LA TRINITÉ
Le défaut constant de la critique renouviériste relative à la personne du Christ, est de considérer le Christ selon la conception trinitaire. Et quoique cette conception soit celle des symboles de Nicée, de Constantinople, de Chalcédoine, celle du Moyen-Age, celle d'une grande partie des croyants modernes, elle n'est pas la seule conception, elle n'est ni la conception évangélique, ni la conception rationnelle.
Les arguments qui n'atteignent pas la christologie
bien comprise, portent tous contre la trinîté. La trinité est une greffe étrangère insérée dans le tronc évangélique. « La théorie religieuse des hypostases et ses différentes formes sont étrangères aux juifs palestiniens antérieurs à l'ère chrétienne. Cette théorie est d'origine judéo-alexandrine, et la métaphysique des hypostases elle-même est, dans le néoplatonisme alexandrin, d'origine purement grecque et platonicienne » K Philon emprunte à Platon les traits essentiels que reprendront les Pères de l'Église *. Il ne faut pas un grand effort pour découvrir l'analogie qui rapproche du Dieu platonicien, père des idées et premier principe, le Dieu chrétien, père du Fils et source de l'Esprit.
La philosophie paulinienne, remarque Renouvier, « encore toute messianique et consacrée aux questions morales du péché, de la rédemption, de la grâce et de la résurrection en Christ » *, s'est gardée des spéculations hypostatiques. L'épître aux Hébreux, l'évangile de Jean ouvrirent la voie à ce danger. Toutefois, ce n'est pas seulement dans les épîtres pauliniennes, comme l'indique le philosophe ^ c'est dans le Nouveau Testament tout entier, que se trouve explicitement exprimée la subordination du Christ, du Christ préexistant ou glorifié, à Dieu, que se trouve donc la première protestation contre les erreurs de la consubstantialité et de l'égalité, qui seront proclamées quelques siècles plus tard. Aussi expressément qu'ils affirment le caractère surnaturel du Christ, les témoins et les disciples affir-
• Philosophie analytique de V histoire.» t. Il, p. 289.
2 Histoire et solution des problèmes métaphysiques,,, p. i3o-i3i. ' Dilemmes de la métaphysique pure,,, p. 3o.
* Philosophie analytique de V histoire,., t. H, p. 435, 437. Année Philosophique,,, 1894, p. 5, 8.
ment l'inégalité formelle entre le Christ et Dieu. Le Dieu que le Christ enseigne à prier, le Dieu qu'il prie lui-même, demeure Dieu pour le Christ.
Dans le dogme trinitaire, le Christ possède, au contraire, les mêmes prérogatives que Dieu, avec le même degré d'intensité et de perfection dans chacun des attributs. Le Christ est éternel comme Dieu quoiqu'il soit son Fils, ce qui signifie sans doute, et conformément aux Écritures, qu'il a été créé par lui, à moins que cela ne signifie rien. Il est un avec lui, non pas moralement, mais ontologiquement, et cependant il est distinct de lui et existant par soi, si bien que le Christ peut mourir sans que Dieu soit atteint en son immutabilité. L'Esprit est un troisième être, de tout point égal aux deux premiers, inséparable d'eux quoique personnel, sans que l'on puisse définir le caractère et les fonctions propres qui concourent à former sa personnalité ^
C'est là un mystère, assurent les défenseurs de la tradition. Le mystère n'est pas le nom qui convient à cela, riposte le philosophe, cela c'est le pur inintelligible % c'est le contradictoire évident^, c'est la thèse systématiquement irrationnelle^. Le nom de « personne » a beau être donné aux trois termes de la trinité, la chose contredit le nom \ Chaque terme est contradictoire en luimême, et l'équation qui résume le dogme : i = 3, 3 = t, résume aussi l'impossible.
Sous peine donc de le voir entraîner avec lui dans l'incompréhensible, les croyances dont on veut le rendre solidaire, il faut rejeter le dogme de la trinité. Or, on
* Histoire et solution des problèmes métaphysiques,,, p. i54-i55.
2 Dilemmes de la métaphysique pure,., p. 204.
' Critique Philosophique... 1878, t. II, p. 3 1 3.
^ Histoire et solution des problèmes métaphysiques.., p. i55.
