CHAPITRE IV
DE L'OUGIHK DK L'AMS SUMAUIE.
Lea dlvera Bystèmea tf leurs partlMUM.
855. De tout temps, l'origine de l'àme humaine a été l'objet de vives controverses, et même quelques Pères croyaient que cette question est entourée de ténèbres impénétrables. On peut toutefois ranger en trois classes les diverses opinions qui ont trouvé des défenseurs dans le cours des dècles. A ta première classe appartiennent celles qui sont nées des formes si variées du panthéisme. Ces opinions s'accordent bien en ce que toutes font émaner i'àme de la substance même de Dieu ; mais pour tout le reste elles sont très-variées comme l'erreur qui les a fait naître. Tantôt on déclare sans détours que l'àme est une parcelle de Dieu, tantdt qu'elle est un écoulement de la substance divine, tantôt enfia on voit en elle une individuation ou un phénomène de l'être même de Dieu, selon qu'on regarde le premier principe de toutes choses ou avec les matérialistes comme corporel ou bien comme spirituel, ou enfin comme l'indifférence de toutes les choses disUnctes. Nous rangeons dans la seconde classe tes opinions d'après lesquelles les âmes procèdent, comme les corps, de la substance des parents par le moyen de la géoération. Elles sont au nombre de deux. L'une veut que la propagation de
1S3 DE L'ORIGINE DE L'ABfE HUMAINE,
l'homme se fasse, sous tout rapport, comme celle des substances Daturelles. La force plastique inhérente à la semence corporelle ayant organisé cette dernière, l'âme se forme, par le concours des forces de la nature, lorsque l'embryon vient à être animé. Dans l'autre opinion, au contraire, on attribue h l'esprit comme tel une influence spéciale sur la génération. Dans les substances naturelles aussi l'&me a une certaine part à la génération ; car elle est le principe de toute activité, et la force plastique ne peut se trouver dans la semence que parce que celle-ci est le produit d'un corps vivant. Mais pour la génération de l'homme on prétend que l'&me intervient avec son activité non-seulement en tant qu'elle anime le corps , mais encore en tant qu'elle est un principe immatériel, et qu'elle met dans la semence corporelle un élément spirituel. Parmi les savants qui ont embrassé cette opinion, quelques-uns se contentaient de faire comprendre la manière dont l'esprit se communique en le comparant à la lumière qui en allume plusieurs sans être diminuée ou changée en elle-même ' . D'autres , toutefois, ont recours à des explications plus précises. La substance spirituelle , disent-ils , contient également une certaine matière, mais qui ditfëre de celle des corps ; il est donc possible qu'elle produise une semence qui lui soit exclusivement propre, et que cette semence spirituelle s'unisse dans la génération à la semence corporelle. Telle est, comme
■ Est et alius modus dicendi, quod animarum prodactio est per traductionem ex anima sicut caro ex carae ; et sicut ab una candela acceoduntur multa;, sic ab anima per sui multlplicationem absque diminutione vivificantur multa corpora, et de hoc aliquando dubitaverunt cathulici tractatorea et Augtistinus maxime. (S. BoDa^., in lib. Il, diat. ivui, a. 2, q. 3.)
D'autres se servaient de l'image d'une étincelle, image à laquelle on est revenu de nos jours : Alii cœlitus missas corporibus infondi affirmaveruQt, alii ex traduce, alii ex coïtu masculino et feminino gigni ïeluti ex ferro et lapide adinvicem concussis fayilla eicutitur; (Hugo Ether. ûeanmanm regrei&i, lib. Il, c. 2t. Bibl. aiaï., t. XXI.) — Cf; Gregj Njsa., as atdna, c. t.
liiMzeobvGoOglc
DE L'miGlNE DB L'ANE HUMAINE. 1S3
nous le verrons plus loin, l'opinion que saint Augustin, sans la rendre sienne, n'osait pas rejeter. Ces deux opinions sontappelées tantdt traducianisme, tantàtgénératianisme; cependant quelques auteurs n'appliquent ce dernier nom qu'à la seconde opinion, réservant le nom de traducianisme à la première qui est plus matérialistique.
856. La troisième classe forme les opinions qui font commencer l'Ame humaine, non par génération, mais par création. Il y en a eacore plusieurs. Aviceane et d'autres philosophes arabes' attribuaient l'origine de l'Ame humaine à l'action créatrice continuée de l'Ange qui met en mouvement la sphère céleste la plus basse, en sorte que, comme le ciel influe sur la formation du corps , cet esprit produirait l'âme. Nous disions : « h l'action créatrice continuée, » car, selon ces philosophes, l'homme et tous les corps ont été créés dès le principe par les Anges. Us croyaient qu'il répugnait A la simplicité et à l'unité divines de créer brâu* coup de choses ; aussi n'attribuaient-ils A l'activité de Diea que la création de l'Ange le plus parfait. Celui-ci aurait produit, en connaissant le principe suprême, un autre esprit moins parfait, et, en se connaissant lui-mémç, la sphère céleste qu'il meut. Ainsi on constituait un Ange cause d'un autre Ange, et l'on regardait le dernier des Anges comme le créateur de la nature et de l'homme. Mais de même que, selon ce système, la simplicité divine ne permet pas A Dieu de créer beaucoup de choses , de même son immutabilité s'oppose à ce qu'il crée toujours de nouveau. Par conséquent , l'Ange qui aurait créé le monde sublanaire devait produire sans cesse dans la génération les Ames humaines ; toutefois non les âmes humaines seules, mais encore les âmes animales et même toutes les formes substantielles '. Car ces mêmes philosophes croyaient que les forces de la
' Deintell., cap. IV, dist. 111. — Cf. L»ô. de cousis, prop. 5. * Cf. S. Tbom., in lib. Il, dist. xriii, q. 2, a. S. — S. BooaT;> locctt.
IflA DE L'ORIGINE DE L'AHE HUUAIHE.
nature préparent seulement la matière, mais qu'un être su* périeur crée les formes (n' 78). Enfin ce même Ange étùt aussi pour eux Vtntelleclus separatus qui engendre dans notre intelligence les fonnes intelligibles (n" 53).
857. Dans ce système, comme on voit, se trouvent combinées les idées de Platon et celles d'Aristotâ. On admet avec Aristote autant d'Anges ou d'intelligences qa'il y a de sphères célestes mues par eux ; mais, pour déterminer d'une manière plus précise l'origine de ces Anges el leur influence sur ce monde que nous habitons, on a recours h. la théorie de Platon sur les idées. Et , quoique ces philosophes arabes parlent de la création, peut-être même avec l'intention d'en maintenir la notion véritable, cependant l'affinité intime de leur système avec la théorie pan< théistique de l'émanation est manifeste. D'ailleurs, on ne peut nier qu'en général la théorie platonicienne ait de tout temps prêté la main k ces spéculations panthéistiques. Néanmoins, en ce qui concerne notre question relative au2 âmes, on doit reconnaître qu'en défendant avec netteté et avec un zèle infatigable la véritable immortalité , c'estàdire la durée individuelle de l'âme après la mort^ Platon a écarté la conséquence la plus pernicieuse qui découle de la philosophie panthéistique. 11 faut avouer, toutefois, que cette vérité même est encore défigurée dans ,son système par sa doctrine sur la métempsycose ou la migration des âmes. Presque les mêmes observations s'appliquent àAristote. n enseigne et prouve solidement, comme nous l'avons vu, la différence essentielle de l'esprit humain d'ivec le principe vital des substances naturelles, et de ce que l'esprit est libre de la matière ou immatériel, il conclut son immortalité*. Mais, en une autre occasion, il s'exprime d'une manière qui permet de douter qu'il ait connu cette vérité avec
■ De anùna, lib. III, c. 3, seqq. — Cf. Setaph., lib. XJI (al. XI), c. 3. —Eihic.,\ih.X, c. 7 et 8. — De gênerai, amm., lib. II, c 3.
nS L'ORraiNE DE L'AHB HUHAinB. 1«6
une pleine certitude*. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on trouve chez lui des traces de la métempsycose, et les scolastiques disent avec raison que cette opinion découle nécessairement de sa doctrine sur l'éternité du monde. En efFet, si le monde, et le monde tel qu'il est, existe de toute éternité, comme le soutient Âristote, les &mes doivent ou périr & la mort ou bien s'unir toujours de nouveau h d'autres corps -, autrement il existerait un nombre infini d'âmes séparées, et ce nombre infini d'êtres existant tous à la fois, déjà absurde en soi, serait encore augmenté tous les jours'. Aussi ne trouve-ton rien, dans les œuvres d'Aristote, sur l'origine de l'esprit humain, si ce n'est ces paroles connues qu'il vient du dehors. Ces paroles disent clairement que l'&me humaine n'émane pas des parents. Aristote se pose, en effet, cette question si les &mes se forment dans la matière, c'est-à-dire, selon lui, dans la semence féminine, ou bien si elles viennent en celle-ci avec la semence masculine, et, dans cette dernière hypothèse, si elles se forment dans cette semence même ou si elles viennent du dehors (ôôpotOBv) pour s'unir à elle. C'est cette dernière opinion que soutient Âristote; toutefois il ajoute que «l'&me TÙsonnable seule, étant quelque chose de divin, vient du dehors, » insinuant ainsi que cette àme avait déjà l'existence avant la génération. Si les autres âmes ni ne viennent ni même ne peuvent venir du dehors, la raison en est, d'après le Stagirite, qu'elles ne pouvaient pas exister d^à auparavant. En effet, èomme ces âmes ne se
■ Sur ce point, on a beaucoup disputé, surtout au commencement du seinëme siècle. Cf. Suarez, de tmima, lib. I, e. 11. — Theoloçit àer Vorzeit, dernier volume, n. 94,
* Si generatio hominum est sempitema, oportet inflnita corpora humana generari et corrumpi secundum totum temporis decursum. \iit ergo oportebit dicerc, animas prseistitisse actu infinitas, si ^dgulœ animœ singulis corporibus uninntur, aut oportebit dicere, si aiiim2e suot finite, quad eœdem uniuntur nunc bis nunc iUis corporibus. (S. Thom., Contr. G«nt., lib. U, c. 83, d. 10.)
ftW DE LVHUOINE DE L'AUE HDMAINE.
formeot que pour être Vacte du corps, il n'est pas moins impossible qu'elles existent sans le corps qu'il n'est impossible h un homme de [marcher sans pieds ni jambes. L'&me raisonDabte seule vient du dehors , parce qu'elle a une réalité indépendante de celle du corps'. Néanmoins Aristote enseigne, en un autre endroit, que toute forme substantielle ne se forme qu^avec l'être dont elle 'est la forme ; ce qui, toutefois, n'empêche nullement, suivant lui, que certaines formes continuent d'exister après la dissolution de cet être, tùnsi qu'il faut l'admettre pour l'esprit humain *. n est vrai que plusieurs savants ' se sont efforcés de mettre d'accord ce dernier passage avec celui que nous avons examiné plus haut; cependant nous voyons plutôt, ce semble, se confirmer ici l'observation que font d'autres, savoir, qu'en soutenant l'éternité du monde Aristote a été entraîné non-seulement à admettre d'autres erreurs , mais encore & être peu ferme et peu d'accord avec lui-même dans la profession de doctrines très-exactes *.
' 'Oti {ilv totvuv oS;^ oldv n itdam tefwicéffitiy, ^ttitféy loriv Ix tûv TOto^TMV. 'Oaon fâf jottv àf/ài ^ ivif^iM vuiiaTUti), $>pkov 8ti •miwn éini nù|jiaTO< iSûvuxov fmâp'fttv oTov ^Sf^iv dfviu tcoSûv ' &vn xoX OijpaSiv itaUvai ÂSûvaTOV. OStc jitp ainiti xnS' iauT^; ttoiîvai oTôv ■et é^tDptiTTDUC ojjoaf, but' h oû|i.aTt (tcijvai. Th -jiia aiciofLit mplt- TMjMC )iiTCi6eEikXaâvr,( ttJï xpD^ï (^ittC]. AttniTcit Si tov voûv (xiivov BApuCn imiaiJvcEi xal Siïtni etvai piôvov. (KSlv yif «Ùtoù tÎ] hspfiU} xatvuvit ou[u[Tix^ iiifjtut. (De gênerai, antm., lib. TI, c. 3.)
*Wl il xbI &«Ttp<iv TI âitO(i^VEt, ntnntov. 'Ë7t' itimi ^ipoidlv xhXûii ■ otiw, it *i ■jiwx^ •roioùtov, [*j) xSo« àXX' i vtwi;. (Jfefapft., lib, XII («1. XI), c. 3.)
* Toletas, in ArUt., lib. [II, deanfma, cap. B, q. IS.
* Hinc orU fuit inconstantia in verissimia opiniouibus : quod
mllQituin((na^itudiDevel numéro] ait impossibiie, et quod anima rationaliB inceperit cum corporibus et post mortum non iterum rcdeat ad cormptibilia et mortalia corpora. Si enim mundus fuit ab otemo et anims sunt immortales; ergo jam fuenint products adeoq[ue dantur de facto infloitce anime ; vel s\ solum sunt finits, ergo esdem anime post mortem corporis redeunt inSnitis Ticibos ad corpora; ergo anime rationales non incipiunt cum corporibus sed
DE L'OBlGDfE I» L'AME HUMAINE. 1«7
858. L'erreur d'OrigèDe, connue sous le nom depréexïstentiaDisme, était également née de la philosophie de Platon. D'après le docteur alexandrin, Dieu n'avait créé au commencement que des êtres spirituels, parfaits sous tout rapport. Mais, nn grand nombre d'entre eux ayant péché. Dieu créa le monde des corps pour unir les esprits déchus à des corps d'une matière subtile ou plus ou moins grossière, selon le degré de leur culpabilité. Tandis donc que, selon Origène, les esprits célestes demeurent en des corps plus ou moins éthérés, les esprits damnés auraient reçu des corps froids et ténébreux, et l'homme formerait le milieu entre les uns et les autres '. Ce mythe a été énergiquement combattu par les Pères de l'Église comme une erreur grossière, même avant qu'il eût été ^ppé d'anathème par le deuxième concile de Constantinopie *. 11 faut remarquer, toutefois, qu'Origène ne regarde pas les Ames comme éternelles ou, selon l'expression de Platon, comme sans commencement, et qu'il ne parle pas d'une manière équivoque de leur origine divine, mais il enseigne eipressémeat que Dieu les a créées dans le temps.
859. Nous sommes ainsi amenés & la dernière des opinions qui ont été soutenues sur cette question. Elle enseigne que l'Ame humaine est créée par Dieu, mais seulement au moment où elle est unie au corps. Afin d'exclure encore plus nettement l'idée d'une préexistence et de mieux approprier le langage à la relation de l'Ame avec le corps, on se sert encore, pour exprimer la doctrine qu'il s'agit de dé-
antc eraot ; ergo redeundum est ad Platonicas et P^tfaagoricas fabulas de redita animarum ad corpora ; de circulationibus, quibus absolutis recarrant eœdem geoerationes ; de oblmone, per quam animse, dum uDiuntur materiee, oblifiscuntur omnium, qiue sciebant; de acquieitione scientiœ per reminiscentiam, ad quas fabulas in aliis libris rejeclas coactus est Aristoteles inclinare in problematibus. (Mauras, in ArUt. Metaph., lib. XII, c. 6.)
* Deprinc., lib. l, c. 7 et 8.
* Tkeol. der Vori.. tom. 1, p. 670 «t »s,
168 DE LtmiGINE DE L'AME HUMAINE.
fendre contre Origène, de cette formule : L'âme est créée, noD avant le corps^ mais dans le corps'. La infime pensée est exprimée^ par les écrÎTains ecclésiastiques, dans ces paroles qui reviennent souvent dans leurs écrits : animas treando infundi et infundêndo creari*. Telle est la doctrine généralement enseignée dans l'Église.
De tous les écrivains ecclésiastiques antérieurs à saint Augustin, on ne peiit citer, outre Tertulliai'y que Jtufin* dont la réputation est loin d'être irréprochable , et peutêtre encore Màeaire * comme favorables à la génération des âmes ; tandis que les Pères et les Docteurs les plus célèbres dans l'Église se prononcent pour la création de l'Ame*. Toutefois saint Augustin trouvait de grandes difficultés è
■ S. Thon)., Sumn., p. i, q. 90. a. 3.
> A l'endroit déjà cité, saint Bonaventure poursuit ainsi : Est tertius modus dicendi catholicus et Tenu, quod sDime non seminantnr, sed formatis corporibus a Deo creantur, et creando infunduntur, et infundêndo producuntur.
' De anima, c. 27.
* Voir l'ouvrage de saint Jérôme : Adversut Rufpmtm, lUi. 0| n. 8, seqq.
Voici tes quelques paroles où il semble parler de cette question : Ot M •fit icotfpiç ix TÎi( ietvrSiv fiS<nu{ Y*wùat Tfxvs ht tiw a(d[uiTo; a&nSv xaî TÎjf >{^x^^- (.Bom., XXX, n. 1.)
De ces paro^ on ne peut pas conclure avec certitude quelle aiéU son opinion. Personne ne nie que l'âme et le corps engendrenteosembie, mais il ne s'ensuit pas que l'âme et le corps soient engendrés. Hacaire semble toutefois vouloir exprimer cette dernière pensée ; car autrement on ne s'expliquerait pas pourquoi à ces mots tx ■ni>; louTÛv (fimaai, il ajoute comme une explication ces paroles ; h. Toû aâutnoi, etc.
