IV. — LA PENSÉE
Une évolution, dont l'importance sera soulignée, se produit entre le point de départ et le point d'arrivée de la philosophie renouviériste. On peut aussi parler de révolution. La révolution a précédé l'évolution et l'a rendue possible.
1 Deuxième Essai.» i^e édit, p. XVIII ; 2^ édit., t III, p. 362. *^ Derniers Entretiens», p. 88.
Il y a dans la pensée de Charles Renouvier et dans sa progression trois grandes périodes, inégales comme durée et comme valeur, qui se succèdent en s'opposant Tune à l'autre, la première et la deuxième, en s'engendrant l'une l'autre, la deuxième et la troisième.
La première période est la période de recherche. Elle comprend les manuels et les articles de l'Encyclopédie. Renouvier veut établir la légitimité des affirmations contradictoires, de l'infini et du fini, de la liberté et du déterminisme. Toutes les théories sont vraies, toutes les thèses défendables. La contradiction ne doit pas arrêter le raisonnement, elle est au contraire un élément de la raison. On lit en tête du Manuel de Philosophie ancienne : « Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoiques, des athées ; mais leurs conclusions sont fausses parce que les principes opposés sont vrais aussi ». Il est naturel d'ailleurs, et même nécessaire, que les systèmes divers se contredisent ; le Manuel de Philosophie moderne déclare que « si nous ne pouvions contredire et nier, nous ne penserions pas » ^ Quelques pages plus loin il donne à cette gageure sa forme la plus extrême : « il faut repousser bien loin la vieille logique dont le principe est qu'une même chose ne peut pas être et n'être pas en même temps » ^.
Les Essais de Critique générale ^ la première série de l'Année Philosophique^ la Science de la morale^ la Critique Philosophique marquent la deuxième période. C'est la période logique. Le panthéisme hégélien n'est plus l'appui de l'esprit mais son danger, le contradictoire n'est plus l'être de la raison mais sa ruine, la juxtapo-
ï Manuel de Philosophie moderne,,, p. 38i. ' Manuel de Philosophie moderne,,, p. 388.
sition du oui et du non n'est plus la condition de la vérité mais sa négation. Renouvier a trouvé le principe fondamental de sa doctrine, le principe de contradiction, hier méconnu, maintenant et pour toujours souverain. Appliqué dans tous les domaines de la pensée, il sera d'abord le principe négatif qui sape les bases des antinomies considérées comme le dernier mot de la critique, il sera ensuite le principe positif qui, au travers des ruines, conduit à une nouvelle philosophie.
A la troisième période ressortissent V Esquisse d'une classification systématique^ la deuxième série de V Année Philosophique^ la deuxième édition des Principes de la Nature^ la Philosophie analytique de l'histoire^ les Dilemmes de la métaphysique pure, l'Histoire et solution des problèmes métaphysiques^ la Nouvelle Monadologiey le Personnalisme. C'est la période métaphysique. Celle-ci dépasse les bornes posées, dans la période logique, au savoir et à la croyance, mais ce sont les mêmes principes qui guident le chercheur dans un domaine plus large. Le mystère de la divinité, le problème du commencement du monde, la question du mal et de son origine, que les théories de la deuxième période laissaient hors de l'examen et déclaraient hors de la connaissance rationnelle, deviennent l'objet des théories de la troisième période.
M. Gabriel Séailles a parlé avec un dédain non dissimulé du théisme de Renouvier qu'il nomme « une autre philosophie » et qu'il sépare complètement, comme telle, de la philosophie critique et psychologique. L'erreur est si évidente qu'on est tenté d'en chercher la raison ailleurs que dans les raisons alléguées. . Renouvier reconnaissait certes la marche hardie qu'il avait opérée ; il en était assez conscient pour caractériser la philosophie de la troisième période par une désignation
propre : le Personnalisme. Mais, à réitérées fois, il a montré combien il unissait les conséquences théistes et les principes logiques de son système. Le faîte d'un édifice est autre que sa base, mais il est une partie de l'édifice.
Nettement religieuse ou simplement philosophique, à dater des Essais de Critique générale^ la pensée de Renouvier est une. A ce point une que si l'on peut parler de sa philosophie religieuse, il ne serait peut-être pas exact de parler de sa religion. Sa religion ne se comprendrait pas ou se comprendrait mal détachée de sa philosophie. Et la philosophie religieuse prolonge simplement les lignes de la philosophie pure. Fondée sur les mêmes axiomes, elle use des mêmes catégories pour orienter vers la vérité les mêmes consciences. Poussée par le besoin de répondre aux questions qui se multiplient derrière chaque solution, acceptant la réalité et les exigences de la croyance morale comme de la croyance scientifique, la philosophie de Renouvier franchit lentement les limites des philosophies ordinaires, et, sans abandonner un seul des résultats acquis, elle s'élève dans les régions où la métaphysique peut aussi prendre le nom de théologie.
Elle y entre, tout d'abord, pour étendre aux théologiens les critiques adressées aux logiciens et aux psychologues. Renouvier jette dans la dogmatique traditionnelle la clarté et la rigueur du principe de contradiction, et toute une refonte théologique en résulte. Les hypothèses fondées sur les notions platoniciennes, les explications des réalités premières, les investigations au-delà du connaissable, sont passées au crible d'une critique sévère, les unes rejetées, les autres tranformées. Mais si certains dogmes sont contradictoires, si certaines réponses sont vaines, la conscience et ses
devoirs, Tinjustice et ses misères, le mal et ses puissances, posent toujours leurs interrogations impératives ou anxieuses. N*y a-t-il que des dogmes illogiques, que des réponses illusoires ? Renouvier entreprend, au point de vue positif, Texamen des problèmes supra-terrestres et les résout par Taffirmation des réalités supra-humaines.
Nécessairement, puisque telle est la route suivie, il faut la parcourir au moins dans ses étapes importantes, pour saisir la valeur et la portée des conclusions formulées. Et Ton ne saurait approuver ou amender, exposer même la conception finale sans voir d'où elle jaillit et par quelles forces elle a été produite.
Avant d'aborder, « la philosophie religieuse de Charles Renouvier », il faut connaître quels sont les principes et quel est le pivot de sa philosophie proprement dite.