5 Nouvelle Monadologie... p. 36i.
peut garder le monothéisme sauf, respecter le principe de contradiction, demeurer dans le rationnel, et malgré cela, et à cause de cela revendiquer pour le Christ la divinité. La divinité du Christ se définit alors « non comme l'identité avec Dieu par consubstantiation, mais comme la participation aux attributs, ou sous quelque mode du genre de ceux dont le prophétisme juif s'était servi pour se représenter la personne du Messie dans le plan du monde, dès son origine (à la droite de Dieu, en termes symboliques usités) » ^ Cette doctrine est celle qu'une exégèse affranchie des préjugés traditionnels et philosophiques, trouve dans les évangiles et dans les épîtres. <c Cette doctrine, déclare Reqouvier, est logiquement défendable '^. »
ni. — SON AVENIR
Le christianisme est une religion, non une philosophie. En tant que religion, il suppose une tradition et une révélation, lesquelles, par nature, demeurent fixes. 11 suppose aussi une conception théologique et une conception morale, systématisant cette tradition et cette révélation, et susceptibles de variation, de développement, de perfectionnement. Le philosophe qui envisage seulement la doctrine fondée sur la foi, non la foi en son essence, peut parler de christianisme progressif.
Le progrès premier et, pourrait-on dire, le progrès
* Histoire et solution des problèmes métaphysigues», p. 154.
* Histoire et solution des problèmes métaphysiques,*, p. 154.
séiil exigible du christianisme, consisterait à répudier les additions irrationnelles ajoutées aux croyances évangéliques par la métaphysique des Pères de l'Eglise sanctionnée dans les formules des conciles. Renouvier énumère les thèses successives qu'il juge injustifiées, et dont l'abandon, sans être un appauvrissement pour la foi, serait pour la raison une victoire ^
1. La théologie des hypostases qui, venue de la métaphysique réaliste, tend à faire passer de l'idée de création à ridée d'émanation.
Il a été reconnu déjà que cette théologie de l'être en soi, de l'unité indivisible dans la diversité distincte, de la personnalité concrète dans l'abstraite consubstantialité est une doctrine parasite ; elle est montée dans le sol de la tradition mais ses racines ne sont point dans l'évangile.
2. La contradiction entre l'absoluité de Dieu et sa relativité comme créateur du monde, entre ses attributs infinis et la réalité.
L'anthropomorphisme réel et conséquent a paru la conception vraiment logique, seule compréhensible de la personne divine. La contradiction que rappelle Renouvier, comme toute autre contradiction, ne saurait dominer la pensée religieuse.
3. Le mystère entendu comme une vérité non révélée, et qui ne doit pas être révélée, mais qu'il faut croire.
Une religion dont la méthode est le libre examen, non-seulement cède à cette exigence mais l'impose ellemême. Cependant l'accord avec le néocriticisme varie ; la qualification péjorative de mystère est appliquée à certaines doctrines, nettement définies, qu'il est possi-
' Philosophie analytique de Vhistoire.,, t. IV, p. 754-755.
ble d'entendre sans contradiction ; Taccord s'est produit à propos de la trinité et s'est rompu à propos de la préexistence.
4. Le péché originel défini comme une désobéissance à la simple volonté de Dieu, sans intervention de la loi morale et sans violation de cette loi.
II est facile de faire du péché originel, comme le veut Renouvier, une transgression de la loi morale, et de lui garder, comme le rapporte Técrivaiii biblique, le caractère d'une désobéissance à la volonté de Dieu. II est facile et il est nécessaire d'unir ces deux aspects. D'une part, si l'on admet l'existence de Dieu, on admet aussi que la volonté de Dieu ne saurait pas ne pas être conforme à la loi morale; d'autre part, la loi morale n'est pas indépendante de Dieu ; Dieu est l'auteur. Dieu est l'acteur de la loi morale ; l'ordre de la loi morale est l'ordre même de Dieu. Somme toute, la manière de se représenter le péché originel est secondaire, et elle peut différer sans désunir ; le christianisme et le néocriticisme croient tous deux à la réalité du péché originel, au fait de la chute corruptrice, et cela est autrement important.
5. La condamnation des humains à une peine éternelle, avant qu'ils se soient déterminés personnellement.
La conscience et l'évangile tiennent le même langage que la raison. Les textes indiquent un jugement pour chacun selon ses œuvres ; ils permettent, en outre, de conclure que la condamnation éternelle du méchant est l'éternelle séparation d'avec Dieu, c'est-à-dire l'anéantissement loin du Vivant qui est la source de la vie. La justice de Dieu ne s'exerce pas aux dépens de l'amour, l'amour de Dieu ne se réalise pas en dépit de la justice.
6. La notion du sacrifice dans le sens de substitution. L'explication apportée précédemment donne au sacri-
fice du Christ le sens d'un acte de solidarité morale, de charité infinie, et laisse à la scolastique le sens que la scolastique a consacré.
7. L'institution de rites ayant une vertu occulte, le magistère divin conféré à des hommes, le droit de ces hommes de commander aux consciences.