• Clem. Alex., Strom., IV, 26; VI, 16. — Athan., Confr. Aj»«lib. I, c. 4. Confr. Gent., lib. 1. — Greg. Naz., in Imtdem Virg-, V, 392. — Epbraem, De perfet^. monach. — Chrysost., in varia lixa Matth., bom. 23. — Cyrill. Alex., Epiât. I. — Lactant, de opif. M c. 19. —Itat., lib. U, c. IS, lib. 111, o. 16. — Hilarius, de IVàitl-, lib. X. — Ambros., de Noe et Arca, cap. (. Cest saint Jérdme qui traite cette question le plus au long, non-seulement dans l'ouTrage cité contre Hufln, mais encore £pisf. XXXyia[al.LHl)adPammaohim. Bpi$t. CCXXVl (al. tJ^XXII) ad VarceJHnum. In Eecki., cap. u"-
concilier cette doctriae avec le dogme du péché originel pour lequel il avait tant à combattre contre les Pélagiens. n soumit donc à un esamen sérieux les testes de TÉcriture sainte par lesquels on veut prouver la création des âmes. Comme ces arguments ne lui paraissaient pas entièrement démonstratifs, il propose qu'on réponde aux Pélagiens de cette manière ; Que le péché d'Adam se propage et que tous les descendants du premier homme soieat par nature enfants de colère, c'est une vérité attestée par les témoignages les plus clairs delà parole de Dieu; mais il est incertain si les Ames des enfants sont, comme les corps, engendrées par les parents ou si elles sont créées par Dieu. Il rejette expressément, & plusieurs reprises, la doctrine de ceux qui supposent, pour expliquer la génération de l'&me, que celle-ci émane de la semence corporelle, en sorte qu'elle serait elle-même corporelle. Il se donande, néanmoins, s'il n'est pas possible qu'une semence spirituelle s'unisse d'une manière mystérieuse avec la semence corporelle, et il n'ose ni affirmer ni nier cette question'. Quand donc un écrivùn, allant beaucoup plus loin, affirme de nos jours que « saint Augustin est au fond favorable au génératianisme, qu'il ne se prononce jamais contre cette opinion , et que toute la concession faite par lui au créatianisme consiste uniquement à ne p^ condamner absolument ce système et h permettre, sous certaines conditions, de le soutenir*, » — il avance une thèse dépourvue de tout fondement. Dans
' Nam et illi, qui animas ex una propaf^ asserunt, quam Detis primo homini dédit, atque ita ex parentibus trahi dîcunt, si Tertul> liani opinionem sequimtur, profecto eas non spiritus, scd corpora esse contenduat, quo quid perversius dià potestt [Epist. ad OpttU. 190 (al. 157.) — Dans la raËme épître, il formate ainsi la question qui lui parait douteuse : Utrum incorporeum semen animée sua quadam occulta et invisibiti via seorsum ex pâtre currat in matrem, cum fit conceptus in femiaa? (Cf. De Gen. ad litt., iib. X, c. SO.)
* Froscbhammer, Ueber den Vrspnng der moucA/tcAen Seelen (de l'ori^ne des Ames bumaines), p. 6S.
tous les ouvrages où saint Augustin toucfaeà cette question, même dans oeui qu'il composa vers la fin de sa vie, il répète toujours ce qu'il avait dit dès le principe, savoir, qu'il est indécis, qu'il se sent incliné tantôt vers l'une tantôt vers l'autre opinion *. S'il répondait aux arguments qu'on fait valoir en faveur du créatianisme , ii ne réfutait pas moins les preuves sur lesquelles on fondait le génératianisme. 11 blftme même dans les termes les plus énergiques ceux qui , en rejetant le créatianisme , adoptaient d'une manière excluùve le génératianisme *. D'abord il avait dit qu'il vernùt des arguments aussi forts d'un côté que de l'autre, si te dogme du péché originel ne militait pas pour la génération des âmes ' ; mais plus tard il avouait qu'il se déclarerait pour le créatianisme, aussitôt qu'on lui aurait donné la solution de cette seule difficulté *. D avait donc fini par reconnaître qu'abstraction feila de cette difficulté, les preuves en faveur de la création des âmes l'emportent sur celle de l'opinion contraire.
' Ego adbuc inter utrosque amhigo et moTCor, atiquando sic, aliqvando autem sic. {DeGen. ad litt., libX, c. 21.)
Quorum autem rerum etcausarum permoveor, ut io Dculratn assertionem mens iDclinetur assensus, sed adhuc inter utramque disceptem. {Epist. ad Optât., 190.)
Ego nec defendo uec refelto. (De orig. arUnue, lib. I, c. 16.) — D^ mêine Re^aef., lib. n, c. 45.
' Itemque illi, qui propaginem animanim incoDsiderata temeritate defendunt, inter alia testimoDÎa, qute suse causse suffragari arbitrautur, etc. (Bptst. ad Optât.) — Dans sod épître à saint léttme (166 (al. 38), n. 11 etsqq.), il examine également les preuves appor^ tées par les partisans du génératianisme, et dit qu'excepté celle qui se tire du péché originel, toutes sont faciles^à réruter.
' His igitur. quantum pro tempore potuimus pertr&ctatis, oamii paria vel pfene paria ex utroque latere rationum testimoiiioniinqu* pronuntiarum, nisi eorum sententia, qui animas ex parentibas crean putant, de baptisma parvulorum prœponderaret. (De Gen. ad Stt-t loc. cit., cap. 23.)
' Unde illa de aoimamm novarum creatione sententia, si i^^ fidem fundatissimam (il parle du péché originel) non oppugnal, ^' et mea : si oppugnat, non sit et tua. (JSpM. ad Bier., n. S5.)
860. S. Augustin a été approuvé dans cette question par bien des savants, surtout dans l'Église d'Occident, Des hommee d'une grande autorité n'ont pas craint de soutenir plus tard le môme sentiment. Non-seulement Fulgence , disciple du saint docteur, mais encore saint Grégoire le Grand, saint Ëucbaire et saint Isidore, croient qu'on ne peut rien afBrmer avec certitude sur l'origine de l'ftme humùne *. Néanmoins cela n'a nullement empêché saint Léon le Grand de parler, dans son encyclique célèbre adressée à Tombius, de l'origine des âmes dans le sens du créatianisme *. Et, pour ne pas citer tant d'autres écrivains ecclédastiques, le véDérable Bède et saint Bernard* n'ont pas craint de se prononcer de la manière la plus formelle pour la m6me doctrine. Pendant cette période, on n'a pu trouver, en faveur du génératianisme, que quelques paroles du prêtre Anastase. Donc, ce dernier, TertuUîen, Macaire
■ S. Fnlgent., De praHleat. etgna.,lib. 111, c. 18. — S.Greg., EpUt., lib. vn, ep. 53, ad Secundinum. — S. Euch., tn Gen., lib. H, a. 2. — S. Isidor., de off. eccl., lib. M, c. 23.
'En parlant des priscillianistes, il s'exprime ainsi : Omnes eos dtholica âdes a corpore suffi unitatis abscidit, constanter prœdicans alque veraciter, quod animfe homiuum, priusquam suis inspirarentuF corporibus, non fuerej nec ab alio incorporantur nisi ab opifîce Deo, qui ipsarum est creator et corporum. {Epitt., XCIII, c. 100
Cette lettre, comme QouBreBonB de le dire, est dirige contre l'erreur des priscillianistes, d'après lesquels les âmes sont créées avant les corps et ont été renfermées en ceux par des esprits hostiles. On peot néanmoins les citer aussi coutre le généralianiame, parce que les termes choisis dans cette lettre sont opposés à ce dernier système. Car, si les Âmes sont inspirées dans les corps et si elles ne sont unies hceux-ci que par Dieu, elles ne peuvent avoir pour auteur que Dieu seul. Dieu doit être en conséquence créateur des Ames dans un sens plus rigoureux qu'il ne l'est des corps. Du reste, L'autorité de ce témoignage est si grande, parce qu'il est contenu dans une encyclique pontificale qui a toujours été reconnue dans l'Église universelle comme nn document dogmatique.
* Ven. Beda, de elem. phil., c. 4. — S. Bernard, Serm. i de Sot. Lnt, snb finem,oùil dit en parlant de l'âme : Creando immittitur, et immittendo creatur.
et Rufin sont les seuls écrivaios ecclésiastiques qui aient proprement embrassé ce système *.
Béjà, avant saint Beraard, on avait dans toute l'Église rejeté entièrement toutes les autres opinions et regardé le créatianisme comme seul vrai, et depuis ce temps on t'a toujours enseigné avec une certitude croissante *. Les scolastiques étaient unanimes à embrasser ce sentiment. Comprenant d'une part que la création de chaque àme individuelle ne répugne pas au dogme du pécbé originel, ils croyEÙent d'autre part connaître avec une pleine évidence l'incompatibilité de la génération des Âmes avec leur spiritualité el partant avec leur immortalité.
Bien que nous ne traitions pas ici la question au point de vue théologique, nous devons faire observer néanmoins, pour compléter cet exposé historique, qu'on serait dans l'erreur si l'on croyait, avec certains auteurs, que l'Église n'a rien défini sur cette question. Quand il s'est agi de la réunion des Arméniens avec l'Église catholique, le pape Benoît XII exigea, entre autres conditions, que les évêques d'Arménie, assemblés en concile, rejetassent solennellement certaines erreurs qu'on avait répandues en ces régions. Or la cinquième de ces erreurs était précisément que, « semblable au corps venant du corps des parents, l'àme à l'homme est engendrée par l'ftme des parents, en vertn d'une propagation spirituelle, comme l'est une lumière par
' Saint Pierre Chrysologue dit : Inauis est patris matrisque laboi, niai in gennine affuerit opus et auctoritas conditoris (Serm. H). Oi paroles, comme on voit aisément, peuvent aussi bien s'entendre dW simple concours de Dieu que d'une influence créatrice. Aussi te a-t-on citées tantôt pour tantôt contre le génératianisme. — Quaat» Théodoret, nous aurons plus tard l'occasion de parler de sa doctnW-
"Cf. Gennadius, de dogm. eccl, c. 13. — Rhab. Haur., de Vw verso, lib. IV, c. 10. — Rupertus Abbas, in Genesùi, lib. II, c. 2i- " Hugo Ether, de anim. regressu, lib. II, c. 21. — Odo Camar, * P*" eatooriffin., lib. III. — Et parmi les Grecs: ^neas Gazœus Theop'"'-' p. 29, edit. Tigur. — Cœsarius, Dial., inlerrog. 102. — S«veTH> Catena, m cap. DE Joan. — Procopius Gaisus, ad cap. IV Kvodi.
DE L'ORICraS DE L'AHE HUMAINE. 173
une autre luimère. » Les évéques annéniens se soumirent sans difficulté à celte exigence du souverain Pontife, et déclarèrent daos leur réponse que cette proposition avait toujours été regardée dans l'élise d'Arménie comme une erreur *. Dans tous les siècles suivants, 1^ théologiens sont unanimes à rejeter la génération des âmes. Sans parler des philosophes incrédules et des médecins matérialistes, quelques théologiens protestants seuls souscrivaient encore augénératianisme, lorsque de nos jours Klée donna l'occaâon de traiter encore cette doctrine comme une question controversée. Il avoue, sans doute, à la fin, que le génératianisme offre des difBcultés insolubles ; toutefois il présente cette question comme indécise et douteuse*.
Arguments des scolastlqaes pou* prouver la crdation des Ames.
861. Abordous k présent la question mâme. Les scolastiques examinent toutes les opinions dont nous venons de parier, et plusieurs suivent, avec saint Thomas *, le même
' Item quod quidam Ms^ister Annenorum Hechetaris, qui interpretatur paraclitus, de novo introduiit et docuit, quod anima humana filii propi^etur ab anima patris sui, sicut corpus a corpore, et Angelns etiam unus ab alio ; quia cum anima humana rationalb eiistens et Angélus existens intellectualis naturœ sint quœdam lamina spiritualia, ei se ipsis propagant alia lumina spiritualia.
Et voici ce qu'on litdana la réponse des Évéques : Hic error, quod anima bominis propagetur ab anima patris sui sicut corpus à corpore..- semper'fuitexcommunicatus in Ecclesia Armenorum et maledictus sit. (Regnaldi, Ann. eccl., an. 1341, nn. 46-49.) — Cf. an. 1346, n. 68. — Marten., Vet. script., t. VIE, p. 319.
' Dogmatih, tome 11, part, u, pp. 313-319.
' Samm., p. i, q. 90, per totam. — Il traite les mêmes questions dans un ordre un peu différent, Conir- Cent., lib. 11, cap. 83-89. — In lib. II, dist. ini, q. i, a. 2. — Dist. xvm, q. 2, — Quant, disp. de pot., q. 3, a. 0 et 10.
ordre que nous avoas adopté dans leur eiposition. Ils réfutent d'abord l'erreur de ceux qui font émaner l'Ame de la substance même de Dieu et ils prouvent qu'elle ne peut non plus naître de la substance des parents, mais que son origîae s'explique seulement par la création. Posant ensuite cette question : Qui les a créées? ils établissent que ni un Ange ni aucune autre créature, mais Dieu seul peut être leur créateur. Ils prouvent enfin contre Origène que les Ames n'ont pas été créées au commencement du temps, ni même, en générai, ayant la formation de leur corps, mais que chacune est créée dans son corps.
Pour réfuter l'opinion des panthéistes qui prétendent que l'âme émane de l'essence divine,\BS scolastiques démontrent qu'elle supprime en Dieu les perfections sans lesquelles nous ne pouvons concevoir l'Être suprême. Il faut que l'Être premier et incréé soit étemel, non-seulement en ce sens qu'il ait toujours existé, mais encore de manière qu'il n'y ait aucune succession de temps ni dans son existence ni dans ses opérations ou sa vie. Donc , comme les Ames deviennent, existent et opèrent dans le temps, il est impossible qu'elles appartiennent h l'essence "divine. D'ailleurs, le même motif qui nous fait concevoir l'essence divine comme éternelle prouve aussi qu'elle est l'actualité la plus pure ou l'acte même; d'où nousdevonsconclure que l'àme humaine, possédant, par son essence, des facultés et des forces qui se développent peu & peu et s'exercent les unes après les autres, doit être distincte de Dieu quant à celle essence même. En outre, de même que l'opération de Dieu est acte pur, de même l'Etre divin est actualité pure ; or, si les Ames émanaient de Dieu^ celui-ci se développerait quant A son être, et son essence même serait sujette au changement. Enfin Dieu ne peut être l'acte ou la forme d'un autre, tandis que l'Ame est la forme du corps '. Mais ces pensées ont été déjà
* Contr. Qent.. lib. II, c. SB.
expliquées, du moins en partie, dans les études précédentes ; nous aurons d'ailleurs à y revenir dans la dissertation suivante. Qu'il nous suiBse donc de les avoir rappelées ici. Tournons-nous à présent vers la seconde question, savoir, si les ftmes émanent de la substance des parents, comme en émanent les corps.
862. Gûnther pense que saint Thomas d'Aquin, en soutenant la doctrine de l'Église sur la création des âmes, s'est mis en contradiction avec les principes de sa propre philosophie*. Les philosophes, au contraire, qui de nos jours se prononcent de nouveau pour la génération des &mes, accusent la scolastique de s'être laissé séduire par une notion inexacte de la génération h combattre comme une erreur la seule doctrine vraie sur l'origine des âmes. Analysons d'abord les arguments de ces derniers philosophes; dans le chapitre suivant nous noys occuperons du reproche de Gûnther.
Voici comment raisonnent les partisans du génératianisme : Si nous considérons l'origine de l'homme en tant qu'elle est accessible à l'observation et que nous jetions un regard sur toute la nature, rien ne s'oppose, à ce point de vue, à ce que l'homme soit engendré quant h tout son être, absolument comme toutes les substances de la nature. PaN tout, dans la nature, un organisme produit un autre organisme de même espèce. Or, bien que par son ftme l'homme soit essentiellement distinct des substances naturelles, et supérieur à elles, toutefois son ftme forme avec le corps un seul être, tm seul organisme, et c'est cet organisme, cette nature une de l'homme qui engendre. Donc, si cette nature génératrice est parfaite, il ne peut pas sembler étrange que la force génératrice qui se trouve en elle soit parfaite. Comme la plante engendre des plantes, et l'animal des animauij de môme l'homme engendre des hommes. Du reste,
' V»nck., tom. 1, p. 3lh
176 DE L'OMGINE DE L'AlfE HUH&INE.
âit-oD encore, riea ne peut nous engager à supprimercette analogie et à recourir à une intervention immédiate de Dieu dans la génération de l'homme ; car, en agissant ainsi, on abaisserait d'un cAté la dignité de l'iiomme, et de l'autre ou attribuerait à Dieu une conduite peu en harmonie avec la perfection de sa providence. Les parents seraient alors les auteurs, non d'un homme, mais d'une masse de chair, et les relations, si importantes pour la vie morale, entre les enfants et les parents, perdraient leur fondement le plus intime. En outre, les livres saints rapportent que Dieu, après avoir créé le monde en six jours, s'est reposé le septième jour; il semble donc plus conforme à la nûson que le Créateur ait disposé la nature de manière que, pour se propager, elle n'ait besoin que de son action conservatrice et de son concours. La théorie qui recourt à la création pour expliquer l'existence des ftmes doit, au contraire, admettre une activité créatrice sans cesse renouvelée, une série iointerrompue de miracles. Ajoutez que la génération de l'homme est trop souvent criminelle. Or, si l'on suppose que les parents sont auteurs de tout l'homme, cela ne fait pas de difficulté ; on y voit seulement ce qui a lieu dans toutes les œuvres coupables : les hommes abusent d'une puissance qui leur a été conférée par le Créateur. Au contraire, si r&me est créée par Dieu, il faut que cette opération immédiate de Dieu se combine avec les actes immoraux des hommes pour la produAion d'un seul et même étie. Telles sont les raisoDS fondées sur le mode de la génération.
