‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 48 sur 70 · II. — LES EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

II. — LES EXPLICATIONS

L'expérience fournissant les preuves multiples de l'existence constante et universelle du mal, ajoutant sans fin des exemples relatifs à sa nature, comment peut-on concevoir le mal d'une façon générale et théoriquement ?

^ Noux}eUe Monadologie,,,!^, $^\'âÇ>h,

Même quand on parle des êtres vivants supérieurs, on parle d'êtres relatifs, d'êtres définis par des rapports et soumis à des lois. La relation suppose la détermination, la détermination suppose la limitation. La limitation peut être, elle est dans certains cas, un élément du mal ; elle n'en est pas l'élément caractéristique. Elle se rapporte également au bien. Il n'y a pas de vertu qui ne soit limitée, même la perfection. Il n'y a pas d'être qui ne soit limité, même Dieu. La limitation définissant aussi le bien ne peut définir le mal.

<c Le mal, écrit Renouvier, rapporté à une conscience donnée est ^ le phénomène quelconque incompatible avec une fin que cette conscience se propose à ellemême ou croit devoir être proposée dans le monde » \ Cette désignation, la plus abstraite que l'on puisse formuler, se vérifie dans les divers domaines de la vie, embrasse les modes divers du mal. Le mal moral comprend les phénomènes contraires à une fin qui dépend ou a dépendu des actes d'une conscience. Le mal physique comprend les phénomènes contraires à une fin soumise au jugement de la conscience, mais qui dépend surtout de phénomènes en dehors du pouvoir de cette conscience.

Les fins de l'être sont prochaines ou ultérieures. Les fins prochaines sont parfois des moyens pour les fins ultérieures. Celles-ci étant inconnues, des phénomènes contraires aux fins immédiates peuvent être indifférents ou même utiles pour les fins plus éloignées. Et l'on a le droit de soutenir que des faits, opposés à la conservation actuelle des êtres terrestres, sont nécessaires à leur plein développement. L'espérance de

* Principes de la nature,^ 2n»«? édît., t II, p. 116-117.

roptimisme est légitime ; rien n'atteste que les maux particuliers ne soient pas des conséquences d'une loi générale laquelle est le bien même. Et la conviction de la conscience qu'une satisfaction future sera donnée aux êtres actuels, donne à ce principe une forme morale acceptable.

Seulement le problème reste à peu près entier. Pourquoi y a-t-il une opposition entre les fins et les moyens ? Pourquoi les maux particuliers sont-ils produits par la loi générale ? Pourquoi la prospérité de l'un est-elle tirée de la destruction d'autrui ? Pourquoi la vie dépendelle de la mort ? Un pareil ordre est mauvais ; c'est vanité et c'est folie d'affirmer le contraire ; pourquoi un pareil ordre existe-t-il ? Le dire nécessaire, c'est répéter qu'il est ainsi fait, ce n'est pas répondre au pourquoi. Renouvier se refuse à admettre la nécessité morale de l'existence des forces aveugles et des forces antagonistes, quoiqu'il soit impossible d'affirmer si d'autres lois pourraient être données, et comment elles pourraient l'être. C'est là l'insoluble mystère des origines \

Les philosophes ont proposé des explications dans d'innombrables systèmes. La plupart de leurs théories reposent sur les prémisses de l'émanation ou de l'évolution venant de l'infini et se continuant à l'infini. Ces théories sont rejetées puisque leurs prémisses le sont, puisque la logique et la morale concluent pareillement à un acte créateur. Chez les penseurs attachés au principe de la création, deux méthodes ont prévalu. L'une montre que le mal est une inévitable condition du bien, que le mal a sa place dans la création la meilleure ;

' Principes de la nature», 2>n<^ édît, t II. p, 117-119.

Tautre montre que le mal a été introduit par la liberté de la créature dans une création primitivement bonne *.

Par une conséquence inéluctable, la première méthode fait de Dieu l'auteur du mal. L'optimisme leibnizien en est l'exemple le plus remarquable. Leibniz admet que le mal fait partie, nécessairement, du meilleur des mondes possibles. Ce mal est non seulement le mal physique, lequel, d'après le philosophe critiqué, n'est qu'une privation, mais aussi le mal moral, positif, volontaire. La douleur et les actes injustes sont des conditions pour le bien, des causes du bien. Leurs conséquences sont des conséquences heureuses, ou bien ces actes évitent des maux plus grands qui eussent rendu le monde plus mauvais. Dieu a inséré dans la trame des choses les maux utiles que sa prescience lui faisait connaître comme bons pour l'œuvre créée.

Moralement et physiquement, le mal est autre chose et plus qu'un moindre bien, autre chose et plus qu'une privation. Privation est ici synonyme d'imperfection. Les esprits créés, même les esprits supérieurs, sont soumis à des lois qu'ils connaissent imparfaitement, qu'ils ne dominent pas mais qui les dominent. La douleur ne saurait être assimilée à cette imperfection ; l'expérience s'y oppose, aucun argument ne le permet. La souffrance est un état positif, l'imperfection est un état négatif; on peut être imparfait et ne pas souffrir*.

Une telle doctrine est destructive de toute morale ; elle annihile la responsabilité. Un criminel qui connaîtrait miraculeusement l'avenir, comme Leibniz connaissait historiquement le passé, aurait le droit d'alléguer

• Nouvelle Monadologie,,, p. 159.