Opus operatum et infaillibilité n'ont rien de spécifiquement chrétien, tout au contraire. Ils dominent une partie du christianisme, mais c'est malgré les affirmations opposées des disciples et des apôtres du Christ, malgré l'enseignement du Christ lui-même. Le renouviérisme répète la protestation qu'une autre partie du christianisme, il y a des siècles, a fait retentir.
La similitude des doctrines n'est que superficielle quand elle se résume dans le rejet de certaines erreurs. Un accord négatif ne suffit pas à fonder une parenté réelle. Obligé, devant certaines croyances, de formuler un non possum^ le penseur est obligé, s'il prend au sérieux les réalités morales, d'aboutir à certaines affirmations. Celles-ci rapprochent étroitement le christianisme et la philosophie, et, à ce point de vue positif, la philosophie s'appelle « philosophie du christianisme. »
« La philosophie du christianisme, dit Renouvier, si nous la prenons renfermée dans sa substance, pose les six points suivants :
1. Dieu un et doué de personnalité, créateur du monde de rien ; 2. le monde créé bon ; 3. l'homme pécheur, violateur de la loi ; 4. la nature corrompue par l'effet delà chute originelle; 5. l'humanité rendue par le péché incapable de justice ; 6. la promesse de la réintégration de l'humanité dans le bien » ^
* Philosophie analytique de F histoire.,, t. IV, p. 756.
Ailleurs le philosophe donne une liste analogue dont les points complémentaires portent sur le fait de la réintégration. « Les grandes lignes de la philosophie chrétienne s^appellent la personne de Dieu, la création du monde, la liberté de l'homme, sa chute, la corruption de la nature par le péché, la résurrection, le jugement et le salut » ^
Ces bases fondamentales offrent à la spéculation une ferme et sûre assise ; elles l'offrent pareillement à la foi; c'est une vraie religion que la doctrine dont Renouvier énumère les thèses capitales. On peut la trouver incomplète, et elle Test. On peut, ainsi qu'il a été fait, l'enrichir d'une autre thèse religieuse essentielle, la thèse du surnaturel logiquement compris, de l'action divine s'exerçant, conformément aux lois établies, dans les différents domaines de l'être et de la vie. On peut tirer de cette thèse fertile ses multiples conséquences : la christologie transposée, la révélation possible, la prière exaucée. Il n'en est pas moins vrai que le renouviérisme, à force de logique, a rejoint les postulats primordiaux de la foi.
Le philosophe est conscient de cette harmonie. Il conclut l'exposé de sa Nouvelle Monadologie en constatant que « la philosophie de cette monadologie et la philosophie chrétienne ont les mêmes fondements d'ordre rationnel » •. « Une logique que rien n'arrête est la raison même » ^ avait-il écrit au commencement de son œuvre ; il a suivi ce principe, obéi à cette maxime, même quand il fallait rectifier les thèses anciennes, et déplacer les bornes posées auparavant.
' Nouvelle Monadologie,., p. 534.
^ Nouvelle Monadologie.,, p. 534.
3 Premier Essai.,, \^' édit., p. xii ; 2"»^ édit., t I, p. xvii.
Ayant expérimenté la souplesse et la force, la simpHcîté et la vérité de sa méthode, Renouvier la croit destinée à élucider, dans Tavenir, les questions qui divisent les esprits. « Le principe de contradiction appliqué dans sa rigueur et dans toute sa portée, le principe de relativité, la méthode phénoméniste alliée avec la croyance aux lois intellectuelles et aux lois morales qui régissent le monde... pourraient être pour la philosophie chrétienne une voie d'affranchissement » ^ Il faut reconnaître que la théologie, qui est toujours une philosophie de la religion, et la philosophie, qui est souvent une religion naturelle, ne sauraient pas user de méthodes différentes pour saisir la vérité divine ou la vérité humaine, c'est-à-dire la même vérité dans sa richesse insoupçonnée. Et comme se contredire c'est cesser de penser justement, cesser de chercher valablement, éviter de se contredire est la grande règle pratique et le principe de contradiction est le grand principe théorique.
Si la théologie de l'avenir se tenait résolument dans cette voie, renonçant à maintenir des traditions antirationnelles, si la philosophie de l'avenir s'avançait résolument dans cette voie, renonçant à opposer des partipris injustifiés, « le vieux problème de la conciliation de la raison et de la foi, cesserait définitivement d'être débattu, non plus par lassitude, mais parce que l'unique motif qu'il avait de se poser, c'est que ses termes étaient contradictoires. Et il n'y aurait plus contradiction » *.
* Nouvelle Monadologie^, p. 535.
' Nouvelle Monadologie,., p. 535.