Mais la maniera dont l'homnte se développe semble indiquwégalement que l'esprit et le corps ont la même origine. Le corps se forme peu à peu, et n'arrive qu'après un certain nombra d'années à son plein développement; il en est de même pour l'esprit. Pendant assea longtemps, celui-ci est même tellement plongé dans la vie sensible qu'il ne se manifeste point selon les puissances qui le distinguent. Ce
sommeil de l'esprit et ce développement qui se fait avec lenteur n'ont pas de quoi noue étonner, si l'&me procède, par voie de génération, de la nature spirituelle des parents, comme le corps émane de leur nature corporelle; car, en toute génération parfaite, nous découvrons d'abord la force vitale sommeillant dans la semence et, à partir du germe, se développant peu & peu. Si,, au contraire, l'Ame arrivait à Texistence par la toute-puissance créatrice de Dieu, elle devrait, dès le principe, être apte à exercer son activité et n'être pas d'abord sans conscience ni liberté. Ënân, si les hommes ne descendaient les uns des autres que pour le corps et non aussi pour l'Ame , on ne pourrait pas s'expliquer l'unité du genre humain, sans laquelle toute l'histoire de l'humanité en général, et en parUculierle péché originel et la rédemption, seraient incompréhensibles'.
f)63. Si toutes ces considérations semblent militer pour le génératianisme, on croit, d'autre part, pouvoir infirmer sans peine les arguments qu'on apporte pour la création des âmes. On va même jusqu'à dire que les anciens tbéo- It^ens et surtout saint Thomas n'ont pas compris le véritable point de la controverse. Il ne s'agit pas, dit-on, de ce que le Docteur angélique cherche à démontrer, savoir, que r&me raisonnable ne peut pas émaner de la semence; car le génératianisme fait naître ensemble et en même temps l'Âme de T&me et le corps du corps. Hais, si l'on trouve l'aigumentation de la scolastique peu concluante, c'est principalement parce qu'elle reposerait sur une fausse notion de la génération. La génération aurait consisté, aux yeux des scolastiques, dans une certaine division, d'où ils auraient conclu qu'elle est incompatible avec la simplicité d'une substance spirituelle. Or, disent'les philosophes dont nous parlons, il est absurde de faire consister l'essence de la génération dans une division ; un organisme n'engendre
> Elée, loc. cit., et avec plus d'étendue Froscfahammer, foc eit., p.6Setss., 196ets9.
FHiUMoraiK KOLtsnqDi. — t. iv. 11
I7t IK L'ORfOn» m L'AME BOHADIE.
au contraire qu'en vertu de son unité, et ce qu'on serait tenté de considérer comme une partie du principe générateur, la matière séminale, n'est que le moyen de ce qui est proprement posé par Tacte générateur, c'est-è-dire le moyen de la vie nouvdle qui émane de la rie de la substance génératrice. D'ailleurs, la semence même est moins une partie de celui qui engendre que son produit. Si donc les fitres de la nature sont capables de produire une nouTelle rie, parce qu'ils rivent et non parce qu'ils contiennent de la matière, comment l'esprit n'en serait-il pas capable à plus forte raison, puisqu'il possède une force ritaie bien supérieure? — Du'reste, on ne peut disconvenir que l'&me animale ne soit elle-m£me simple ; néanmoing on accorde qu'elle naît par voie de génération. Enfin, saint Thomas surtout enseigne de la manière la plus formelle que la simplicilé divine est la plus pure et la plus haute, mais qu'elle n'empêche pas Dieu d'engendrer. Par conséquent, la génération comme telle n'est pas incompatible avec la spiritualité et la simplicité de l'âme humaine '.
Or il est & remarquer que, parmi tous ces arguments et toutes ces objections, il n'en est pas un seul que les sco- ' lastiques n'aient connu et apprécié. Nous examinerons d'abord de plus près leur argumentation contre le génératianisme, et puis nous verrons ce qu'ils répondaient h ces objections.
864. Nous avons déjà établi quel est l'objet de cette controverse. Après les explications données, on peut s'étonner à bon droit comment les adversaires ont pu accumuler toutes ces assertions et dire, d'une part, que saiol Thomas ignorait les véritables doctrines du géoératianisme, ne sachant pas que, selon ce système, le corps naît bien du corps, mais que l'Ame prorient de l'âme, et, d'autre part, qu'il a voulu le réfuter en montrant que l'âme ne peut pas
'Ktee, /oe. d<. — Froschhammer, Vr^pnu^j,ete., p. 67 et 58.^96 et M. — Cf. Oiscbinger, JHe tpeculatiix Thiologie du h. Thomas, p. 2U-
DE L*(»UGtNE DE L'AllB HDHAINE. 179
se diviser comme le peut le corps '. Mais, s'il a voulu réfuter ainsi ce système, il savait donc que, d'après le génératianisme, l'ftme naît de l'Ame. Et comment ne l'aurait-il pas su , puisque tous les auteurs sans eiceptioo , depuis Apollinaire et saint Jérôme jusqu'à Albert le Grand, ont précisément formulé ainsi la question ' ? Du reste, à la fin du chapitre que citent les adversaires, saint Thomas luimême fiait consister l'erreur d'Apollinaire en ceque,sel(mcet hérésiarque, les Ames sont engendrées par les imes comme les corps le sont par les corps*; et, en une autre occasion, il commence Teiameu de cette controverse par la m&ne dédaration*. Toutefois, comme nous l'avons exposé {dus haut, on s'expliquût en deux manières la génération de l'Ame. Les uns faisaient naître l'Ame par la force plastique qui opère dans la semence corporelle, tandis que d'autres admettaient, outre cette semence corporelle , une semence qûrituelle. Saint Thomas réfute l'une et l'autre opinion ; voici en abrégé son raisonnement : Si l'&me humaine nùsnît, comme celle des animaux, par la vertu de la Iiaco plastique qui réside dans la semence corporelle, elle serait, amune Tâme animale, sans subsistance ; elle doit en conséquence naître comme naissent des êtres subsistants, c'estjhdire on d'une matière préexistante (d'un sujet) ou de
■ Oischinger, Ux. cit.
' Omiie genofl hamaoum qaibus animamni causetur etordiis? Utnun ex traduce^ juita bruU aaimalU, at quomodo coipus ex corpore aie aDima generetur ex animaT (S. ffieron, £piit. 61 ad PammatJâum.)
Tertio quœritur, utrum anima sit ex tndude, una ex alia, ncut qnoddam §;enas hnreticorum (les Apollinamtes) dixit. Dicebant eoim, qDod sicot corpus ei corpore est, ita anima ei anima, (fi, Albert. M., »itnm. Theol., p. □, q. 72, n. 3.)
* Per hoc autem eicluditur error ApolUnaris et gequaciuai ejUB^ qai diieriint, animas ab animabus generari sicut a corporibus corpora. [ContT. Oent., lib. Il, c. S6.]
* Quidam dicebant : animam filii ex parentis anima propagari^ aient et corpus propagator ex corpore. {Quxit, di$p. de pot., q,3j a. 9.)
180 DE L'ORIGIHE DE L'AHE HOUADIE.
rien. Or la première hypothèse est impossible; elle ne peut venir d'une matière corporelle, parce qu'elle serait elle-mftme corps; ni d'une matière spirituelle, parce qu'alors les substances spirituelles renfermeraient elles-mêmes une matière qui les rendrait sujettes au changement quant & leur être, comme le sont les corps. Il faut donc qu'elle soit produite de rien ou par création ; car, produire de rien un être subsistant, c'est créer dans le sens strict du mot'. Ainsi il réfute la première opinion par la subsistance de r&me, la seconde par son immatérialité.
865. Four éclaircir ce raisonnement selon ses divei^ ses parties, il nous faut rappeler d'abord cette thèse qu'aux âéments essentiels des choses naturelles, comme aux accidents, on peut attribuer l'être , non simplement {simpHciter), mais seulement d'une manière subordonnée. De même que c'est, non la rondeur ou la chaleur, mais le corps rond ou chaud qui existe simplement, tandis que la rondeur et la chaleur n'existent qu'autant qu'une chose est roode ou chaude par elles, de même l'être ne convient proprement ni à la matière, c'est-à-dire à la matière première absolument indéterminée, ni à la forme qui la détermine, mais seulement k l'être qui se compose de l'une et de l'autre. La raison en est que, conmie les accidents dépendent, dans leur être, de la substance, ces parties constitutives de l'essence dépendent l'une de l'autre, l'une étant pour l'autre la cause de son existence (n* 677). Elles n'existent donc que dans leur union ; c'est pourquoi on ne peut de chacune affirmer l'existence qu'en la considérant dans sa relation
* Nolli forme non subsistent! proprie convenit fieri, sed dicontur fieri per hoc, quod composila subsistentia flunt. Anima autem rationtdis est forma subsistens, ut supra habitum est (q. 7S, a. 2) ; unde sibi proprie competit esse et fleri. Et quia non potest fieri ex materia prffijacenti neque corporali, quia sic esset naturx corporese, ueque spirituati, quia sic aubstantiœ spirituales invicem transmutarentur; necesse est dicere, quod non Sat niai per creationem. (Swnm., p. i, q. &0, a. S.)
DE L'ORIGIHE DE L'AME HCUAINE. 181
avec l'autre, mais non simplement, ainsi qu'on le peut pour le tout. Or ce qui est vrai de Xètre s'applique aussi au de~ venir. Si doue des êtres nouveaux naissent dans la nature, ce n'est ni la matière ni la forme, mais bien la substance, consUtuée de l'une et de l'autre, qui devient ou natt, à proprement parler. La matière et la forme ne deviennent que dans un sens relatif, parce qu'elles n'ont l'être que d'une manière relative. C'est l&-dessu8 que repose la distinction entre generari ou fieri per se et per accideas. En disant qu'une chose devient per accidens, on veut exprimer non qu'elle nùsse seulement d'une manière contingente ou fortuite, mais que sa production implique une certaine relation de dépendance à une autre chose. Le mouvement commence lorsqu'un corps est mû, et la chaleur, lors- . qu'un corps est échauffé. Or, quoique les principes vitaux des substances naturelles ne soient pas simplement des accidents ou des phénomènes, mais des principes substantiels, néanmoins ils s'accordent avec les accidents en ce qu'ils n'existent ni ne peuvent exister en eux-^némes, nuûs seulement dans la matière qu'ils animent. C'est pourquoi l'on dit aussi, en pariant de ces principes, qu'ils sont engendrés per accidens. Le corps vivant (la plante, l'animal) devient simplement ; le principe vital devient seulement en tant que commence le tout qui subsiste '. 866. Rappelons-nous en outre que ces fonnes vitales
> Voilà pourquoi saint Thomas, avant d'établir les propositions énoncées, fait les réflenons qui suivent : Cum fieri sit via ad esse, hoc modo &licul competit fieri, sicut ei competit esse, tllud autem proprie dicitur esse, quod ipsum habet esse, quasi ia suo esse sul>sistens. Unde solffi substantiœ proprie et vere dicuntor entia, accidens Tero non habet esse, sed eo aliquid est, et hac ratione ans dicitur; ricat albedo dicitur eus, quia ea aliquid est album. Et propter hoc dicitur in libro VU, Metapk. (c. 1), quod accidens dicitur nugis entia, quam eus. Et eadem ratio est de omnibus aliis formis non subsistenlîhus ; et ideo nulli formœ non subsislenti proprie convenit fieri, etc. — Cf. Arist., Vïtoph., Uh. Vn {al. VI], c. 3.
in DE LtHUOraE DB L'AIR mWAINX.
sont unies à la maUère de telle sorte qa'elles sont comme DOjées dans la matière et liées à la matière. Dana l'animal il n'y a pas d'opération, pas même dans la perception, qui appartienne exclusivement à l'Ame ; mais c'est le corps animé qui sent, et ce sont les organes vivants qui perçoivent (n° 816) . Or, comme la nature de l'opération indique la nature de l'être, l'âme de ranimai n'a de réalité que dans la matière et avec la matière. Il faut donc concevoir la matière dans les êtres vivants de la nature, non avec les Cartésiens comme une substance sans vie dans laquelle existe, opère et vit un autre être, mais comme vivant en réalité eUe-mème. Toutefois cette matière n'est pas vivante en dtemême, meus elle est devenue vivante et elle peut redevenir inanimée. Je puis donc dire en vérité que la matière est devenue dans la plante un corps végétatif, et dans l'animal un corps sensible, et j'exprime ainsi la nature de ces substances naturelles. Ainsi, en désignant la production des formes par cette formule : depotentia tnateriœ educere, on veut signifier que les formes naissent dans la matière, parce que celle-ci devient, par les forces génératrices de la nature, ce qu'elle est apte à devenir. De même que la chaleur naît dans un corps, parce que ce corps peut devenir chaud, de même le principe de la végétation se forme dans la matière , parce que la matière est apte k devenir vivante. Or il est clair qu'il ne peut se former ainsi dans la matière que le principe d'une vie pour laquelle cette matière possède une certaine aptitude; et c'est ce qui nous ramène à notre question.
On peut dire, même en parlant de la génération humaine, que proprement ce n'est ni le corps ni l'&me, mais l'homme qui est engendré ; néanmoins je ne puis pas affirmer pour cela que l'&me de l'homme n'arrive à l'eiistence que de la manière indiquée {per accidens). De ce que l'animal n'a qu'une activité organique, nous concluons qu'il n'a non plue qu'un être corporel. De môme, de ce que
DE LtUtlOINE DB L'AME HUMAINE. 183
l'homme est capable d'opératioDS immatérielles, nous devons conclure qu'en lui le principe de cette activité, l'âme, est immatériel et en conséquence qu'il possède un être indépendant du corps et supérieur &k matière. Otj Edl'flme a un èbe subsistant en soi, il doit également lui convenir de naître ou de devenir par soi (/îeri per se) et son origine ne s'explique pas, comme celle des formes des substances naturelles, par la transformation des corps. L'Ame animale, comme nous le disions plus haut, se forme en tant que la matière devient une chose sensible ; tandis que l'Ame humaine ne peut point arriver à l'existence, parce que la matière deviendrait une substance pensante ; car la matière n'a aucune puissance pour la pensée, n est vrai que, dans la génération de l'bomme, la matière est également transformée en un corps vivant et sensible ; toutefois le principe de cette transformation n'est pas, comme l'Ame at^male, un principe n'existant que dans l'union avec la matière dont il serait l'acte, mais il possède en lui-même, indépendamment de la matière, une existence et une vie dont cette dernière n'est pas capable. Aussi les scolastiques disent-ils expressément : Anima raHotuUis de potentia materiœ educi non potest*.
Hais, dira-t-on, comment ces considérations prouvemdles contre le génêratianisme que l'homme ne puisse pas produire dans la matière, 'ausà bien que les êtres de la nature, le principe de la vie humaine? De même que l'ani-
< Omnis forma, quœeduciturin esse per materûetransmutationein, est rorma edacta de potentia materiœ : hoc eoim est msteriam tnnsmatari, de potentia in actum educi. Anima autem tnteliectiva non potest ednci de potentis materiœ : jam enim supra ostensum est, quod ipsa anima, intellectiva excedil totum posse materiœ, quum habeat aliquam operationem absqne materia, at supra ostensum est. Non igitur anima intellectifa in esse educitur per transmutationem materiœ et sic neque per actionem virtutis, quœ est in semioe. (Contr. Gaa., lib. U, c. 86, n. 3.) — Cf. De pot., q. 3, a. 9. Tertia ratio est, etc.
lU m L'ORIGINE DE L'AMB HCUAIHE.
mal, en eogeadraot, produit une fonne ntale subsistant, non en eUe-méme, mais dans la matière, parce qu'il n'en possède pas lui-même une autre, de même l'homme pose une forme subsistant en elle-même, parce qu'il est luimâme aaimé par une telle forme. On af&rmerait donc toutà-fait arbitrairement que les -forces inférieures sont seules actives dans la génération humaine et que la nature humaine, qui est une, ne s'y montre pas tout entière.
Hais remarquons qu'U ne s'agit pas encore pour nous d'établir par qui a été produite l'&me humaine, mais seulement de rechercher quelle est la nature de cette production. Nous nous proposions seulement d'eipliquer et de prouver la première thèse de saint Thomas,' savoir, que r&me humaine, ayant un être propre, doit aussi avoir une origine propre, et qu'ainsi eUe ne peut arriver à l'existence que de la manière dont y arrivent des êtres subsistants. Quant à la question du génératianisme, il est vrai que les considérations exposées écartent seulement ce système entendu dans un sens matërialistique, en montrant que l'&me de l'homme ne peut pas naître par la transformation ou le différenciementdela matière. Aussi, pour le moment, ne concluons-nous qu'une seule chose : c'est que l'&me doit naître comme naissent des êtres subsistants. Mais continuons.
867. Un être subsistant n'arrive àl'existence par un autre que s'il emprunte h un autre la matière qui serait son substratttm; autrement il doit sortir du néant. Dans un sens large on peut appeler substratum d'un être naissant tout ce qui, pour une raison quelconque, est requis pour qu'il puisse commencer d'exister; mais, dans un sens strict, on n'appelle substratum que ce qui passe dans l'être Qouveau comme une partie constitutive de son essence. Il est clair que dans le principe énoncé le mot substratum se prend dûis le dernier sens. En effet, quand nous disons qu'une chose a été faite de rien, nous voulons exclure, non tout ce qui peut être condition ou cause de son origine.