Principes de la nature,,, 2'»*^ édit, t. Il, p. 263-266.

pour sa défense, la disposition providentielle qui suspendait à son geste un progrès du genre humain ; il aurait le droit de soutenir qu'il prépare le bien pour les jours futurs et qu'il accomplit les desseins de Dieu *.

Une telle doctrine porte également atteinte au concept de Dieu. Il faudrait que le Créateur ait voulu produire une œuvre mauvaise en elle-même, ce qui est contraire à l'attribut de bonté, ou qu'il n'ait pas pu produire une œuvre meilleure, ce qui est contraire à l'attribut de puissance. « Il faudrait imaginer, constate Renouvier,... qu'il a voulu faire naitre sur une terre ingrate des créatures neuves, înexpertes, qui n'avaient en rien mérité de souffrir, afin qu'elles arrivassent, elles ou d'autres, après des âges incalculables, à un résultat, sans connaître lequel. Et il faudrait supposer qu'il a placé dans le monde à dessein misérable, une puissance incompréhensible de développement de ses phénomènes successifs, pour tirer constamment du mal non pas le bien, mais un moindre mal » ^. Le monde n'atteint en tout cas au bien que par les étapes du mal. « Les êtres créés par Dieu auraient pris le chemin du crime avant de savoir ce que c'est que le crime ; l'homme arriverait à la liberté en traversant toutes les espèces de la servitude ; la guerre et la fourberie dans la nature et dans la société seraient les instrument de la paix et de la justice à réaliser » ^

Répondra-t-on que Dieu lui-même produit ce mouvement perpétuel vers le mieux, ce progrès ininterrompu, qui élève l'inférieur vers le supérieur, que la Providence divine a précisément pour tâche et pour mission d'améliorer, de perfectionner, de créer encore

• Nouvelle Monadologie,,. p. 173-174.

' Nouvelle Monadologie,*, p. 59.

et toujours ! La réponse n'excuse pas Dieu, elle ne fait pas comprendre le mal, et elle sort de Thypothèse de la création pour nous ramener à un système d'évolution.

La deuxième méthode rapportant le pourquoi du .mal à la liberté de la créature, engendre cette hypothèse seule conséquente et seule possible : la terre n'est point la création intégrale mais la création altérée, la terre est la ruine d'un monde primitif. L'harmonie du règne humain et des règnes de la nature est nécessaire pour que la création soit une œuvre bonne, pour que la justice de l'homme ne rencontre pas d'obstacles dans les lois ou dans l'action des forces naturelles. Ni le globe terrestre, ni aucune partie du système solaire, n'offrent actuellement et n'ont offert autrefois ce milieu indispensable. Dans le monde que nous connaissons il n'y a jamais eu une région favorisée, un paradis où la vie s'écoulait dans l'innocence et la sécurité. L'ordre tout entier de la nature organique et inorganique est inadéquat à la représentation d'une création parfaite \

L'hypothèse « de nouveaux cieux et d'une nouvelle terre », selon l'expression prophétique, l'hypothèse d'une terre et des cieux du premier jour de la création, selon l'exigence de la théodicée, ne présente rien de contradictoire. Hardie et immense, elle change en un privilège ce qui parait être sa condamnation ; le monde qu'elle conçoit diffère entièrement de notre monde, elle ne demande à ce dernier aucune preuve mais elle n'en craint aucune objection.

Les cosmogonies scientifiques modernes s'arrêtent à la nébuleuse. Mais il est impossible d'imaginer les mon-

' Nouvelle Monadologie.» p. 471-472.

des, la vie et rhomme sortant d'un nua^e de matière homogène. L'hypothèse qui place le point de départ dans les idées de l'intelligence et du bien, étonne moins le simple bon sens que l'hypothèse tirant la variété des choses et des êtres d'une masse première.

D'où provient, en outre, la nébuleuse elle-même ? De la collision, de la chute de corps célestes, assure-t-on. Le problème est reculé davantage, il n'est pas plus compliqué, quand on cherche l'origine des mondes qui furent quelque chose avant de se dissoudre dans l'état nébuleux.

Admet-on que ces mondes ont leurs antécédents dans une autre nébuleuse ? Le procès régressif devient indéfini, car l'idée de la nébuleuse ne porte rien en ellemême qui donne à cet état matériel un titre à être l'état premier. Accepte-t-on le procès indéfini, comme le faisaient les philosophes de l'antiquité qui composaient la vie du globe de passages alternatifs par l'unité et l'uniformité, par le développement d'une seule substance en laquelle préexistent toutes choses, comme le fait Spencer qui pare de noms nouveaux les théories anciennes ? On accepterait en même temps l'impossibilité logique, on violerait le principe de contradiction.

Il est donc rationnellement permis de regarder la nébuleuse comme un état initial relatif, de demander à des motifs moraux la détermination d'un état antécédent, d'un état réellement premier \ Avant l'existence de la nébuleuse, résultat d'une entière désorganisation, se place l'existence d'un système organisé, d'un monde primitif adapté à la justice et au bonheur des êtres 2.

' Principes de la nature.., 2"«« édit., t. Il, p. 194-197- 2 Nouvelle Monadologie... p. 474.

Page 1