LE STYLE
L'énumération de ces titres de volume est d'une singulière monotonie, mais leur nombre est d'une singulière grandeur. Cette masse prodigieuse qui, si l'on ajoute aux livres proprement dits, les livres formés par les revues dont Renouvier est l'âme, atteint le chiffre de 86 ouvrages, est admirable de diversité et d'unité en même temps. Les mêmes pensées, les mêmes thèses, sans cesse reprises, approfondies, renouvelées, éclairées, démontrées pourrait-on dire pour un certain nombre d'entre elles, reçoivent des développements si riches, sont considérées à des points de vue si variés, sont étayées de façon si originale sur l'histoire et sur l'expérience, sur la morale et sur la logique, sur les sciences et sur la conscience, que les mêmes choses sont chaque fois des choses nouvelles.
Ce n'est ni par la magie des mots, ni par la grâce de la langue, que Renouvier produit cette impression. Son style décourage les dilettantes loin de les attirer. Ses adversaires, comme il fallait s'y attendre, et aussi les penseurs gagnés par ses idées, ont répété un reproche
Paris. F. Alcan. 1906.
semblable. A propos de la Science de la morale^ M. Darlu écrit : « C'est un ouvrage d'une lecture difficile qui se défend contre toute curiosité frivole » ^ M. Dauriac concède : « la rédaction en est pénible » \ Dans une discussion relative à la nature et à la portée des lois, Proudhon avait brutalement déclaré : « ce qui fait qu'à mon avis M. Renouvier ne sera jamais, malgré sa science, un vrai philosophe, c'est qu'il ne sait pas écrire ». Renouvier répond à ce paradoxe par un autre paradoxe : « Je croyais et je crois parfaitement qu'on peut être à la fois un vrai philosophe et savoir écrire, quoiqu'il me semble certain à consulter les faits, que tous ceux qui ont su écrire n'ont pas été de vrais philosophes et viceversa » ^. Et, aux critiques de tous, Renouvier répond, à des dates et dans des circonstances diverses, par ces belles déclarations : « Je veux être étudié, et n'eussè-je que trois lecteurs, n'en eussè-je qu'un, il faut que je dise ce que j'ai à dire, rien de plus, rien de moins, et que je rende ma pensée avec la même précision que je la conçois, et avec les abstractions sans lesquelles il n'y a pas de rigueur possible... ^ Qui nous délivrera de la clarté française si tout son mérite se réduit à l'ordre, à la modération, à l'observation du convenu et des convenances?... Il est une autre espèce de clarté dont la France autrefois se vantait. C'est la clarté des auteurs qui se comprennent toujours eux-mêmes, ne conviant le public à partager que des pensées suffisamment mûries et exactement communicables. On n'est jamais plus
' Revue de Métaphysique et de Morale», Janvier 1904, p. 1. * Bulletin de la Société française de philosophie». Février 1904, p. 26.
3 Deuxième Essai... 2» édît. t. II, p. 127-128. ^ Deuxième Essai», i^e édît., p. XVI ; 2e édit, t. III, p. 359.
près de cette qualité que lorsque, au jugement de certains, on parait la fuir. Car elle ne se rencontre pas avec la banalité... » K Dans les pages tombées de son Ht de maladie on retrouve cet aveu et cette fierté : « On a dit de moi que je ne savais pas écrire ma langue. Ce n'est pas tout à fait exact. Si embarrassée que soit ma phrase d'incidentes qui voudraient préciser la pensée, mon style ne manque ni de caractère, ni de force, ni d'originalité, il n'est pas amusant, je l'avoue, il n'a ni la grâce, ni le charme du style d'Anatole France ; je l'ai regretté plus que personne. Peut-être que les torts ne sont pas seulement de mon côté. La solidité de l'argument, la précision de la pensée sont aussi des qualités qui ne devraient pas passer inaperçues... » ^. En réalité, sous sa lourdeur et derrière son obscurité apparentes, le style du philosophe est d'une netteté mathématique. La lenteur de la phrase déploie pleinement la pensée, les incidentes en font saillir tous les reliefs, le mot abstrait ou dur est adéquat.