DE L'ORIGlNfl DE L'AHE HUMAINE. 185
mais senlement ce de quoi elle serait formée, par conséquent ce qui serait pour elle comme une cause matérielle. Après ces explicatioos, il semble inutile de prouver encore qu'une substance spirituelle ne peut arriver à l'existence qu'en sortant du néant. Son essence élaat simple, ne contenant pas de parties matérielles, rien ne peut en elle être suèsiratum dans le sens expliqué. Toutefois, comme quelques philosophes d'un certain mérite soutenaient néanmoios, contre l'opinion commune, qu'il y a une matière spirituelle, et en conséquence que les Anges et les &me8 humaines ne sont pas simples, saint Thomas démontre que, ^oi qu'il en soit de cette matière spirituelle, l'esprit ne peut pourtant naître que de ri^n. Il est évident qu'il ne peut pas se former d'une matière corporelle, puisqu 'alors il serait lui-même corps. Or, supposé qu'on puisse admettre une matière spirituelle, cependant cette matière ne peut pas être telle qu'elle puisse passer d'un esprit à un autre, pour être comme une semence de nouveaux esprits ; car, dans cette hypothèse, la substance spirituelle serait sujette au changement non plus seulement dans ses opérations, mais encore dans son être même. Or, pour qu'une substance soit intellectuelle ou apte & la connaissance supérieure, cette immutabilité dans l'être est sans aucun doute absolument requise (n. 28, 29, 850). D'ailleurs, dans cette hypothèse, l'esprit non-seulement ne serait pas au-dessus de tout ce qui est corporel, mais il ressemblerait aux corps sujets & la corruption. Par conséquent, comme l'esprit est simple, ainsi que l'enseigne la doctrine commune et seule vraie, ou du moins ne contient pas une matière sujette au changement, il n'est pas possible qu'il soit formé d'un suèstratum préexistant, et il ne peut être produit que de rien*. C'est ce
< Voici comment saiot Thomas explique plus amplement ce qu'il avait dit brièvement od une autre occasion [Sunan., p. i, q. 00, a. S) : Ex hoc ergo patet, quod anima rationalis eiit in esse, doq sicut formffi aliœ, quibus proprie non convenit fieri, sed dicun-
IS« DE L'CmiGINE DE L'AME HUMAINE.
dont convenaient même ceux d'entre les scolastiques qui d'ailleurs ne refusaient pa3 d'admettre une matière spirituelle. Saint Bonaventure se sert du même raisonnement que saint Thomas pour démontrer que l'&me ne peut pas se propager par génération'. Ainsi se trouverait écartée l'opinion d'après laquelle une semence spirituelle se joindrait dans la génération de l'homme à la semence corporelle. C'est donc une vérité établie que l'àme ne peut obtenir l'existence que par un acte de création proprement dite, car, si un être subsistant en soi ne provient pas d'un substrahtm, mais qu'il naisse de rien, il existe par création vraie et proprement dite. Mais est-ce que néanmoins les parents peuvent être les auteurs de l'ftme ; en d'autres termes, la génération implique-t-elle un tel acte créateur? C'est une autre question dont nous parlerons plus tard *.
lur fieri, facto quodam. Sed res, quee fit, proprie et per se 6t. Quod autem fit, fit vel ei materia vel ei nihilo. Quod vero ex materia fit, necesse est fieri ex materia contrarietati subjecta. GeDerationes eDÎm ex contrariis sunt Becandum philosophum (De gêner, am,m„ lib. I, c. 18); unde cum anima Tel omnino materiam non habeat, vel ad minus non habeat materiam contrarietati snbjectam, non potest âeri ex aliqao. Unde restât, quod exeat in esse per creationem quasi ex nihilo Tacta. {Depot., q. 3, a. 9.)
' ActuB generandi non est cujuslibet entis complet!, sed ejus rei, quœ habet materiam tronsmutabilem, ex qua potest produci. Et quia anima non habet talem materiam, non potest aliam similem producere, quam^is sit forma compléta. (In lib. II, dist. xvm, a. % q. 3.)
* Pour montrer que nous avons exposé fidëlement l'argumentation de saint Thomas, citons encore le passage suivant où il la résume lui-même en peu de mots : Omne, quod in esse producitur. Tel generatnr per se aut per accidens Tel creatur. Anima autem humana non generatur per se, quia non ait composita ex materia et forma, ut supra oatensum est, neque generatur per accidens : qaum enim sit forma corporis, generaretur per corporis generationem, quœ est ex Tirtute seminia, quod improbaium est. Cum ergo anima humana de noTO esse incipiat {non enim est œtema, nec pr^existit corpori, ut supra ostensum est), relinquitur, quod exeat in esse per creationem. Ostensum est autem supra, quod soins Deus potest creare. Soins igituripse animam humanam in esse producit. (Confr. Gtfnt., lib. Il, c. 8T, n. ).)
Déféas» de rummuttaUon des ■oolksUqtwa.
868. Pour réfnter les objecUons par lesqueUes on a prétendu infirmer la démonstration que nous venons d'eiposer, nous avons à examiner d'abord si, comme on l'affirme, les anciens sont parUs d'une notion peu exacte de la g^ aération qu'ils «iraient confondue avec la division ou le Fractionnement. Sont-ils vraiment coupables de cette confoâon? Quand les scolastiques disent que l'esprit ne peut engendrer, parce qu'il est simple; quand Hugues de Saint-Victor, recherchant la raison pour laquelle un 6tre ample n'engendre pas, la fait consister expressément en ce qu'aucune partie ne peut être prise de lui*, on dirait, fl est vrai, que cette accusation est fondée. Toutefins nmarquons qu'autre chose est de dire : En toute génération se trouve une certaine dividon, et autre chose : La griaération même con^ste dans la division. E^es scolastiques iffirment la première chose, quand ils parlent de lagénération d'êtres finis, mais ils nient expressément la seconde. C'est donc en vain que, pour réfuter l'ancienne école, les adferaaires insistent sur ce point que tout organisme engendre, au contraire, en vertu de son unité même. Cette vérité s'acetmie pai&itement avec la doctrine fondamentale de l'anrienne philosophie, d'après laquelle ni la matière ni la Ibrme, mais l'essence uney est principe de l'activité ; du reste les scolastiques l'ont exprimée bien souvent d'une manière très-expresse, quand ils traitaient de la génération, comme nous le verrons bientAt. Si l'on fait observer en
■ Simplex natoia propagatioaem non facit,Dbi ad illud, quod propagindnm est, ex eo, a quo propagandum, pars sumi non potest, DÙi totom transieTit. {De Sacram., lib. l, p. vu, c. 30.)
188 DE L'OfUGIHE DE L'AHB HUMAINE.
outre que le principal dans la génératioD n'est pas la matière séminale comme telle, mais la production d'un nouveau principe vital, nous savons que la scolastique ancienne aussi bien que la scolastique plus récente défendait précisément cette thèse avec beaucoup de vigueur conti% Tatoroisme. Et, si l'on ajoute que la gemence elle-même est moins une partie qu'une production de l'organisme générateur, on ne fiait qu'énoncer une thèse tirée de la physique d'Aristote', thèse que saint Thomas a crue assez importante pour lui consacrer dans ses œuvres théologiques un article spécial*, et sur laquelle il revient souvent, parce qu'elle a une connexion intime avec d'autres vérités qu'on accuse pourtant la scolastique d'avoir ignorées. D'ailleurs, disent les adversaires, ce qui montre clairement que la génération ne consiste pas dans la dividon, c'est que l'organisme conserve une intégrité parfaite. Mais voilà précisément un des arguments dont saint Thomas se sert avec Aristote pour prouver que le sperme n'est pas une partie du corps*. Enfin, lorsque nos adversaires enseignent que, si les oi^anismes inférieurs peuvent se propager par leur division, cette propagation ne constitue pas une véritable génération, et qu'elle est d'autant plus impossible qu'un organisme occupe un degré plus élevé dans la gradation de la nature, ils ne font que redire, presque dans les mêmes termes, une doctrine de saint Thomas. Ce qui prouve encore, dit ce dernier, que le sperme n'est pas une partie du corps animé, c'est que autrement la génération ne consisterait que dans la divirîen*. Quoique certains animaux se multiplient par simple
* De générât, anim., lib. I, c. 1S-t9.
■Summ., p. t. q. H9, a. 2, et très-amplement, in lib. Il, disL xxx, q. 2, a. 2.
' El hoc Philosophus probat {loc. cit.) quod sperma non fuit actn para ante decisionem, quia ejuB decisio non fiiUsel nalnralis, sed modus comiptionis cujusdam. {Dejpot., q. 3, a. 12, ad K.)
* Sic semen esset quasi quoddam parvum animal in actu et generttio animalis ex animali non esset niai per dinnonem, sicut tatum
DE L'ORIGINE DE L'AHE HDHAntE. ISS
division, toutefois ce mode cle mulUplicaUon est déjà impossible pour les animaux plus parfaits, et & bien plus forte raison pour Tbomme '.
869. A l'époque de saint Thomas on parlait beaucoup de ce phénomène auquel nous venons de foire allusion. Le saint docteur y revient très-souvent, parce qu'on s'en serrait pour eipliquer la génération des flmes dans le sens du traducianisme. Si dans les vers annelés les diverses parties détachées continuent de vivre chacune pour soi, cela ne peut venir, disait-on, que de ce que l'ftme ou la force vitale est répandue & travers tout le corps et qu'ainsi elle est divisée avec le corps. De la même manière, ajoutaiton, l'Ame passe dans l'être engendré avec la semence qui se détache du générateur. Mais saint Thomas oppose à cette conclusion plusieurs raisons décisives. D'abord, dit-il, ce genre de multiplication est violent et contre nature, tandis que la génération est très-naturelle et n'implique aucune lésion de l'être qui engendre, parce que la semence n'est pas encore une partie actuelle du corps et qu'en conséquence elle n'est pas animée*. A cela s'ajoute que les raisons auxquelles nous devons recourir pour expliquer ce phénomène de la nature existent seulement pour les animaux très-imparfaits. Gomme les corps de ces animaux ont
generator ex loto, et ùcut accidit in animalibua, qiue deciu vivunt. (Summ., loc. cit.)
' Non potest esse, quod fiât (anima bumana) actu in semine decUo, qnîa necetiam anime brutorum perfectorum per deosionem mnlliplicantur, prout contingit in animalibus annulosis. {Contr. Oent., lib. n, c. 86, n. 2.]
' Voici comment on raiaonnut : Decisio seminls est natnralis, deeisioautem animalis annulosi est contra naturam, Sed in parte animalis annulosi decisi est anima. Ergo molto magia est in semine deciso. — Saint Thomas répond : Ex hoc ipso decisio animalis annnlosi est violenta et contra naturam, qnod pars decisa erat actu pars et perfecta per animam : unde per decigionem materiœ anima in utraqae parte remanet : quœ quidem in toto erat una ia acta et plores in potentia. {De pot., q. 3, a. 12, ad S.)
une grande uniformité dans tous leurs membres, et se distinguent sous ce rapport très-peu des corps inorganiques, chacune des parties séparées possède tous les organes nécessaires à leur minime activité vitale '. De même, leur principe vital est moins supérieur aux forces inorganiques i aussi est-il répandu dans le corps, comme cra forces, de manière à s'étendre en quelque sorte avec lui*. D'ailleurs il peut même être divisé, sinon en lui-même, du moins dans son union avec le corps. Ainsi, par exemple, ta chaleur n'est pas divisible par elle-même, mais, lorsqu'un corps chaad est divisé, la chaleur se divise avec lui {divisio per accidem) '. Les animaux plus parfaits ont, au contraire, besoin de beaucoup d'organes différents, parce que leur vie est bien plus variée ; et ces organes ne se tit)uveDt pas dans les parties séparées de leur corps. Et si, pour cette raison, ces parties ne sont pas aptes à soutenir le principe vital, ce principe, de son cdté, bien qu'il n'ait l'être que dans la matière et avec la matière, toutefois n'est plus répandu en celle-ci à la manière d'une force, en sorte qu'il pourrait être divisé avec elle. Dans l'homme, cette double
' Animalia annulosa decisa Tivunt non solum quia anima est in qualibet parte corporis, sed quia anima eorum, cum sit imperfecta et paucarum actionum, reqnirit paucam diversiutem in partibos, qiue etiam inienitur in parte decisa vivente : unde cum retineal di^Hiaitionem, per quant totum corpus est perfectibile ab anima, reinanet in eo anima. Secus autem est in animaUbus perfectis. [Quint, diip. de anima, a. 10, ad IS.j — Cf. De pot., loc. cit.
■ In animaiibus, quee decisa vivant, est una anima in actu et multœ in potentia; per dedsionem autem reducantnr in actum multitadinis sicut contigit in omnibus formis, quœ habent extensionem in materia. {Ibid., de spir. créât., a. 4, ad 19.)
' 11 est clair que cette explication n'est possible que dans le système des anciens qui admettaient des propriétés réellement distinctes de l'eisence des corps. En niant cette distinction, on ne peut plus cmnprendre ta vie sensible même la moins parfaite, si ce n'est en recoarant è une ûme non-seulement simple, mais encore subsistante en elle-même. 11 faudrait dire alors qne dans un animal divisé et continnantà vivre, l'Ame reste dans one partie et qu'une âme nonvelle est créée par Dieu dans l'autre.
I» L'ORIGIHE DE L*AIIE BDIUINE. IM
observation s'applique à un plus baut degré ; en outre, son ftme D'est pas, comme celle des animaux, amplement l'acte du corps, mais elle possède un être indépendant de celui-ci, et dès-lors séparé et immatériel. Pour réfuter la fkusse doctrine dont nous parlons ici, s^Dt Thomas pouvait dire i bon droit qu'il serait ridicule de vouloir diviser avec le corps la substance spirituelle de l'&me ' (comme si l'on pouvait admettre en elle-même cette divi^on per aecidens dont nous venons d'expliquer la nature). Cependant, chose étrange, un des plus récents adversaires de saint Thomas Toit en ces paroles la preuve que pour le saint docteur la génération n'est autre chose qu'une certaine division !
870. En conséquence, tout ce qu'on dit de nos jours pour donner de la génération une notion plus exacte était déjà reconnu dans l'antiquité. La doctrine qu'on lui reproche d'avoir enseignée, savoir, que la génération couûste amplement dans la division , était réputée fausse par les Ecolastiques au point qu'ils rejetaient absolument toute tliëse qui admettait cette conséquence. Toutefois, si la génËntioD ne consiste pas dans la division, il ne s'ensuit pas que la génération n'implique pas une certaine division. IVest-U pas propre à l'être engendré d'être formé du prindpe générateur, tandis que les choses qui ont une origine différente sortent de quelque autre chose ou bien sont tirées du néant? C'est pourquoi saint Thomas se demande : St la semence n'appartient pas à la substance du principe générateur , comment peut-on dire, ainsi que l'afOrment communément les hommes, que les enfants sont engendrés de la substance des parents? Et il répond : Sans doute, la semence n'est pas une partie proprement dite de celui qm engendre; cependant, d'une part, la force plastique qui détermine sa nature est produite en elle par le principe générateur ; d'autre part, la semence provient de la ma-
>CoiUr. GeBt.,Mb. II. c 8<^
tière alimentaire et en provient lorsque celle-ci est déjà tellement transformée par les forces vitales qu'elle aurmt pu passer dans la substance'. Si cela suffit pour regarder la semence comme appartenant k la substance du générateur, on peut aussi donner à sa séparation le nom de division. Par conséquent, lorsqu'on rencontre cette expression dans les écrits des scolastiques, on ne peut évidemment, d'après l'ensenible de leur doctrine, l'interpréter autrement que dans le sens expliqué. Celui qui verrait en cela un abus de langage devrait aussi trouver blimable que nous disions de toutes les choses engendrées qu'elles proviennent de la substance du générateur.Car, bien certainement, en parlant ainsi, nous voulons dire, non simplement que leur origine est due à l'activité du principe qui engendre, mais que quelque chose d'appartenant à ce principe mèmepassedans rStre engendré. Ainsi nous distinguons le générateur d'avec le sculpteur, etc., parce que ce dernier doit chercher hors de lui la matière qu'il transforme ; mais de l'un et de l'autre nous distinguons le Créateur, qui ne tire ni de luimême ni d'un autre l'être auquel il donne l'existeace, m^s qui le fait sortir du néant, étant ainsi l'auteur de son existence par sa seule puissance.
' Generatio est de gubstantia generantis ia animalibus et planti&, in quaDtum semen babet Tirtatem ex forma generantis et in quantum est in potentiaadsubstantjamipsius. (Summ., p. i, q. 119, a. S, «dt.j
Cf. De pot., q. 3, a. 12, ad 10, où il examine la même objection, mais en l'expliquant d'abord : Semen noa deciditur ab eo, quod fuitactu pars, sed quod fuit supcrfluum ultirate digestionis, quod nondum erat ultima assimilatione [siibstantice vivie) assimilatum. NuUa autem corporis pars est actu per animam perfecla, nisi sit ultima assimilatioue assimilata : unde semen ante decisionem nondum erat perfectum per aDimam, ita quod anima esset forma ejus;
emaniultim»
ma, sed
DE L'ORIGINE DE L'AHE BUUAinE. 1B3
871. Dans SOQ ouvrage principal, la 5ofnfn«^o/o$i7ue, ^t Thomas discute les queetioos qui se rapportent à l'origine de r&me, en traitant de la créaUon de l'homme. Dans cette discussion il suit le m£me ordre que nous avons adopté. Plus loin , lorsqu'il traite de l'activité des créatures, il revient encore sur la question qui nous occupe ici, savoir, si la force génératrice de l'homme s'étend jusqu'à l'àme, et il fait encore valoir contre le traducianisme d'autres arguments. Considérant la nature de l'&me humaine et sa relation avec le corps , il avait conclu plus haut de sa subsistance propre qu'elle doit aussi avoir une origine di^ Uncte et qu'elle ne peut naître en vertu d'un dîfféreuciemeut de la matière, comme les &mes qui sont simplement l'acte ou le principe vital d'un corps vivant. Dans cette nouvelle étude, il dirige notre attention sur la nf^ture des forces génératrices d'une part et sur la perfection de Vâmt d'autre part, pour nous en faire conclure qu'une telle &me ne peut être le produit de telles forces. La force plastique, qui organise la matière séminale et la vivifie quand l'oi^msation est achevée, est une propriété inhérente à la matière. Aussi ne peut-elle être la cause que d'une vie circonscrite comme elle par la matière. L'&me humaine, au contraire, est principe non-seulement de la vie corporelle, mais encore de la vie intellectuelle ; il n'est donc pas possible qu'elle soit engendrée par la force plastique. Sans doute, cette force dérive de l'&me, comme du principe de toute l'activité que possède le générateur ; c'est pourquoi c'est ce dernier qui opère par le moyen de la semence (n° 744). Toutefois l'âme de l'homme possède une double activité : une activité organique (liée aux organes) , et une activité spirituelle, qui a lieu dans sa substance immatérielle et ne présuppose la première que comme une codditioQ.Donc, puisque la génération est un acte organique, elle ne peut produire qu'une chose organique et rien d'immalériel. De môme que l'homme est incapable de penser
au moyen de ses sens, de même il lui est impossible d'être, par les organes de la génération, cause d'une vie intellectuelle'.
