‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 70 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Une évolution s'est produite, une révolution même, a-t-il été dit, dans la pensée du philosophe. Après avoir essayé de l'indiquer dans les diverses questions examinées et dans les divers degrés parcourus, il convient d'exprimer l'admiration que l'on éprouve à suivre le déploiement d'une pensée, faite de rectitude et d'intégrité ; il convient d'ajouter que, dans notre époque où tend à s'établir un divorce entre la foi religieuse et le savoir expérimental, c'est un noble exemple que laisse l'honnête homme intellectuel qui s'appela Charles Renouvier. Dans les ouvrages successifs que sa main signe, sous les idées renouvelées que porte son cerveau, derrière les polémiques, les questions, les conclusions, on trouve une conscience qui erre, qui cherche la vérité, qui la découvre ; une conscience qui, partie du scepticisme avéré, traverse une sorte de conversion rationnelle, et aboutit à un théisme positif.

Renouvier n'a pas réclamé pour son théisme, il n*a pas voulu qu'on lui attribua « les qualités d'une religion ». Sa philosophie est la raison même, la raison toute simple et toute immense, analysée dans ses profondeurs, synthétisée dans ses conquêtes. « Une reli-

gion, expHque-t-il, demande autre chose. Une religion a besoin pour les vérités qu'elle annonce, d'une tradition et d'une révélation. Le christianisme, qui parallèlement aux principes de la civilisation rationnelle et de là philosophie, héritage de l'hellénisme, gouverne en grande partie l'âme des nations occidentales, beaucoup moins éloignées que les autres de la connaissance de la loi morale, le christianisme recourt à la grâce de Dieu pour suppléer à la justice dont il déclare l'homme incapable par soi. Il y a là un domaine de mystère et de foi, auquel la philosophie doit rester étrangère » K

Mais entrer dans ce domaine est essentiellement légitime. La philosophie peut être prolongée ; elle doit l'être même, à condition que les principes directeurs de toute investigation rationnelle ne soient ni contredits, ni oubliés.

« L'humanité en corps réclame une vérité morale rendue sensible aux âmes, des lois civiles justifiées, une sanction suprême donnée aux règles de la vie... Ce que ressentent tant de penseurs qui ont le sentiment des besoins moraux de l'âme humaine, c'est que le monde soufFre du manque de foi en une vérité transcendante M ^.

A côté des différences qu'indique Renouvier pour distinguer la philosophie et la religion, il y a cette autre différence que l'homme tout entier, esprit, conscience, cœur, est pénétré par là vérité religieuse, tandis que la prise de possession par la vérité philosophique est moins absolue ; on possède celle-ci et celle-là vous possède ; le philosophe se garde, le croyant se donne.

^ Le Personnalisme,» p. 223.

2 Philosophie analytique de F histoire,,, t. IV, p. 47^-472. Les mots seulignés le sont par Renouvier.

Renouvier est demeuré philosophe. Il a pensé, plus qu'il n'a vécu, les vérités religieuses de son système. Il y a, par exemple, peu de dogmatiques qui aient traduit avec autant de force que les Principes de la nature^ la Nouvelle Monadologie^ le Personnalisme, la portée du péché, rétendue indéfinie de ses conséquences. Mais le mal, fait à propos duquel le penseur construit la théorie des trois mondes, le mal est un fait extérieur à lui et qui n'oppresse pas son cœur. Membre de l'humanité mauvaise et responsable, il ne parait pas avoir souffert de sa propre culpabilité, avoir lutté pour s'affranchir. Peut-être est-ce là surtout la vraie raison qui l'empêche de sentir l'impuissance humaine, qui le laisse muet au lieu de le faire crier vers Dieu, vers son Dieu, le besoin du secours, qui explique l'isolement de ce Dieu loin de l'homme, la solitude de l'homme loin de ce Dieu, qui motive l'insuffisance du rôle laissé à l'action actuelle de Dieu dans la marche du monde et dans la vie des créatures.

Quand, de sa haute contemplation, le philosophe descend dans les réalités journalières, c'est pour la collectivité qu'il agit,, bien plus que pour lui-même. La « campagne pour l'inscription protestante » est menée, moins parce que Renouvier a trouvé, dans une église, l'adaptation individuelle et la traduction sociale des choses invisibles et seules vraies, parce que, dans un culte, il a reconnu l'adoration qui montait, spontanée, de son âme, mais principalement, pour que les cœurs hésitants devant l'asservissement du romanisme, et croyants cependant, s'élèvent vers la foi plus éclairée, vers la liberté de conscience plus digne. Dans les Derniers Entretiens^ dans le suprême examen de ce qu'il a voulu, de ce qu'il a rêvé, de ce qu'il a fait, Renouvier montre moins de satisfaction d'avoir fixé sa

croyance, que de déception d'avoir échoué dans son projet de rallier les libres penseurs ^ La déception est telle que Tauteur du Personnalisme se demande si, les circonstances étant ce qu'elles sont, sa philosophie ne pourrait pas devenir « une religion laïque, une religion d'intellectuels » ^. D'autres fois, au contraire, abordant de nouveau les points essentiels de la théologie, il sent que quelque chose manque à sa métaphysique, il s'excuse « de la pauvreté de ses paroles sur ces grands et terribles sujets dont il se sent accablé » ^.

Cela ne jette pas une ombre sur la sincérité, cela ne diminue pas d'un degré la fidélité de son adhésion au protestantisme. Jusqu'à la fin de son existence, il a maintenu son nom sur le registre électoral de l'église de Perpignan, se déclarant « heureux et honoré de cette charge » *. Avant de mourir il demande au pasteur de la paroisse de présider ses funérailles. Cela montre seulement que la croyance philosophique est une simple conviction, tandis que la croyance religieuse est aussi une vie.

D'ailleurs, ce qui importe dans la philosophie de Charles Renouvier, ce n'est point l'homme, malgré sa figure très pure de chercheur, ce ne sont pas les hésitations et les décisions, encore que celles-ci soient rigoureuses et celles-là instructives, les unes et les autres éminemment suggestives, ce ne sont pas même les résultats, quoiqu'ils soient les plus nets et les plus

' Derniers Entretiens.,, p. 102-104.

* Derniers Entretiens,,, p. io5.

3 Lettre inédite de Charles Renouvîer adressée à M. le professeur H. Bois. — Communiquée par M. H. Bois.

^ Lettre inédite de Charles Renouvier adressée à M. le pasteur. Araud. — Communiquée par M. Araud.

positifs que la raison théorique ait produits, ce qui importe c'est la méthode.

Avec la méthode néocriticiste on peut résoudre, en philosophie, des problèmes devant lesquels Renouvier s'arrête. Les études de M. F. Pillon et de M. H. Bois en particulier, ont rectifié et développé le renouviérisme. Avec la méthode néocriticiste on peut aller, en théologie, plus loin que Renouvier n'est allé. La gloire du philosophe est d'avoir fourni à l'esprit un puissant instrument pour pénétrer, pour défendre, ou pour conquérir la vérité.

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