milieu des améliorations matérielles. Le principe et la passion de la guerre développent sans mesure les armements et absorbent la plus grande partie du travail des peuples ; les grandes créations industrielles vident les campagnes, et, dans l'entassement des villes, se déploient la misère, le vice, qui déciment les races. Une telle civilisation fait mourir.

Partout, dans ce que l'on nomme « la haute vie » régnent le culte des fausses grandeurs et des fausses

* Nouvelle Monadologie,., p. 273-274.

beautés, le snobisme qui embrasse toutes les modes, y compris la charité. La richesse devient le mobile des compétitions pour atteindre les positions où Ton peut faire travailler les autres pour soi. La politique en se démocratisant a multiplié les moyens de parvenir ; le mensonge et la calomnie sont des armes habituelles. Dans les rapports des nations entre elles, plus encore que dans les rapports des individus, sont sensibles l'hypocrisie des principes et la duperie des pratiques, quoique les formes diplomatiques jouent le même rdle entre les peuples que la politesse entre les personnes. L'amour de l'humanité est le thème que traduisent les représentants des états, et la prospérité par l'usurpation est le produit de leur politique. La civilisation que répandent chez de faibles occupants les nations bien armées, consiste à confisquer le droit qu'ont les habitants sur leurs territoires, pour y établir un commerce dont elles se disputeront ensuite le monopole. La loi du plus fort régit les civilisateurs prétendus comme elle régissait les sauvages à civilisera

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