872. Froschhammer s'empare de ce passade pour justifier sa théorie contre saint Thomas '. Il s'agit ici, dit-il, non de forces matérielles {virtus, quœ est in materia], car cellesci ne pourraient Être que des forces chimiques ; mais de la force vitale de l'homme, par conséquent de l'esprit animant le corps. On affirme donc que cet esprit, au moyen de la semence qui reçoit de lui une force toute particulière, rend possible dans la génération la formation d'un nouveau corps, mais qo'en même temps, s'élevant au-dessus de cette opération matérielle, il produit aussi, par voie de création, la nouvelle Ame. En outre , dit-il encore, comme saint Thomas reconnaît lui-même que les forces génératrices émanent de l'esprit comme du principe vital du corps, il n'a pas le droit de nier que l'esprit puisse en même temps, bien que sans conscience, opérer d'ua^ autre manière, savoir, par une force créatrice secondaire.
Cependant, pour ce qui concerne les forces matérielles,
■ ImpoBsibile est, virtutem octivam.quœ est ia tnateria, eitendere Buam actionem ad producendutn immaterialem effectum. Hanifestum est autem, quod principium intellectiTum ia homine est priocipium transcendens materiam ; habet enim operationem, in qaa non commnnicat corpus. Et ideo impossibile est, quod virtus, qus est in géminé, sit productiva intellectjvi principii. Simiiiter etiam quia virtus, quœ est in semine, ^t in virtute anims generantis, secundum quod anima generantis est actus corporis ulena ipso corpore in sua operatione, in operatione autem intellectus non communicat corpus; ideo ^rtus intellectivi principii, proutintellectivum est, non potest a eemine provenire. (Summ. , p. i, q. 118, a. 2.)
Ainsi portent les éditions^ ordinaires. En d'autres éditions on lit : JVon potest ad semen pervenire. Cette dernière leçon s'accorde mieux avec le contexte. Elle exprime ainsi la cause du non potest a semine
DE L'(»UGINE DE L'AUB BDHAINB. 196
nous savons que, par viriuSy quœ est in semine, saint Thomas eotend, oon des forces chimiques ou physiques , mais ua principe plastique; aussi doDue-t-il ordioairemeat h. ces forces le nom de virtus formativa. Du reste, cela découle du passage mftme que nous discutons , puisque le saint docteur y déclare que cette force émane de l'àme diï générateur. Ajoutez que, dans l'article précédent, il avait parlé expressément de ce principe, rappelant en cette oceasion une doctrioe dont nous avons déjà parié, savoir, que les forces élémentaires sont, dans l'oi^^isation du corps, au service de ce principe plastique, par conséquent an service de TAme dont celui-ci procède ' . Qu'il y ait dans la semence de tous les êtres qui se propagent une telle force d'organisation animant, sous l'influence des forces célestes, la matière organisée et produisant ainsi l'&me, c'était une doctrine universellement admise. En traitant de la génération des substances naturelles, nous avons exposé vers la fin les raisons qui portaient les scolastiques à expliquer de cette manière la propagation des plantes et même des animaui. Or quelques philosophes prétendaient que l'origine de l'àme pouvait s'expliquer de la même manière, et c'est contre ce traducianisme matérialîstique que s'élève saint Thomas. II ne veut démontrer que ce que Froscbhammer soutient avec lui* savoir, que, outre la fécondation qui rend possible la formation du corps, il faut, pour expliquer l'origine de l'âme , recourir à un acte supérieur à toute puissance de la matière.
873. Toutefois saint Thomas ne tire cette conclusion qu'après avoir répété en peu de mots la preuve que nous
' Virtus illa activa, quœ est in semine, ei anima generantis deri' vata, est quasi quœdam motio ipsius anims generantis... Calidum autem elementare te habet instrumentaliter ad virtutem animât (inteltige : generalivam), sicut etiam ad virtutem nutrïtivam. (Loc. dt., a. 1. ad. 3.) 11 revient sur cette doctrine en d'autres endroits, surtout De}»!., q. 3, &.1l,ad9.
avons exposée plus haut, et c'est cette preuve que Froschhammer croit infirmer aussi par ses observations critiques. Mais, si le Docteur angélique enseigne que l'Ame , ayant son être propre, doit aussi avoir une origine qui lui soit propre, certes il ne veut pas dire, comme nous l'avons vu, qu'elle doive commencer d'être sans le corps et hors du corps, mais qu'elle doit naître comme naissent des êtres subsistants, et non comme les formes non subsistantes des êtres de la nature. La raison en est qu'entre l'àme humaine et l'Âme des brutes on trouve une différence que Froschhammer lui-même, réfutant des systèmes semblables de philosophie naturelle, caractérise exactement quand il dit : u L'&me animale n'est pas une substance dans le sens propre du mot, bien qu'elle Soit une actualité, » et, comme il s'exprime ailleurs avec Àristote, « l'actualité d'un corps vivant». Far conséquent, lorsque naissent des &mes animales, « ce ne sont pas de nouvelles substances qui sont produites, mais seulement des actualités, des tendances et des formes nouvelles qui, n'étant pas des substances, peuvent ensuite disparaître.» Les âmes humaines, au contraire, ne sont pas de simples actualités, mais des substances qui ne subsistent pas 'simplement dans la matière'. De là saint Thomas conclut que î'&me humaine est indépendante du corps, non-seulement pour son être, mais encore pour son origine. Elle est sans doute dans le corps comme dans son sujet naturel, mais sans que pour cela elle ail en lui sa subsistance quant à son être. De même elle naît daus le corps sans toutefois dépendre de celui-ci quant à son origine. Aussi ne peut-elle pas nattre par l'activité des forces naturelles qui ne peuvent produire qu'une vie qui leur ressemble, c'est-à-dire qui soit soutenue par la matière, mais elle doit arriver à l'existence par un acte qui dépasse la sphère de tout ce qui est matériel. Or, si saint Thomas,
* Loccit., p. Il2-t(3.
avant de doDoer à cet acte le nom d'acte créateur, dit encore que l'àme, étant une substance immatérielle, ne peut être engendrée, il ne Taffirme pas arbitrairement, mais il ne feit que répéter une assertion qu'il avait prouvée auparavant, assertion que Froschhammer d'ailleurs n'aurait pas repoussée, s'il l'avait compriBe exactement. En effet, comme la preuve exposée plus haut le montre clairement, on ne soutient cette thèse que pour écarter l'opinion qui voudrait Eaire dériver l'&me d'une semence spirituelle, conune le corps naît d'une matière séminale corporelle, afin de pouvoir conclure ensuite ce qu'enseigne précisément Froschhammer, savoir, que l'&me ne parvient à la vie que par un acte créateur. Ce dernier veut sans doute que nous regardions néanmoins cet acte comme une véritable génération, parce qu'il est joint à la génération corporelle , et qu'il possède dans la matière son subsiratum. Mais nous avons Déjà fait observer qu'une chose peut être substratutn en plusieurs sens très-différents. Si l'&me humaine a son tubstratum dans la matière, ce n'est, évidemment, ni de la manière dont un corps naissant a son substratum dans la matière dont il se forme, ni comme la vie d'un tel corps, c'est-à-dire comme une vie portée et soutenue par la matière de telle sorte qu'elle ait en celle-ci sa subsistance. L'àme humaine a dans la matière un substratum qu'dle détermine, dont elle fait un corps humain, auquel elle est noie et avec lequel elle opère; toutefois cette matière est son substratum de telle sorte que, tout en l'élevant à son propre être et en lui donnant son actualité comme corps humain, elle ne dépend de ce substratum ni pour son origine ni pour son être, parce qu'elle subsiste dans cet être même qui lui est propre. Or, bien que Froschhammer appelle ce qu'il y a de matériel dans la génération le substrattan de toute la vie humaine, assurément il ne veut pas dire que l'esprit humain soît porté par ce substratum de la même manière que l'àme animale est portée par le sien ;
106 DE L*CHtIGINE DE L'AME HDHATNE.
car alors l'esprit aurait sa subsistance dans la maUëre, il serait simplement l'actualité du corps et non une substance spirituelle. Il ne peut donc vouloir dire que ce qui & été reconnu de la manière la plus formelle par l'ancienne école, savoir, que l'âme natt dans le corps et avec le corps, parce que, bien qu'étant une substance spirituelle, elle est pourtant aussi le principe déterminant (formel) du corps. On ne trouve donc ici aucune divergence â'opiaions sur la nature de l'acte qui donne naissance à l'âme humaine ; comme pour les scolastiques, il est pour Froschhammer un acte par lequel une substance spirituelle est produite de rien, mais dans un suàstratum avec lequel elle s'unit pour former avec lui un même être vivant. La différence consiste en ce que Froschhammer attribue cet acte créateur à la nature humaine', tandis que les scolastiques L'attribuaient exclusivement h. Dieu. Par conséquent, pour défendre sa théorie contre l'antiquité, Froschhammer aurait dû porter son attention sur les arguments par lesquels les scolastiques prouvent qu'un tel acte, produisant un être subsistant ea soi, dans un substratvm, il est vrai, mais de rien, dépasse les forces de toute nature créée . Bans les articles qu'il s'efforce de réfuter, les scolastiques n'avaient d'autre but que d'établir ce que leur contradicteur soutient lui-même d'une part, contre le traducianisme matérialiste, savoir, que l'esprit de l'homme ne peut être engendré, comme l'ême des brutes, par une transformation de la matière, et, d'autre part, contre le traducianisme spiritualiste, savoir, qu'elle ne peut être formée d'une matière spirituelle. La première thèse est une conséquence de la si^stantialité de l'âme, ta seconde une conséquence de sa spiritualité. C'est seulement après avoir prouvé ainsi que l'âme arrive à l'existence par un acte créateur, qu'on abordait cette autre thèse que dans
* La {génération est un acte créateur de la nature humaine, vai création du néant en vertu de la puiasance créatrice secondaire qae Dieu a conférée h la natore bumaine. (Iog. cti., p. 81.)
DE L'ORIQIKB DE L'ANE HDHAIHB. 1»9
aueiin êbee fini on oe peut coDceTOÏr la puissance de créer, soit primaire, Boit secoodaire. Si l'oo admet, comme Froschhammer, que la géaératioD de l'àme est une Térita> ble création, certes on n'a pas besoin de faire de grands efforts pour prouver qu'elle n'est pas opposée à la simplicité de l'esprit; mais on est bien obligé de montrer qu'elle se concilie également avec sa nature finie.
874. Mais Froschhammer n'a-t-il pas fourni cette preuve? Il cherche à prouver d'abord qu'en toute génération, même dans celle des substances de la nature, se trouve une certaine production du néant. C'est en cela que consiste plutôt, ce semble, la différence de sa doctrine avec celle de l'antiquité. Or, si c'est là une thèse prouvée, si vraiment on constate dans toate la nature comme un fait cette puissance créatrice secondaire, il a bien le droit de dire, ce semble, que nous n'avons aucun motif de contester à l'homme cette même puissance. Cependant cette divergence d'opinion ne consiste que dans les mots ; voilà pourquoi on ne peut tirer aucune conclusion légitime de cette analogie entre l'homme et les substances naturelles. S'il y a création dans la génération de ces dernières substances, c'est, selon Froschhammer, « parce que la matière seule est prise d'abord du générateur et ensuite de la nature, tandis que la puissance vitale immanente est quelque chose de créé par l'acte générateur, quelque chose de nouveau qui jusque-là n'avait point eiisté dans la nature*. » Or nous savons que nonseulement l'antiquité professait formellement la même doctrine, mais encore convenait que les formes des substances naturelles sont produites de rien dans la même mesure que l'être et ledevenir leur conviennent. Hais, comme l'être et le devenir sont attribués proprement, non aux formes, mais au tout, c'est^-dire & la substance, et comme celle-ci vient toujours d'une autre substance, on croyait pouvoir soutenir
* hoc. àt„ p. 68,
300 VE rORIGINB DE L'AUE HUMAINE,
à bon droit que, dans la génération des substances naturelles, il n'y a pas d'activité créatrice, mais seulement un acte de tranformation (n. 448). Et, si l'on insistait, en disant qu'il y a création toutes les fois qu'une chose natt de rien, et que pour cela même la génération ne constitue qu'une création secondaire, parce qu'elle ne fait naître rien de subsistant, mais seulement les formes dont nous parlons, nous ne voudrions pas disputer beaucoup sur cette dénomination- Mais on devrait alors convenir aussi que la créalion, par laquelle devient existante l'àme bumaine, qui est une substance, cesse d'être secondaire, et qu'ainsi elle n'est pas contenue dans la puissance génératrice des parents.
Dans l'antiquité, il est vrai, certains savants ont attribué h l'activité créatrice de Dieu l'origine de toutes les formes, précisément parce que dans un certain sens elles naissent de rien. Toutefois, comme nous l'avons vu, la plupart des scolastiques étaient d'un avis contraire. Car, disaient-ils, parmi les accidents mêmes, plusieurs au moins sont des réalités. Lorsqu'un corps est échauffé et qu'un esprit commence à penser, il y a production de formes réelles par lesquelles des choses déjà existantes sont transformées. On comprend ainsi que l'activité de la nature, portée à une plus haute intensité, peut produire aussi, dans la génératioQj des changements substantiels et faire de la matière sans vie des êtres végétatifset sensibles (n. 740). En vertu de cette puissance de transformer les réalités existantes, les créatures participent, d'une manière proportion' née à leur nature, h la puissance que possède Dieu de produire des êtres nouveaux. On peut même voir dans cette puissance des créatures une certaine analogie avec la puissance créatrice de Dieu, en tant qu'elle peut faire naître au moins des formes non subsistantes. Néanmoins, produire de rien des êtres subsistants, ou créer dans le sens strict du mot, c'est une œuvre réservée à la toute-puissance divine- Froschbammer ne peut pas objecter ici que cette doctrine
DE L'OREGINB DE L'AME BUMADJE. SOI
met une différence trop grande entre les choses qui sont subsistantes et celles qui ne le sont pas ; car, en parlant précisément de cette différence, il dit avec autant de vérité que d'élégance que l'&me animale (c'estrji-dira la plus parfaite des formes substantielles non subsistantes) est à l'&me humaine ce qu'une ombre fugitive est à une réalité permanente '. Dès-lors, qu'y a-t-il d'étonnant h ce que les forces de la nature créée puissent bien produire des ftmes animales, mais non des ftmes humaines?
fiTS. Sans doute, il dira encore que, puisque l'homme est par SOD &me tellement supérieur à l'animal, la puissance génératrice doit être en lui si parfaite qu'elle s'étend jusqu'à la création de l'esprit subsistant. Mais il ne faut pas perdre de vue que l'analogie fait ici complètement défaut. n est vrai que les formes sont précisément ce qu'il y a de plus parfait dans la nature, car c'est d'elles que procèdent toute activité et toute vie ; néanmoins cette puissance génératrice inépuisable, qui produit les formes les plus variées elles plus parfaites, ne rend pas ta nature capable de faire sortir du néant ne fûtKie qu'un grain de poussière. Gela ne peut pas venir de ce qu'en général les éléments matériels seraient plus parfaits que la vie dont les formations supérieures de la nature sont douées ; mais la raison doit s'en trouver dans cette seule prérogative qu'ils ont sur les principes vitaus, de subsister en eux-mêmes et de soutenir ces derniers. C'est pourquoi, en considérant les choses qui subsistent et celles qui ne subsistent pas dans leur relation à la puissance productrice, nous ne pouvons pas les comparer les unes aux autres comme des choses plus ou moins parfaites, mais nous devons les regarder comme totalement différentes. Ainsi nous pouvons bien dire : « Si la plante peut produire dans la matière un principe végétatif, pourquoi l'^e animale ne produirait-elle pas dans la ma-
* Loc. cit., p. (IS.
a03 DE Ly)RiomE DB L'AUB bcmaine.
tière ane Ame animale? » mais Qullement ; « Sila nature peut produire de rien dans la matière le principe vital si parfait du lion, pourquoi ne pourrait-elle pas produire de même un grain de sable? » PareiUement, il ne serait pas légitime de raisonner ainsi : De même que le lion engendre une &me de lion, de même il but que l'homme puisse engendrer une &me humaine. La raison de cette différence consiste encore en ce que l'ftme humaine se distingue de r&me animale, non d'une façon quelconque, mais en ce qu'elle subsiste en elle-même, possédant ainsi, outre les perfections qui caractérisent les formes, la prérogative de la matière, à cause de laquelle celle-ci ne peut aucunement être l'objet de la puissance génératrice.
Contentons-nous ici de ces quelques rétleiions. Ayant à parler de la création dans la dissertation suivante, nous reviendrons sur cette question. Nous verrons alors comment l'antiquité cherchait à expliquer, par la nature de l'acte créateur, cette doctrine catholique que Dieu seul crée dans le sens strict du mut.
876. Continuons à présent l'examen des objections par lesquelles on veut infirmer l'argumentation des scolastiques contre le génératianisme. n est clair, par toutes les considérations exposées, qu'on opposerait à tort cette objection : L'&me animale est engendrée, bien qu'elle soitsim[de; donc l'&me humaine peut également naître par génération. Car les scolastiques ne concluaient de la simplicité de l'ftme qu'une seule chose, c'est qu'elle ne peut pas, comme les corps, naître d'une semence spirituelle; mais qu'elle ne puisse pas être engendrée comme l'&me animale, c'est ce qu'ils concluaient de sa subsistance. Mais voici qu'on s'appuie encore sur la génération divine. En Dieu, dit-on, la nature est simple ; d'ailleurs le Père et le Fils subsistent en eux-mêmes ; néanmoins le Fils est engendré de la substance du Père.
