II. ^ LA LOGIQUE
Les Essais de Critique générale commencent une longue protestation contre cette possibilité, une démonstration patiente et apodictique de son absurdité. Que faut-il croire ? Ce qui est logique, répond la véritable philosophie de Renouvier. Tandis que d'autres philosophies trouvent légitime que la métaphysique transcendante s'élève au-dessus de l'ordinaire logique, la logique devient dans le néocriticisme la condition sinegua non de la recherche de la vérité. « Une logique que rien n'arrête est la raison même ; elle simplifie tout, elle fait tout comprendre, et l'incompréhensible comme tel »*.
La philosophie a souvent erré de chimère en chimère, raillée et méritant de l'être, considérée par beaucoup comme un stérile jeu de Tesprit. Renouvier le constate dans ces mots surprenants quand on les sait écrits vingt trois siècles après Socrate et Platon, mais qui renferment moins de dédain que de mélancolie : « C'est à peine si la philosophie existe encore » '^. Et cela vient de ce que la philosophie n'a pas été toujours guidée par la logique. Désormais le penseur doit se détourner de « cette ancienne métaphysique dont les poursuivants
I Premier Essai... \^ édit., p. XII ; 2^ édit, t. I, p. XVII. * Premier Essai... i^i- édit. p. VI ; 2^ édit., 1. 1, p. XI.
pénètrent la substance, mesurent Tinfini, affirment les contradictions et ne se croient pas tenus d'entendre leurs propres hypothèses » '. Une critique de la connaissance, qui ne sera plus indulgente comme le mysticisme mais deviendra rigoureuse comme la science, qui sera, selon l'expression de Renouvier : « Tesprit même de la science »^, rendra à la philosophie sa puissance et sa dignité. Or il semble que Theure a sonné pour une telle réforme, que « le temps est venu d'énoncer à nouveau les problèmes, d'en éclairer les termes, en commençant par les premiers, et de ramener les esprits au fond de cette mine de la vérité rationnelle qui peut bien paraître épuisée, mais qui n'a jamais été régulièrement exploitée »^
Ces paroles sont comme un écho lointain d'autres paroles qui avaient retenti en Allemagne, plus d'un siècle auparavant. Emmanuel Kant inaugurait par une remarque analogue sa Critique de la raison pure : « la méthode suivie jusqu'ici n'a été qu'un pur tâtonnement » ^. Le philosophe français rend ce qu'il doit au philosophe allemand ; il se proclame son disciple ; il est toutefois un disciple singulièrement indépendant, et s'il s'attache à son maître c'est pour recommencer son œuvre. « Je continue Kant... mon ambition serait de poursuivre en France l'œuvre de la critique manquée en Allemagne ^ ».
Le jugement est sévère et la prétention est d'une téméraire hardiesse. Tous deux résultent d'un long tra-
> Premier Essai.» \^ édît., p. VI ; 2^ édit., t I, p. X. Nouvelle Monadologie,., p. 255-256.
* Premier Essai.., i^ édît, p. VI ; 2^ édit, t I, p. X.
3 Premier Essai... i^c édit, p. VIII; 2c édit, t I, p. XII.
* Critique de la raison pure». Préface.
» Premier Essai... \^^ édit., p. X, 2c édit., t. I, p. XV.
vail intérieur. Obsédé par les contradictions partout présentes dans les systèmes de tous les penseurs et de tous les âges, ces contradictions auxquelles sous le nom d'antinomies s'arrête le magnifique labeur du penseur de Kœnigsberg, ces contradictions qui jaillissent, semble-t-il, de l'activité même de la raison et jalonnent sa route, Renouvier voit se préciser, impérieux et inéluctable, un dilemme qu'auparavant il ne soupçonnait pas : ou bien poursuivre désespérément la conciliation des contradictoires, ou bien obéir fidèlement au principe de contradiction. « Mon effort spéculatif a été constamment dirigé sur ce principe » *, dit le philosophe, et il révèle combien peu l'avait satisfait sa philosophie première, quel trouble et quel désir le tourmentaient tandis que, après avoir d'abord reçu les solutions usuelles, il tendait vers une autre solution, vers une solution réelle des questions posées ^. Car, est-ce avoir une solution réelle du problème cosmologique, par exemple, que de s'en tenir aux antinomies kantiennes, d'affirmer simultanément que le monde est limité et que le monde n'est pas limité, que le monde a commencé et que le monde n'a pas commencé, que la matière est composée d'éléments indivisibles et que la matière est composée d'éléments divisibles ? La moindre condition à exiger d'un philosophe c'est qu'il s'entende lui-même. Et s'entend-on vraiment si l'on met la contradiction dans son esprit et dans leâ choses ?
Dans la spéculation de Kant relative au mondé,
■ Premier EssaL. \^ édit, p. XI, 2e édit., t. I, p. XVII.
* Critique Philosophique,» 1878, t. II : les labyrinthes de la metaphysique, p. 273 et s.,3o5 et s., 377 et s.
Esquisse dune classification systématique des doctrines philosophiques.,, t II, appendice.
Philosophie analytique de F histoire... t. IV, p. 433 et s.
sommes-nous vraiment contraints de subir les antinomies ? Avons-nous d*aussi bonnes raisons pour soutenir la thèse et l'aiitithèse ? « Avons-nous d'aussi bonnes raisons de supposer que le dénombrement imaginable des choses tant passées qu'actuelles, répond à des nombres sans fin, quoique ces choses soient ou aient été données, que de penser que toutes choses données ont numériquement un terme» K