‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 8 sur 70 · L — LA CROYANCE · texte numérisé non relu

L — LA CROYANCE

Parlant de son évolution personnelle, Renouvier affirme que ses réflexions ultérieures ont corroboré ses opinions premières relatives à la croyance, à son rôle immense et insoupçonné. « Sous ce mot croyance, il faut comprendre l'effet des causes réunies qui inclinent les habitudes mentales dans un milieu quelconque, et celui du tempérament individuel qui porte un penseur à être affecté en un sens de préférence à un autre, et l'action réfléchie par laquelle il se dirige vers telles ou telles affirmations, à travers les données de l'expérience et les acquisitions de l'étude » ^ Il n'est pas d'effort, pas de privilège de perception et de raison qui nous mette au-dessus d'elle. Elle règne dans les conséquences des doctrines et dans leurs parties secondaires, nul ne le conteste ; elle règne également, et trop peu y prêtent attention, dans ce que les doctrines ont de fondamental et de plus profond. Principes premiers et faits primitifs sont tantôt niés, tantôt affirmés, tout comme le sont les hypothèses qu'ils supportent. La croyance règne là même où chaque doctrine prétend atteindre ou donner la certitude.

Les sciences, les sciences exactes comme les sciences naturelles, sont soumises à la règle qui régit les autres connaissances ; elles reposent elles aussi et

* Critique Philosophique,,, 1878, t. II, p. 277 : les labyrinthes de la métaphysique.

entièrement sur la croyance. Elles ne discutent, en effet, ni leurs points de départ, ni leurs données essentielles ; elles acceptent les uns et les autres. « Chaque science particulière est une construction élevée sur un choix convenable d'hypothèses. L'on peut, en ayant égard aux réalités pratiques, observer que rien au monde n'est mieux ni autrement fondé, et que cela suffit : alors chaque science est une construction élevée sur un choix convenable de représentations accompagnées de croyance » ^. Si les géomètres, les physiciens, les astronomes aboutissent à des résultats concordants, tandis que les divergences vont jusqu'à l'opposition absolue dans les résultats atteints par les moralistes ou les philosophes, cela vient simplement de ce que ceux-ci examinent et débattent les notions premières des problèmes traités, tandis que ceux-là prennent, comme bases, des notions premières semblables qu'ils n'examinent ni ne débattent.

Par suite, chaque science vraie est une science particulière et limitée. « Le public a l'habitude de confondre sous le nom de Science, toutes les sciences possibles, si diverses en certitudes et en procédés, puis, dans chaque science particulière, l'acquis certain avec Tacquis très probable, et celui-ci avec le moins probable et avec l'amas litigieux des faits et explications courantes^... Le progrès réel des sciences a exalté l'imagination. On a pris l'habitude de donner aux sciences expérimentales faites ou à faire un nom absolu : la Science. Ce terme, cette fiction, ce curieux produit de métaphysique réaliste est devenu le support d'une espèce de messianisme matérialiste. Mais il n'existe pas telle chose que la

• Critique Philosophique,» i885, t. I, page 109.

* Critique Philosophique.., 1873, t I. p. 233.

science, au sens universel du mot» *. La Science qu'invoquent de remarquables ignorants est un mot vide ; il n'y a que des sciences, et chaque science ne peut remplir sa tâche qu'au moyen de postulats primordiaux.

C'est donc un leurre de chercher, c'est un plus grand leurre d'être persuadé que l'on a trouvé un aliquid inconcussuniy indubitable et indiscutable, pour édifier notre connaissance. « Quelque vérité, quelque rapport que j'entreprenne d'expliquer, de prouver, je suis contraint de proposer d'autres rapports que je n'explique pas »^. Il n'y a ni démonstration, ni théorie, ni raisonnement, ni recherche, ni idée qui n'impliquent la croyance ; il faut croire si Ton veut penser.

Que faut-il croire ? Croyant qu'elle sait ou sachant qu'elle croit, la pensée se heurte à des contradictions. Elle cherche en vain une issue, les contradictions sont partout. Ainsi, dans sa réflexion, l'esprit a conscience de son unité, et, en même temps, il saisit en lui la succession ou la simultanéité d'états multiples et dissemblables. L'esprit est-il unité ou pluralité? 11 croit qu'il veut, qu'il choisit, qu'il se détermine, et, en même temps, il distingue les motifs qui le poussent, les causes de ses actions. L'esprit est-il libre ou déterminé? Hors de l'esprit c'est l'infini qui se déroule ; le monde extérieur apparaît comme sans limites dans sa durée, sans bornes dans son étendue, et, en même temps, l'esprit ne saisit que des objets d'étendue précise, des faits de durée déterminée, l'esprit ne saisit que le fini. La réalité estelle finie ou infinie ?

Que faut-il croire ? Tout, répondait la première philosophie de Renouvier ; l'infini et le fini, la liberté et le

^ Premier Essai,.. V'^ édit, p. 1 ; 2^ édit, 1. 1, p. 1.

déterminisme, l'unité et la pluralité, tout est vrai. Il faut croire même le contradictoire.

Page 1