Que d'autres défenseurs du génératianisme fossent cette
im L'OftlGlNB DE L'AME HOH&INE. 303
objecfioD, cela n'est pas étomiant, bieo qu'on doive se demander pourquoi ils ne font pas menUon de la réponse qu'on y a opposée depuis longtemps. Mais nons devons être surpris de voir que Froscbhammer parle si souvent de la génération divine pour soutenir le génératianisme. Il aurait dû au moins nous expliquer conunent il se f^t que la génération soit une création (et en Dieu, certes, elle ne peut être une création secondaire), et que nous confessions néanmoins, selon la doctrine catholique sur laquelle il s'appuie, non-seulement que Dieu le Fils est engendré, mais encore qu'il est fli^enrfr^ et non cr^ (non crea/us, ledgenitus). Mais nous ne voulons pas ti*op insister sur ce point, de peur que notre contradicteur ne se mette encore en une nouvelle et plus terrible colère, croyant que nous voulons le rendre suspect d'arianisme, bien que nous nous proposions seulement de faire observer combien il est dangereux de confondre divers concepts, surtout si ces concepts sont nécessaires pour la solution de questions si profondes. Du reste, que la génération ne doive pas être confondue avec la création, c'est une vérité que l'étude de la génération divine rend de plus en plus évidente.
Nous avons expliqué plus haut (n. S70) la différence qui existe entre former, engendrer et créer. Aussi confessonsnous, d'après la foi catholique, que le Fils n'a pas été formé ou fait d'un être existant hors de Dieu, et qu'il n'a pas été produit de rien ou créé, mais qu'il a été engendré du sein, c'est-à-dire, delà substance du Père. An contraire, le monde n'est pas formé d'une matière préexistante, il n'émane pas non plus de la substance de Dieu, mais il a été créé du néant.
877. On pourrait, toutefois, objecter ici que l'idée de la génération, telle que la scolastique l'établissait d'après Aristote, ne peut pas davantage s'apphquer à la génération divine. Selon cette définition, la génération est un acte q}iiproduit un changement, et elle implique toiyouro une certaine dû
30â DE L'ORIGINE DE L'AME HUMAINE.
vision. Donc, si en Dieu, dont l'essence exclut tout changement et toute division, on trouve néanmoins une génération véritable, on ne peut pas conclure, de ce que l'esprit est simple et immuable quant à son être, qu'il soit incapable d'engendrer.
C'est presque dans les mêmes termes que les scolastiques eux-mêmes se proposent cette objection. En cherchant à la résoudre, ils ne dissimulent pas que le sens du mot « génération » a quelque chose de vague. D'après Aristote, la génération et la corruption constituent les deux espèces de tout changement possible. Suivant cette notion, le concept de la génération, d'une part, est très-étendu, car en ce sens on doit dire que les choses inanimées et même les simples accidents sont engendrés, mais, d'autre part, il devient trèsrestreint, puisqu'il ne s'applique plus qu'aux choses variables quant à leur être et & leurs phénomènes. Si, au contraire, on explique le mot « génération » dans le sens qui lui convient proprement d'après son acception commune, il désigne seulement l'origine d'êtres vivants. Dans la nature, il est vrai, cette origine implique toujours la transformation substantielle d'une chose préexistante, en sorte que, pour les générations qui ont lieu dans la nature, on peut ramener le concept de génération & celui de changement; néanmoins, faisant abstraction de cela, on peut considérer la génération en soi, et, sous ce rapport, elle est l'origine d'une substance vivante émanant d'un principe vivant (origo viventisaprincipio vivente). Mais il est absolument de l'essence de la génération comme telle que l'être engendré non-seulement commence à exister par l'activité du générateur, mais encore procède de sa substance, et qu'il soit de même nature que lui. Si nous nous en tenons strictement à cette notion pure de la génération, elle peut être appliquée à la seconde personne de la Trinité dans te sens le plus complet et le plus vrai du mot. Le Fils est engendré, non simplement comme les substances naturelles, d'une chose appartenant d'une
DE L'ORIGINE DE L'AHE BUyADiE. 306
certaine manière à ]a substaDce, mais, dans le sens le plus strict, de la substance mâme de Dieu . Il n'est pas simplement de la infime nature, mais la même essence lui est numériquement commune avec le Père. En Dieu il y a donc, sans aucun doute, une génération véritable sans aucune division ni aucun changement*.
Mais de Ik que peut-on conclure en faveur du génératiauisme ? On dit que dans la génération humaine l'&me, d'une partj donne la force organique à la matière dont se forme le corps, et, de l'autre, elle se communique d'une manière vivante selon sa nature spirituelle. Cette communication doit pourtant consister en ce qu'une nouvelle substance spirituelle se forme dans la matière. L'&me ne peut, en effet, se communiquer de telle façon que sa propre substance passe dans l'être engendré et que par la génération elle commeDce à exister en plusieurs individus, comme l'essence divine subsiste en plusieurs personnes. Elle ne peut pas non plus, comme les substances naturelles, faire émaner d'elle une chose quelconque (qu'on l'appelle semence ou autrement) qui s'unisse à la matière corporelle comme un élément spirituel dont se forme une &me nouvelle. La
■ Nomine génération!!! dupliciter utimui. Uno modo communiter ad omnia generabilia et coiruptibilia, et sic geaeratio nihil aliud est quam mutatio de non esse ad esse. (Voir l'eiptication donnée plus haut, n. 740.) Alio modo proprie in Tiventibus, et sic generatio signi* ficatoriginem vifentis aprincipio vivente conjuncto, et htec proprie dicitur nativitas. Non tamen omne hi^usmodi dicitur genitum, sed proprie quod procedit secundum rationem simililudinis... in natura ejusdem speciei; sicuthomo procedit ab homine, et equus ab equo. In viventibus autem, quœ de potentia in actum vitœ procedunt, sicut sunt homines et animalia, generatio utramque generationem includit. Si autem sit aliquod Tivens, cujos vita non exeat de potentia in actum, processio, si qua in tali viventi invenitur, eicludit omnico prïmam rationem generationis ; sed potest habere generationem, quee est propria viventium. — Sic igitur processio Verbi in divinis habet rationem generationis, procedit enim per modum intelligibilis actionis, quœ est operatio vitse et a principio conjuncto et secundum rationem similitudinis. (S. Thom., Swam., p. i, q. 27, a. 2.)
2M DB L'ORIGIIIE M L'AME HtlMUHE.
substance spiritodte oe peut ni comme génératrice contenir ooe matière pouvant se détacher d'elle, ni comme substance engendrée se former d'uoeteDe matière*. Or, si Tflme ne peut communiquer ni sa substance tout entière, comme IMeu le Père, ni une partie de sa substance, comme les êtres naturels, en quoi peut donc consister cette communication vitale d'elle-même, s ce n'est en ce qu'elle serait ■pcer sa $eute activité la cause de rorigine d'une nouvelle âme? Or ce serait là faire sortir cette nouvelle âme du néant par UQ acte créateur. Sous ce rapport, Froscbhammer a donc très-bien saisi la vérité : pour que l'âme de celui qui est engendré arrive à l'existence par le générateur, U faut qu'elle soit posée par celui-ci en vertu d'un acte créateur. Hais, pour cette raison même, il n'aurait pas dû alors s'appuyer sur la génération divine ; car celle-ci diffère encore bien plus de la création que n'en diffère la génération des substances naturelles.
L'esprit ne peut donc engendrer ni de la manière dont la nature engendre, parce qu'il est simple et immuable quant à sa substance, ni de la manière dont Dieu engendre, parce que sa substance ne peut exister avec une personnalité multiple. Toutefois on ne peut pas dire pour cette raison que l'esprit soit inférieur à la nature ; car il vaut mieux pour lui de ne pouvoir pas engendrer que d'engendrer comme le font les substances naturelles. D'ailleurs il a dans sa vie spirituelle immanente une image
' Aussi àTobjectioii aniTaDterAnimarationaliBconstitiita estister Deum et rea corporalesmedia... Sed in Deo generatio inveoitiir, £i* militer in rébus corporalibus. Ergo et aolma, quœ est média, per generationem producitur; — saint Thomas répond : In solo Deo potest esse una natura in pluribus suppositis; et ideo ibi solummodo potegt ease generatio sine imperfectione mutationis et divisionts : nDde nobiliores creatnrâe, quœ sunt indivisibiles nec substantialiler transmutantur, sicut anima rationalis et Angélus, non generanlur; wdinreriores erealurœ, quœ sunt ditisiblles et corrupli biles. (Ouî^'ditp. de pot., q. 3, a. 9, ad 27.)
bien plus parfaite de la génération et de la spiraUon divines que n'en a la aature dans sa propagation, qui est toute tournée vers le dehors '.
Examan des prenves qn'on apporte poar la sénAratioa des am«s.
878. Après avoir discuté les objections par lesquelles on voudrait iofirmer la preuve de la création des flmes, tournons-nous vers les arguments qu'on apporte pour prouver leur génération. Ces arguments ne sont pas nouveaux ; les scolastigues et en partie saint Augustin les avaient déj& examinés et en avaient montré la futilité.
Le premier argument se tire de la nature a. laquelle l'homme appartient par son être sensible ; des générations qu'on y découvre, on veut conclure, par analogie, que l'homme doit naître également par génération. Les scolastigues avaient déjà présenté cette objection, en la renforçant par diverses observations. Partout dans la nature, disaient-ils, nous voyons que la substance entière, depuis les parties les plus minimes jusqu'aux plus parfaites, se développe de la semence ; pourquoi donc la semence de l'homme ne contiendrait-elle pas en puissance tout ce qui appartient à la nature humaine'? Et nous devons admettre
' Voir s. Thom., Contr. GaU., lib. IV, c. H, où cette doctrine eat amplement traitée.
> In omDibuB, quœ generantui ei semine, omnea partes rei gène' ratse simul comprehendimtur Tirtute in semiDe,licet actu non appareant, sicut videmus in tritico aut in quolibet &lio semine, quod herba et cutmus et internodia et fructua et aristœ virtute comprebenduntur in primo semine, et postes protenditur semen et dilatatur quadam consequentianaturali ad perfectionem,non assumens aliquid eztrin-
309 DE L'ORIGraE DE L'AME HUMAINE,
que tout cela est communiqué à l'homme dans la génératloQ d'autant plus que c'est l'âme, comme principe de toute activité, qui engendre, quoique avec le corps et par le corps; car il est de l'essence de la génératioa que l'âtre engendré soit d'une nature semblable à celle du principe générateur '. Enfin, si l'on veut maintenir l'unité de l'âtre et de la nature de l'homme, on ne peut pas distribuer sa production entre deux principes acti&. Car chacune des causes productrices pose évidemment par son acte un être. Si donc le corps est produit par celui qui l'engeudre, et que l'âme soit produite par Dieu, le corps a son être propre et l'âme a le sien. Alors leur union ne peut plus constituer que l'unité appelée formelle. L'unité réelle de l'être implique donc une égale unité de l'origine et partant de l'activité productrice*.
879. Or, pour apprécier ces raisonnements, on ne peut nier qu'en étudiant la nature, nous pourrions être tentés d'expliquer la génération de l'homme de la même manière que celle des êtres de la nature, si nous ne trouvions pas dans la constitution particulière de l'homme des raisous toutes spéciales qui s'opposent à cette explication. Or, lorsque nous considérons la chose de plus près, nous comprenons non-seulement que cet accord dans le mode de la propagation est impos^le, mais encore que cette diversité dans la manière dont se propagent les êtres naturels et l'homme, loin de troubler l'harmonie des choses, est au contraire tout à fait conforme à l'ordre général. L'âme humaine ne peut naître par génération, mais seulement par
secum. Constat autem, animam esse partem hominis. \a géminé igilur hominis virtus contiuetur anima hnmana; non autem ex aliqna exteiiori causa priDcipium sumit. (S. Tbom., Contr, Gent., lib. II| c 88, n. 8.)
' S. Bonav., toc. «'(., n. i. — Cf. S. Thom., Contr. Qent., loc, cit., n. 4. — De pot., q. 3, a. 9, n. 9, 6.
■ S. Thom., Contr. Gent., loc. cit., n. 3. — Cf. De pot., lac. A, n.Sl,22.
une créatîtm diTioe, parce qu'elle est substance et subtr* tance immatérielle ou esprit ; or voilà précisément ce qui détruit aussi l'analogie qu'on remarque généralement sous d'autres rapports entre l'homme et les choses naturelles. Par cette constitution de son &me, l'homme sort delà sphère des choses naturelles et se bvuve placé & un degré où il appartient aussi bien au monde des esprits qu'au règne de la nature. H est synthèse d'esprit et de nature; et, si cet être synthétique se montre en tout ce qui concerne l'homme, comment ne se révélerait-il pas aussi dans son origine? A juste titre, on invoque ici avant tout son immortalité. Semblable h. cet égard aux substances naturelles, l'homme est sujet à la mort ; il ne meurt pourtant que pour le corps, noa quant à l'&me. Ainsi nous ne devons pas être surpris que dans son origine il ressemble pour le corps aux brutes, tandis qu'il est semblable aux auges quant à son âme. Les forces génératrices de la nature ne peuvent produire que ce que ses forces dissolvantes peuvent de nouveau détruire. D'fùlleurs il fiaut ici prendre en considération les rapports que l'homme a avec Dieu. Tout ce qui existe doit tendre vers Dieu, auteur de toutes choses. La nature n'atteint cette fin dernière qu'en s'unissant dans l'homme avec l'esprit, tandis que l'esprit est destiné è entrer avec Dieu en un commerce immédiat. Il n'est donc pas étonnant que l'homme, en tant qu'il appartient & la nature, ne reçoive de Dieu son existence que par le moyen des forces génératrices de la nature, mais que, comme esprit, il obtienne l'être immédiatement de la toutepiùssance divine*.
880. A présent il n'est pas difficile de répondre aux diverses observations par lesquelles on renforce l'objection tirée de l'analogie des substances naturelles. A la vérité, dans la nature, c'est d'une simple semence que se développe
» Cf. S. Thom-, Cmt. Qent., lib. II, c. 87, n. 3. — S. BonaT., Joe. dt.
ruiMorBiK ■ciH.iiTiqtJi. — T. iT. M
SIO DE L'ORIGINE DE L'AHE HCHAINB.
toute la substance vivante jusqu'à ses parties les plus parfeites. Toutefois, même ce qu'il y a de plus parfait dans la nature, la sensibilité, a toujours le caractère d'une chose matérielle, tandis que ce par quoi l'homme possède la perfection qui lui est propre appartient à un tout autre ordre de choses. Pourquoi donc un élément d'une origine supérieure ne devrait-il pas s'unir, dans la génération de l'homme, à l'élément matériel dont germe le corps'? — D'autre part, il est très-vrai que c'est l'&me qui engendre par le moyeu du corps, et qu'il faut déterminer d'après elle la nature de l'être engendré. Aussi la force plastique qui forme l'embryon humain est-elle de telle nature qu'elle fait naître un corps apte à la vie sensible plus parfaite et plus noble qui convient à l'homme. Si l'âme ne produit pas également le principe qui anime ce corps , cela vient, non de ce que la force génératrice est imparfaite en elle, mais de ce que ce principe, c'est-à-dire l'esprit, ne peut point être engendré*. Et si l'on dit qu'un organisme est parfait, quand il peut en produire un autre qui lui ressemble, on n'a pas le droit d'appliquer ce principe à un organisme dans lequel se trouve, outre la vie organique, une autre vie toute différente. D'ailleurs on peut soutenir avec vérité que l'homme possède cette puissance même. Le corps qu'il engendre non-seulement est apte à être animé par
<SciendQmest,insemine(rerumiiaturatioi[i)virtutecontineriomma illa, qufB Tirbitem corpoream non excedudt, sicut fœnum, culmum, ioteniodia et similia: ex quo concludi oon potest, quod id homiiiis, quod totam Tirtutem corpoream escedit, in semine virtute continelur, ut octava (ratio adversa] concladebat. {Conlr. Gent., lib. n, C. 89.)
' Homo geuerans générât aibi simileinspecieper virtutemfonnae suœ,scilicet animœ rationalis; non quod ipsasitimmadiatumprincipium in geueratione humana agens, sedquia via generativa et ea, qu» insémine agiint, non dispooerent materiam,utfieretcorpusperrectibile anima rationali, nisi agerent ut instrumenta quœdam rationalis animœ. Et tamen ista actio non potest pertingere ad factionem aaimœ rationalis, rationibus prœdictig. {De pot., loc. cit., ad 6.)
DE L'ORIGIHE DE L'AME HIOUIHE. 311
une substance Bpirituelle, mùa encore il exige une telle ème. De même que, suivant le cours naturel des choses, une matière inilammable et pai&itement disposée s'enflamme nécessùrement sous l'action d'une flamme, de même l'embryon bumain est nécessairement animé par une &me spirituelle, bien qu'elle n'émane pas de lui '. Et si l'on compare l'homme aux substances naturelles, est-ce une imperfection que l'homme engendre un corps obtenant sa perfection naturelle, non par les forces de la nature, mais seulement par une intervention divine , de manière lontefois qu'il l'obtient infailliblement en vertu d'une loi établie pour la nature humaine ?
SSl . On prouve encore par les considérations qui précè> dent que, dans la doctrine scolastique, on attribue au corps et à l'Âme une origine différente sans mettre en péril l'unité de la nature humaine. La production du corps par les générateurs consiste, comme nous venons de le dire, en ce que la matière est transformée en un sujet approprié à r&me humaine. Or, que cela se fasse, comme on incline à l'admettre de nos jours, par la simple union de la semence masculine et de la semence féminine dans la conception, ou, coDsme on le croyait autrefois, seulement par l'organisation complète de la matière séminale, toujours est-il que r&me est créée par Dieu dans le corps, dès que celuici est apte à l'union avec elle, si bien que l'&me ne commence pas à exister avant d'être unie au corps. La matière est préparée ou disposée à cette union, lorsqu'elle est capable d'être élevée par l'àme k l'ôtre et & la vie qui distinguent l'homme. Par conséquent, au moment même de son union avec l'àme, la matière cesse d'être ce qu'elle était, c*est'à-dire un embryon, et elle devient un corps humain.
* Homo sibisimile in specie générât, in quantum virtiis seminis ejos dÏBpoaitWe operatur ad ultimmn formam, ex qua bomo speciem sortitur. (Confr. Gent., loc cit.) — Cf. Depot., loc. cit., ad 6, où la question est traitée plus amp.em»it.
Toutefois, si elle devient ainsi un corps humain, c'est aussi bien par un effet de la génération qui l'a formée h. cette union, en sorte qu'elle pouvait et devait recevoir l'être hunuun, qu'en vertu de la création de l'àme par laquelle elle reçoit cet être effectivement. C'est pourquoi saint Thomas enseigne que, si Ton attribue la production du corps aux pa* rents et celle de l'âme à Dieu, il ne faut pas entendre ces paroles comme si les parents conféraient l'être au coips et que Dieu séparément donn&t l'être à l'âme. Au contndre, Dieu crée l'être de l'&me dans le corps, après que les parents ont préparé celui-ci k devenir participant de ce même être par l'àme qui lui est unie. Mais que dans ce cas l'orig^e d'un seul être soit attribuée à ,une double opération, cela n'est pas inconvenant, dit encore le saint docteur, parce que l'une de ces opérations est subordonnée à l'autre. C'est ainsi que, dans la nutrition et le développement des substances naturelles, l'Âme et les forces élémentaires de la matière concourent à la production du même effet. La force plastique de l'&me fait que la matière alimentaire soit reçue dans la substance du corps, et qu'elle soit déterminée à un autre être, mais seulement après que les forces élémentaires, qui sont mises au service de l'âîne, l'auront préparée à cette transformation *. Cette comparaison, évidemment, ne doit pas
' Pro tanto in homioe non est dupiez esse, qnih non est sic intelli' gendum, coTpns este a générante et animam a créante, quasi corpori acquiratnr esse sepantim agenerante etseparatim anima; a creanlr, sed quia creans dat esse anims in corpore, et generans disponit corpus ad hoc, qnod tnijos esae sit particeps per animam sibi unitam-
Duo agentia omnino disparata non possunt hoc modo se btbere, quodactio unius tennineturad materiam et aIteriusadformam;hoc tamen contingit in dnobus agentibus ordinatia, quorum unum est instrumentum allerins... {De pot., loc. cit., ad 6 et 6.)
Contingit quandoque, quod actio principalis agentis pertingit id aliquid in operato, ad quod non pertingit actio instrumenti; sicut vis vegetativa ad speciem carnis perducit, ad quam non polest perducere calor ignig, qui est ejua instrumentum; licet operetur disponendo ad eam resolvendo et consumendo. Qnum igitur omnis tîtIus
DE L'ORIGINE DE L'AHE HDHAinE. 313
être pressée outre mesure ; elle montre seulement que des forces inférieures pouvait concourir, avec des forces supérieures qui les dominent, àla production d'un seul et m6me être. L'homme, de même que toute créature, possède son être et son opération propres, mais pour l'un comme pour l'autre il reste toujours dépendant de Dieu. Aussi l'homme et toutes les causes créées (causœ seeundœ) ne sont que les instruments de la cause suprême {causa prima), bien que chacune de ces causes secondes opère selon sa nature et sous ce rapport avec indépendance. Or Dieu, voulant l'existence et la propagation des hommes, devait, par une conséquence naturelle et nécessaire, laisser commencer l'œuvre de la génération par les forces de la nature, pour la compléter par son opération immédiate.
Or, comme les générateurs produisent, avec cette indépendance relative que possèdent les causes secondes, un corps qui, tant que subsistent les lois de la nature, peut et même doit devenir un homme par son union avec YlOae, on loit clairement combiw est vùne l'objection qu'on oppose lu créatianisme, savoir, que selon cette doctrine l'homme n'engendre qu'une nature animale, et qu'ainsi les parents sont appdésàtorl auteurs de leurs enfants*. Certes, s'il en était ainsi, comment, de cette vérité révélée qu'en Jésus- Christ la nature humaine est unie h, la nature divine dans une seule personne, pourrait-on alors conclure que la Vierge Marie est en toute vérité Mère de Dieu, comme l'Église l'a
natiirffi activa comparehir ad Deum sicut instnimentum ad primtun et principale agsns ; nihil prohibet, in uno et eodem generato, qaod est homo, actionem naturœ ad aliquid homiuis terminari et non ad totum, quod SI acttone Dei. (Contr. Gent., loc. cit., ad 2.)
' Totua bomo egreditor de femore generantis propter boc, quod TirtDB seminis de femore egredientis operatur ad nnionem corporia et aninue disponendo materiam ultima dispositione, quœ est neceasaria ad formam, ei qoa imione homo bâbet, quod ait homo : non aatem ita, quod qiuelibet pare bominia per virtutem seminis causetuT. {Depot., loc. cit., ad 2.)
au DE L'ORIGINE DE L'AME HUMAINE.
soleDneUement professé dès les premiers siècles? D'ailleurs on ne peut trouver aucun inconvénient en ce que Dieu crée simplement l'âme et qu'il abandonne la formation du corps à la nature humaine. Dieu opère dans la génération de l'homme comme l'exige la nature synthétique de celuici, c'est-à-dire il opère en elle tout h la fois de la manière dont il interrient dans la propagation des substances naturelles, et de la manière dont il donne l'existence aux esprits. U est l'auteur de tout l'homme, engendrant le corps par le moyen des forces de la nature et produisant l'&me immédiatement '.
882. Mais, objecte-t-on en outre, il est plus conforme à la raison de croire que Dieu a disposé le monde dès le principe de manière que celui-ci n'ait besoin que de l'influence conserratrioe et du concours de Dieu, sans que des créations nouvelles soient nécessaires. Du reste , voilà ce qui est exprimé dans nos livres saints où nous lisons : « Au septième jour Dieu se reposa de toutes ses œuvres. » Mais saint Augustin avait déjà répondu à cette objection des génératianistes. La création, dit-il, était achevée ap^^s que Dieu eut donné l'existence à toutes les espèces d'êtres qu'il devait créer, et Dieu a cessé de créer en ce sens qu'il ne produit plus, à partir de ce jour, des choses d'espèces nouvelles, maïs qu'il multiplie seulement les individus existants, et en vertu de causes qu'il a mises en eux. Or c'est ce qui s'applique aussi à l'homme; caries corps qui tirent leur origine, par la génération naturelle, des premiers corps produits immédiatement par Dieu, sout tel& que par leur nature ils doivent être unis & des âmes
' Neqne etiam seqnitor... quod sit imperfecta operatio tam Dei gaam natnne. Virtiit« enim Dei utrumque fit et corpus et anima, licet fonnatio corporis sit ab eo mediaDte virtute semiais oaturalis, animam autem immédiate producat. Neque etiam sequitur, qnod actio Tirtutia seminis sit imperfeda, cum perâciat hoc, ad qaod est. (Conft-. G<nt.,loc. cit.]
IW rORieilTE DE L'AME HDHAINE. StS
telles que Dieu en avait créé dès le principe. D'où il suit que dans la propagation de l'homme l'activité oréatrioe de Dieu n'est pas moins convenable que ne l'est son concours pour la multiplication des £b% naturels *. Et comme les créations d'&mes nouvelles ont lieu précisément en vertu do cours naturel des choses, c'est k tort qu'on voudrait voir en elles une série de miracles.
C'est ainsi que les théologiens ont toujours compris cette ordination ou disposition divine dont parlent saint Augustin et d'autres Pères, en particulier Théodoret. Qu'il nous soit permis de nous arrêter un peu aux paroles de ce dernier. D dit que r&roe ne vient pas du dehors dans le corps humain, et qu'elle ne se développe pas de la semence, mais qu'elle arrive à l'esistence en vertu d'une disposition divine selon la loi qui a été mise dans la nature dès le principe*. Or jusqu'à présent les théologiens avaient cru que, dans ces paroles, Théodoret rejetait la préexistence des âmes et le génératianîsme pour affirmer ensuite le créatianisme comme la seule doctrine vraie. Mais de nos jours certains auteurs les expliquent tout autrement, ëd disaot que l'âme ne vient pas du dehors, Théodoret aurait exclu la création des âmes
* Quianoualteriiisgeneriscreatora est anima, quam illinSj secundum qtiam seito die factus est homo ad imi^inem Dei, non recte dicitor Deus ea Tacere niinc, qua tanc non consummavit. Jam enim tune animam f ec«rftt, quales et nunc f acit, et ideo non aliquid novum creatune genus nunc facit, quod tiinc in suis consummatiB operibas non creavit; nec contra illaâ causales rationes rerum futuranim, qoK universitati tnnc indidit,htecejus operatio est, sed potins secundam ipsas ; quandoquidem corporibus hamaniE, quorum es illis primis operibus propagatio continnata operatione protenditurj taies congmit animas inseri, quales nunc facit et inscrit. [De Gen. ad litt., ]\b. X, c. 3.)
* Selon la doctrine de l'Écriture sainte, dit- il, le corps est animé : 04 fi^aOïv irAcv tïÎç ^<r/^i «Uxpivopt^ç, oû.Sf yt in t^ï f*"^ ipuo}*;'niï, dXM ft tÇ ttU^ Sfif xwtk •Â* i£ ^px>îï JvteOÏvtk Ïv tî) f ilstt vjjaov îfXoji^î T^ivYÏvioiv. [De car. Qrxear.affect., disp.-r,p. 3*.Tom. IV, éd. 5cAuIze.)
818 DE L'OBTGINE DE L'&ME HUHADfE.
par Dieu, et, par ce qu'il dit de la semence, Q aurait nié la génération matérialistique des âmes ; mais il aurait expliqué la véritable origine de l'âme en supposant que Dieu ait conféré à la nature humaine la puissance d'engendrer des &mes. Ce semt cette puissance que nous devrions voir dans la loi qui a été mise dans la nature *. Or, supposé que les paroles citées de Théodoret , prises séparément , permettent une telle interprétation, toujours est-il que le contexte la rend impossible. Quelques lignes plus haut, Théodoret avait déjà dit que l'âme ne vient pas u du dehors » ; mais vcùci comment il s'était exprimé alors : « Le corps est formé des matières élémentaires, mais l'&me n'est pas introduite dans le corps, comme si elle avait déjà existé auparavant; au contraire, elle est créée seulement après que le corps a été formé *. ■> Les théologiens pouvaient donc admettre à juste titre que ces mots « du dehors » excluent, non la création de Y&me par Dieu, mais sa préexistence. De même, ils ne pouvaient pas concevoir la loi qui a été mise dans la nature comme étant la puissance d'engendrer des &mes, mais ils devaient l'expliquer dans le sens indiqué par saint Augustin. Par la disposition divine en vertu de laquelle naissent les &mes ils ne pouvaient entendre que l'activité créatrice de Dieu ; car Théodoret dit formeUement que l'âme est créée après la formation complète du corps. D se sert du mot infiwupyîïirilaK qui est, chez les Pères grecs, l'expression propre pour désigner l'acte créateur de Dieu ; encore que peut-être il se trouve parfois dans leurs écrits, comme chez les auteurs profanes, avec une autre signification, toutefois je ne pense pas qu'il désigne jamais l'activité génératrice des créatures. Mais ce qui est tout à fut
' FroBCbhaiiimer,Joe. dt., p. 28 et sa.
* Voici, dit-il, la doctrine unanime des prophètes et des ApOtres : 'Aici -fii ftlv xbI SSottof x«l TÛv jEUwv aToi;(((t>)v Sistnkgidl^vai t^ aû[JLa- T^v ii iJA^x^v où iifwmifrfiuiaitt tlt toÛro xg(Taiii|i^vat, âUi
DE L'ORKINB DE L'AHE HDH&IHE. 317
décisif, c'est que, d'après la doctrine formelle de Théodoret, l'âme n'arrÏTe & l'existence que lorsque la formation du corps est achevée, pensée qu'il explique aussïtdt plus au long. Or Toilà ce qui est absolument incompatible avec la génération de l'&me, à moins qu'on ne la fiasse émaner de la semence par un développement interne. Le créatianisme peut admettre que l'àme est créée an moment de la concep* tîoD ; mus il n'est pas permis au génératianisme , s'il ne Teut pas devenir matérialistique, de supposer qu'elle naisse fbis tard. En effet, l'esprit peut bien n'être dans le premier germe que d'une manière simplement potentielle, en ce sens qu'il n'exerce pas encore l'activité qui lui convient en tant qu'esprit, mais non en ce sens qu'il existe dans le germe quelque chose d'où naisse l'esprit lui-même ou sa substance. Or Théodoret parle, non du moment oii l'esprit commence à se manifester, mais du commencement de son être même, et c'estce commencement qu'il place après lafopmation du corps. Si l'àme commeuce k exister après que le torps est formé, et si, comme il le déclare si nettement, elle ne tiie pas son origine delà semence, il fout absolument qu'elle soit créée par Dieu. — Du restCi st nous nous sommes arrêtés à l'examen de ce passage, c'est qu'il est propre & répandre une certaine lumière sur la question même. S'il nes'était agi que de trouver dans les écrits de Théodoret des témoignages fovorables au créatianisme, il nous aurùt suffî de citer cerUdnes paroles qui terminent le traité précédent : car il y dit en tennes formels que Dieu forme {iuacydrea) sans doute les corps de corps préexistants, mais qu'il crée les âmes de rien (^x tûv jiA âvrinv $)i[jitoupYeT); toutefois^ ajoute-t-il, ceci ne s'applique qu'aux âmes des hommes et non à celles de toutes les substances vivantes*.
fuviH; ivepMitoit. (Op. cit., disp. iv.)
3(8 OC LXMGIIIB » L'AME EBRUIIU.
8S3. Pour combattre cette diqueilioa de IMn en rata de laquelle l'Ame naît infulliblement par la créatioD dans !e corps engendré, certains auteius disent encore avec Apollinaire qu'abrs Dieu donnerait la fécondité, par sod ioterrention immédiate, mfime à la génération crimiDelle. A cette objection, saint Jérôme déjà avait répondu qu'on ne peut accuser la terre de ce qu'elle fait germtf le blé ToIé et qu'dle féconde les sonences déposées dans son son par une main impare. Saint Augustin approme cette réponse, et il ajoute que l'objection d'Apollinaire n'a d'aiUenrs jamais bit impression sur lui. N'estr«e pas le cara(^ie de la providence divine, dit4l, de faire sortir le bien inftme de nos œuvres mauvaises *? Saint llioinss, adcm son habitude, résume ces réponses, en faisant une brève distinction. Ce qui rend mauvaise une telle génération, c'est le dérèglement de la passion, le consentement des générateurs à une volupté défendue, et Dieu n'y coopère pas. Hais l'efEet de leur nnion coupable, c'est^ dire la conception et le développement du corps, étant un effet de la nature, est bon en soi ; aussi Dieu y cooptoe et le complète par la génération de l'âme*.
Froecbliammer insiste encore, en se plaçant à un auln
' Quod ipse respondisti, non esse vitinm sementis in tritico, qav*' forto dtcitur ablatnm, sed in eo, qui frumenta fiiratus est, ok idcirco terram non debuisse greoiio sue confoTere, quia sator i>>>munda ea[Hrûjecerit manu, el^antissimaûmilitudo est. Quam^aiitequam legerem, nuUas mihiobjectioistade adulterinis fœtibusliU in qusstione fecît angustias, generaliter intnenti malta bona Deon facere etiam de nostris mails et noslris peccatis. Animalis antem oojuscumifue creatio, si habeat pium pnideatemqne consideraloreiiii ineCTabilem laudem Creatori eicitat : quanto inagis creatio non cujtuiibet animalis, sed hominis T Si autem causa creandi quienli'^' nulla citins et melins respondetur, nisi quia omnis creatnra Der bou est. Et quid dignios, quam ut bona Taciat Deus, quœ nemo foW» foeere nisi Dens T (J^rirt. ad Hier<m.,n. IB.)
'Summ.,^. I, q. U8, a. 2, adB. — ftpot., q. 3, a. ll,adîS-- Cf. S. Bonar., loc. e&, td 6.
TSE L'ORIGDJE DE L'AHB HDHAINE. 219
point de vue. Ea admettant, dit-it, qu'avec le corps l'âme elle-même est engendrée, on comprend sans peine pourquoi la luxure est un crime énorme; c'est qu'alors on abuse d'une puissance noble et mystérieuse de la nature humiùne, et qui est comme la parole créatrice perùstante de Dieu. Au contraire, en supposant que les Ames sont créées par Dieu, on ne s'explique guère pourquoi les actes impudiques sont autre chose que des actes de la nature sensible, surtout quand ils n'aboutissent pas à la conception et ainsi ne donnent pas lieu à la coop&vtion créatrice de Dieu '. — Nous répondons : Les actes de ia nature sensible deviennent coupables^ lorsqu'ils ne sont pas réglés d'après la loi morale, et le péché qu'ils renferment est d'autant plus grand que les fins contre lesquelles tm agit sont plus nobles et plus élevées. L'imporeté est donc un grave péché, parce qu'on abuse en elle de ce qui n'a été donné que pour la conservation convenable du genre humain, par conséquent pour le bien conmiun. A cela s'ajoute qu'en elle, plus qu'en toute autre délectation sensî- Hï, l'esprit succombe à la chair. Ces raisons subsistent de quelque manière qu'on explique la propagation de l'homme. Or, si la puissance génératrice est de si haute importance pour celui qui suppose qu'elle produit avec la nature sensible l'âme spirituelle de l'homme , sa dignité D'est-elle pas sans proportion bien plus haute pour l'homme persuadé qu'elle a été donnée dans un but qui ne peut être atteint sans que Dieu lui-même s'unisse à l'homme par son opération immédiate? Et si, d'après l'opinion que nous combattons, la luxure reste gravement coupable même dans les cas où n'opère pas la «parole créatrice» déposée dans la nature, parce que c'est toujours l'abus d'une puissance qui devait la contenir, h combien plus forte raison ne l'estelle pas si la puissance, dont on abuse pour des plaisirs
* loc. dt., p. 203.
390 DE L'ORIGINE DE L'AHE HinUIME.
abjects, provoque, par sa nature, la parole créatrice immédiate de Dieu?
884. Noue arrivons maintenant à l'objection qui se Ure de ce que l'àme se développe peu à peu, et s'épanouit lentement à proportion que se forme le corps. Saint Thomas avait déjà formulé cette difficulté, et il répond en peu de mots que cette observation prouve sans doute U nécesûté d'un corps formé et développé, pour que l'âme puisse exe^ cer convenablement son activité, mus on ne peut pas en conclure que le corps et l'ime sdent la même origine ^ En effet, quoique l'activité propre k l'àme humaine (la pensée et les volitions) ait heu dans l'&me et non dans les organes du corps, elle présuppose néanmoins comme une condition la sensibilité développée. Mus si l'on objecte que précisément r&me, créée immédiatement par Dieu, ne pourrait paE dépendre unsi de la sensibilité, nous trouvons la réponse dans les explications données plus haut sur la différence de r&me humaine d'avec le pur esprit et sur sa destination à l'union avec le corps. L'&me humaine possède sans doute, comme substance spirituelle, une faculté intellectuelle; miùs c'est une &culté qui a besoin des sens pour se développer. Nous concluons donc que pour ce motif elle est, par sa nature mdDM, unie & un corps. Et comme eUe possède
' Eoriim, quorum iuvenitur idem processus et terminas, oporfti esse idem originis principium. Sed in generatione bominis idem processus corporis et animœ et idem terminus invenitur. Secundoo eoim, quod figuratio et quantitas membrorum procedit, et aniins etiam operationes magis ac magis manifeatantnr. Nam prias apptf^ operatio iminue sensitivae et tandem corpoie completo openb^ animœ intellectiv». E^ idem est principium animœ et corporis. Sea principium originis corporis est per decisionem seminis. Ergo est et principium originis animœ. (Conlr. Gent., bb. H, c. 88, n. 9.)
Quod operationes animée ^identur proflcere in processu geDwa"*" nis humanœ, sicut proBciunt corporis partes, non ostendit ■"'"''^ humanam et corpus idem principium habere, sed ostendit, ip>^ dispositio partiam est necessaria ad anime operationem. (J^" c. 89.)
dans ce but, outre les facultés intellectuelles, des forces ntales sensibles, il coDvient à sa oature qu'elle n'opère par les premières que lorsque les dernières sont pleinement développées. Or le développement des forces s^isibles dépend de la formation des organes corporels. Si doncl'&me humaine, en sortant des mains de Dieu, est un esprit nondéveloppé, c'est-à-dire sans activité ci liberté actuelles. Dieu la crée telle que l'exige sa nature (n' 829).
885. La dernière objection est prise de l'unité du genre humain et de la doctrine catholique relative au péché originel et à la rédemption qui supposent cette unité. Assurément les hommes sont unis dans un môme genre, non simplement par des liens moraux , mais encore par des liens physiques ; toutefois de manière que chaque homme conserve sa personnalité. Ici se montre donc encore la nature synthétique de l'homme en vertu de laquelle il appartient aussi bien au monde des esprits qu'au règne de la nature. Dès-lors une doctrine, expliquant la propagation de l'homme d'une manière conforme à cette nature synthétique ne peut se mettre en contradicdon avec cette unité. £a tant qu'être naturel, l'homme se propage par voie de génération, et de là vient l'unité phyùque du genre humain ; mais, comme il est en même temps esprit, la génération naturelle est accompagnée d'une création divine, et de là résulte la prérogative de la personnalité.
Quant aux dogmes du péché originel et de la rédemption, nous nous expliquons sans doute par l'unité que le genre humain possède en vertu de son origine, comment il pouvait être représenté devant Dieu aussi bien par le premier Adam que par le second ; mais cette raison ne suffît pas à elle seule, et elle ne suffit pas, parce que Tunité de l'espèce ne supprime pas la personnalité de Tindindu. Le péché originel n'est pa^ simplement un mal, mais il est une coulpe et une coulpe qui pèse sur tout le genre hu- DiEÙn non simplement de manière que tous les hommes
232 DE L'ORIGINE DE L'AME HDU&UfE.
expieot U litute d'un seul, mais de telle façon que par la propagation elle passe & tous les hommes iDdividuels, de- Teoant propre à chacun'. La difficulté consiste donc à comprendre comment le péché d'Adam peut, sans notre participation personnelle, deveDlr notre péché et nous rendre coupables. Si le péché originel consistait uniquement dans une certaine disposition mauvaise de l'&me, semblable aux maladies innées du corps, peul-6tre pourrait-on l'expliquer dans une certaine mesure en supposant que nous descendons d'Adam, même quant h. l'âme. Mais que nous naissions enfants de colère, coupables et méritant des ch&timents, c'est ce qu'on n'explique pas mieux par une telle propagation de l'&me que par celle du corps. Du reste, c'est une entreprise entièrement vaine et impossible d'expliquer, par le cours naturel des choses, des faits appartenant à un ordre plus élevé et mystérieux. Le surnaturel est fondé sur le naturel en ce sens qu'il s'accorde parfaitement avec lui, mais il n'a pas son fondement dans la na> ture comme s'il était contenu en elle ne fût-ce que par la puissance, si l'on entend par celle-ci plus que la simple réceptivité. En conséquence, il est impossible d'expliquer le surnaturel uniquement par les choses naturelles. L'ordre surnaturel qui règne actuellement, et en vertu duquel la Représentation de tous les hommes par Adam et par Jésus- Christ était possible, est en harmonie avec la' nature de l'homme, mais il n'est pas donné avec cette nature ou il n'en est pas une conséquence nécessaire. Donc, de ce que par notre origine commune nous formons un genre, nous comprenons pourquoi Dieu a voulu cette représentation pour les hommes et non pour les anges ; mais, puisque par notre nature spirituelle nous sommes pourtant des âtres libres et personnels, nous comprenons également que cette
* Ads peccatum origine unum est, et propagalioDe non imilatione transtusum omnibus, iaest unicuiquc proprium. (Conc. Trident., sess.V.)
DE L'ORIGINE DE L'AME HDHAUfE. 223
représentation, pour n'6tre pas, de la part de Dieu, uue imputation parement arbitraire, suppose un ordre moral qui n'est pas fondé simplement sur la nature des choses. Toutefois n'insistons pas plus longtemps sur ces doctrines dont la discussion plus approfondie appartient à la théologie.
886. Mais nous ne devons pas passer sous silence une difSculté d'une tout autre nature. Si, comme autrefois on le croyait presque universellement, l'âme est créée, non au moment de la conception, mais seulement dans le corps déjà formé, on se demande d'où venait la vie qui existait déjà auparavant dans l'embryon. Sur cette question, les avis étaient partagés. Quelques-uns supposaient que les fonctions vitales qui s'observent dans l'embryon prorien- Dent de l'Ame de la mère ; mais c'était nier la vie de l'embrfon au lieu de l'expliquer. Là où se manifeste une formation et un accroissement organiques, il faut admettre un principe vital interne; à plus forte raison la vie sensible eel-elle impossible sans un tel principe. D'autres croyaient en conséquence que les forces de la nature produisent d'abord UD principe purement oi^anique ou un principe végétatif, et, quand l'oi^anisation est plus avancée, un priucipe sensible qui existerait avec le premier, et que l'Ame spirituelle, créée par Dieu j s'unit enfin comme une forme supérieure à l'un et à l'autre. Hais cette opinion ne pouvait être embrassée -que par les partisans de la trichotomie. D'autres encore trouvaient plus -probable que la force plastique de la semence, après avoir façonné les premiers organes, se transforme en âme végétative, puis en Ame sensitie, enfin, par une influence divine que l'on concevait comme une sorte d'illumination, en une Ame ratsonnable> Mais cette explication est absolument à rejeter, parce qu'elle méconnaît la différence essentielle entre l'esprit et la na* ture. Une vie engendrée par la nature ne peut pas plus, par un perfectionnement graduel, devenir esprit qu'en général
liiMzeobvGoOglc
SSt DE L'ORIGIHE DE L'AHE HOH&INE.
une substance m&térielle De peut être transformée en une substance immatérielle. C'était donc l'opinion commuDe que les forces génératrices de la nature, à la vérité, produiaeot d'abord un principe vital purement végétatif, puis un principe sensible, et qu'enfin , l'organisation étant con>plète, l'àme raisonnable est créée ; toutefois on n'admettait ni que ces principes persistent les uns àcAté des autreSj ni que le principe moins parfait se transforme dans le principe plus parfait, mais que ce dernier prend la place du premier.
Cette doctrine que saint Thomas, combattant les autres théories exposées plus haut, enseigne en plusieurs endroits', a trouvé, de nos jours, des contradicteurs en diverses écoles. I^es nouveaux défenseurs du génératianisme y voient la preuve que le créatianisme' implique des difficultés insolubles, et les partisans du dualisme moderne ont trouvé jdi» simple de le ridiculiser. Cependant les premiers n'aurmenl pas dû perdre de vue que cette difâculté ne vient nullemenl de la vérité qu'ils combattent, savoir, que l'Ame est créée par Dieu, mais qu'elle est fondée sur cette opinion trèsrépandue au moyen â^^e et qu'exprimait plus haut Théodoret, savoir, que l'âme n'est créée et unie au corps que lorsque celui-ci est déjà formé. Dans les çeuvres d'Aristote on lit déjà que l'animal est une substance végétative avant d'être une substance sensible, et que, de même, l'embryon humain reçoit d'abord une nature animale et, seulement après, La nature humaine*. On r^ardait cette opinion comme fondée, parce qu'une forme ne natt que lorsque 1>
■ On la troirre exposée avec assez d'étendue Contr. Gent., lib. II, C. 89. — Cf.Sufflm., p. i,q. l]8,&. S, ad. 2. — Quxat. dùp.depot; q. 3, a. 9,ad9. — Deonima, a. li.ad t.
^ lIpMTOv [jLiv 7&P JicaVT' Ibuu ^v ik niiûra futoÛ ^fev ' imfu'vM S) îîjloï Sti xa\ it*p\ TÏjî cila6ii|Tixîi( Xixttm ^yr,i xai wipi tîjt "1" tixîjf. niiogic fip iwfMMv $uvGÎ|iti Kp^ipov ^tiv 9[ Ivipytftf. (Us (T nerat, aiitn).,lib. ll^c. 3.)
m L'ORIGIHE DE L'AHE HUMAINE. SU
matière est devenue un sujet apte à la soutenir. Toutefois, même panni les scolastiques, il y a toujours eu des docteurs qui regardaient comme plus probable que l'âme est créée dans l'embryon, non pas sans doute au premier instant de la conception, mais aussitAt que les premiers oignes sont formés par la force plastique de la semence, en sorte qu'aucun autre principe vital n'est antérieur dans l'embryon i l'âme raisonnable. Car, disaient-ils, comme l'&me humaine est douée non-seulement de facultés spirituelles, mais encore de forces vitales sensibles et végétatives , la matière est pour r&me, dès que l'organisation a commencé, un sujet qui répond à sa nature et dans lequel elle opère d'abord seulement comme principe végétatif, puis comme principe sensible, plus tard enâo comme principe spiritod. C'est ainsi qu'on croyait aussi pouvoir expliquer les paroles d'Ariatote, les entendant d'un développement graduel de diverses puissances , et non d'une naissance successive de principes distincts *.
887. Encore que l'on donne la préférenee à cette dernière opinion, certes, la doctrine de saint Thomas ne mérite pas pour cela les sarcasmes que les GOnthériens se sont permis à son égard- Dans la nature, dit le Docteur angélique justifiant lui-même sa théorie, nous voyons se former bien des corps inorganiques par une simple btinsformatîon des éléments. Nous comprenons la formation de ces corps par la raison que, tout en différant de la matière dont ils se forment, ils ne sont pas beaucoup au*dessus
■ Si quis nolit illas formas «dmittcre, reapondeo, quod semen non babet animam, quousque disponatur et organisetur per virtutem seminalem, qua dispositione facta inducitur anima rationalis; bac antemnon statim omnessuas eiercet operationes, sed temporis successa : primo enim exercet opéra Vegetationis, postea motum, pwt senHum, tandem intellectionem : ac ob id non diiit Aristoteles, prius esse plantam, sed nvere Titam plants. Ista interpretatio est Alberti, snmma de bomine, et Pbiliponi eodem loco Aristotelis. (Toletus, m Arist., lib. n, deontma, c. 3, q. 7.)
FHILlMWmB «COLUIIQCB. — T. IV. IG
d'elle SOUS le rapport de leur perfection. Mais les substances naturelles qui occupent uo degré plus élevé dans l'échelle des êtres, surtout les substances organiques, ne mussent qu'après plusieurs transformations de la matière. D'ailleurs, il ne répugne pas qu'une forme, même une forme Titale, cesse d'exister par I& même qu'une forme supérieure se produit dans le mfime corps. SÛis doute, ce serait une hypothèse inadmissible, si un tel corps était déterminé par sa forme à avoir l'essence d'une des espèces qui subsistent dans la nature d'une manière permanente, c'est^L-dîre, s'il était une plante proprement dite. Mais l'embryon humain, bien qu'il n'ait d'aliord qu'une vie purement végétative, n'est pas pour cela une plante, et il ne devient pas un animal, lorsqu'il commence à sentir ; il est toujours un homme en voie de formation. Nous disons « un homme » , et non UD corps humain, «en voie déformation»; car la formation (ou le devenir), de même que l'être, s'affirme du toul dans un sens plus propre que des parties. Quoique l'embryon ne soit pas encore animé par une &Bie raisonnable et qu'ainsi il ne soit pas un homme, il est pourtant destiné à le devenir. Non-seulement il renferme déjà tout ce qui est nécessaire, d'après les lois de la nature, pour qu'il le devienne, mais encore il tend, par une organisation progressive, vers cette perfection que demande sa nature. La nature abandonnée à elle-même serait sans doute incapable de le porter à cette perfection ; mais les fins que lu nature poursuit dans ses productions ne sont pas tant des fins de la nature aveugle que celles de Dieu qui complète, par la création de r&me, l'œuvre commencée par les forces naturelles. Ainsi, comme l'embryon humain a dès le principè cette destination et une nature qui correspond à celleci, les principes qui, en l'animant, lui donnent d'abord la vie végétative et puis la vie sensible, ne doivent pas être confondus avec ceux par lesquels des plantes et des animaui sont des êtres complets dans leur espèce. Ils sont du dooi-
bre de ces formes transitoires qui n'ont pas d'autre but que de servir h la formation graduellement progressive d'un Ctre '. Si l'on considère cette destination sans oublier que les formes vitales des substances naturelles ne sont pas des principes subsistant en eux-mêmes, et qu'elles sont produites par les forces de la nature, l'opiaion dont nous parlons pourrait bien perdre tout ce qui la faisait paraître étrange et peu conforme à la raison. Au reste, quoi qu'on puisse penser sur ce point, la vérité qu'il s'agit ici de défendre, savoir que l'âme humaine n'est pas engendrée par les parents, mais créée par Dieu, est tout à fait indépendante de cette dernière controverse.
Nous verrons, dans la dissertation suivante, les raisons qu'on oppose à la création des &mes par les Anges. Il ne nous resterait donc, pour compléter l'exposition de la doctrine ancienne sur l'origine de l'&me , qu'à examiner cette dernière question : Quand est-ce que l'ftme est créée ? Mais dans notre défense de la théologie ancienne * nous
■ Non est inconveniens, si aliquid intermedium geDeratur et statim postmodum camimpitur : quia intermedia Don habent speciem completam, sed sunt ut via ad speciem, et ideo non generantur, ut permaneant, sed ut per ea ad ultimum generatum perreniatur. Nec est minmij si tota generationis transmutatio non est continua, sed snnt multœ generationes intermediœ : quia hoc etiam accidit in alteratione et augmente ; non enim est tota alteratio continua neque lotnm augmentum, sed solum motus localis est vere continuus, ut palet in lîb. VIU, Phys. Quanto igitur aliqua forma est nobilior et Dagis distana a forma elementi, tanto oportet esse plures formas inleimedias, quibus gradatim ad formam ultimamveniatur et per conséquent plures generationes. Et ideo in générations animalis et hominis, in quibus est forma perfectissima, sunt plurimœ formffi et generationes intermediae et per consequens corruptiones, quia generatio unius est corniptio alterius. Anima igitur vegetabilis, quse primo inest, cum embryo viïitvita planlœ, corrumpitur, et succedit anima perfecUor, quœ est nutritiva et senaitiva simul, et tune embryo mît Tiia animalis; bac autem corrupta aaccedit anima rationalis ab eitrinsecD immissa, licet précédentes fuerint virtute seminis. (Contr. Boa., loc. cit.) ' Theohgie der VorzeU, tom. Il, p. «70 et ss.
aaS DE L'ORIGIHE DE L'AHE BOH ADIE.
avons déjà exposé les aiguments par lesquds on réfute
la préexistence de l'Ame, et daos cet ouvrage mboe
(n. 49, 8S8) nous ayons déjà touché les princip^es ctwà-
déraUfMis qu'on peut opposer à cette erreur au p(ânt de me
philoEophique.
L'ANTHROPOLOGIE SCOLASTIOOE.