‹ La philosophie scolastique exposée et défendueChapitre 1 sur 25 · QUATRIEME DISSERTATION · texte numérisé non relu

QUATRIEME DISSERTATION

283. Vax principes on entend, en philosophie, non tout commencement, c'est-à-dire non toute chose qui est la première dans une série quelconque, mais seulement ce par quoi est une autre chose. Si l'on prend ce mot « être » dans son sens le plus large, cette définition est adéquate. Mais dans un sens strict nous n'affirmons l'être que des choses qui ont une existence permanente ; ce qui est seulement passager ou successif, par exemple une action, nous le désignons par des termes exprimant que la chose se fait ou arrive à l'existence. De plus, outre Vêtre réel que les choses possèdent en elles-mêmes, elles peuvent avoir un être idéal dans l'esprit qui les connaît. C'est pourquoi Aristote donne des principes une définition qui nous en fait connaître en même temps les différentes espèces : Le principe, dit-il, est ce par quoi une chose est, se produit ou se connaît^. Dans cette définition, comme le fait remarquer

* Métwph.yMh, V, c. 1.

ilIILOSOPHlË SCOLASTIQUE. — T. 11. 1

Suarez, il n'est pas fait mention de l'amour ni de la volonté, parce que le motif qui nous fait aimer ou vouloir quelque chose se confond avec le principe de l'être ou de la connaissance ^

En parlant du principe de la connaissance, nous n'avons pas en vue l'intelligence qui en est la cause comme une force est la cause de l'acte qu'elle produit, mais nous comprenons par là une chose qui nous en fait connaître une autre. Or, une chose ne peut nous en faire connaître une autre que si elle nous est déjà connue; par conséquent, le principe de la connaissance dont nous parlons ici est luimême une connaissance par laquelle nous arrivons à d'autres connaissances.

Cette connaissance peut avoir pour objet un fait particulier, par exemple, notre pensée ou notre propre existence ; ce commencement de la connaissance se nomme communément point de départ, et nous réservons le nom de principes à certains concepts universels ou à certaines propositions générales, parce que c'est principalement sur ces concepts et sur ces propositions que repose notre science. Le concept d'homme, par exemple, nous procure bien des connaissances, lorsque nous examinons ce qu'est la raison et la sensibilité, quelles doivent être l'activité, la destinée et la perfection d'un être qui réunit la raison et la sensibilité dans une même nature. Plus ces concepts sont universels, moins nous obtenons d'éclaircissements par leur seule analyse ; car ils n'ont une universalité plus grande que parce qu'ils renferment moins de déterminations. Le concept à' homme suppose l'être, la substance, la vie, la sensibilité et l'intelligence, tandis que le concept plus universel à'être sensible ne renferme que les quatre premières déterminations. Le concept à'être vivant, lequel est encore plus général, ne suppose, outre l'être, que la substance et la vie,

* Métaph,, disp. xii, sect. i.

et enfin le concept suprême et le plus universel de Vêtre ne contient qu'une seule détermination, celle de l'être. Toutefois, comme les concepts plus universels sont d'autant plus étendus, quant au nombre d'êtres auxquels ils s'appliquent, que leur compréhension est plus restreinte, ce que nous connaissons par eux doit s'appliquer à un plus grand nombre d'êtres. Ce que nous disons des êtres sensibles s'applique non-seulement aux animaux, mais encore à l'homme, et ce que nous affirmons des êtres vivants doit être vrai même des plantes. Enfin les propositions que nous formons au moyen du concept le plus universel de l'être doivent s'appliquer indistinctement à tout ce qui est ou peut être. Comme ces propositions compénètrent intimement toutes nos pensées pour les régler et les déterminer, elles prennent le nom de principes suprêmes ou premiers, prima principia.

Il est clair, par ce que nous venons de dire, que de ces premiers principes nous ne pouvons pas déduire tout ce qui peut être objet de notre science ; car les concepts des choses déterminées quant au genre et à l'espèce, nous ne pouvons les déduire du concept suprême de l'être, mais nous devons les acquérir par une autre voie. Comme dans l'expérience les êtres se manifestent à nous selon leurs caractères particuliers ou individuels ; ainsi nous obtenons, au moyen de l'abstraction, les concepts qui les distinguent : nous les concevons, par exemple, comme êtres vivants, comme êtres sensibles, ou comme hommes, selon que nous trouvons en eux les phénomènes de la vie, de la sensibilité, ou de l'intelligence. Mais lorsque nous formons ces concepts, comme quand nous les unissons ou les séparons, en jugeant des choses par l'affirmation ou la négation de certaines propriétés, nous appliquons toujours ces principes suprêmes qui dérivent immédiatement de la simple notion de l'être. Par conséquent, quoique le concept de l'être ne soit pas la source de toutes nos connaissances, il est cepen-

'i DES PRINCIPE?.

dant la règle et comme telle le principe de tous nos jugements.

284. D'après les scolastiques, nous l'avons vu, les principes de la philosophie ne nous sont pas transmis par la foi, ni lorsque nous nous servons comme d'un point de départ de faits empruntés au monde réel, ni lorsque, en partant de ces faits, nous passons, par le moyen de vérités générales, à d'autres connaissances. Nous obtenons plutôt, d'après leur théorie, les concepts suprêmes comme les concepts dérivés, par le moyen de l'abstraction, des choses sensibles, et les principes qui dérivent de ces concepts sont certains pour nous, parce que la raison en perçoit ellemême la vérité. Cependant, au moyen de ces concepts et de ces principes, non-seulement nous parvenons à l'intelligence ou à la science proprement dite de la réalité dont nous avons l'expérience, mais encore nous nous élevons jusqu'à la connaissance de choses qu'aucun sens ne peut percevoir ; toutefois ce n'est qu'après avoir obtenu, par la perception de l'intelligence, la certitude de la réalité des choses sensibles. — Nous croyons avoir suffisamment défendu cette doctrine contre les difficultés qu'élevait l'école de M. de Bonald; mais d'autres philosophes attaquent encore la même théorie, et cela pour deux raisons. On accuse d'abord la scolastique de n'avoir pas su démontrer ce qu'elle enseignait sur les principes et sur la connaissance du supersensible au moyen des choses sensibles, et de ne s'être pas suffisamment rendu compte de sa théorie pour que, dans ses spéculations, elle fût à l'abri de l'erreur. En outre on reproche à la philosophie du moyen âge de manquer d'un fondement solide et inattaquable, ainsi que d'une théorie pleinement développée, principalement, parce qu'elle n'a pas su lui donner sa perfection complète, en considérant les choses à la lumière de l'absolu. En effet, toutes les choses peuvent être comprises par la nature de l'être absolu, pourvu que nous ayons de celui-ci une con-

naissance parfaite. Si donc, au lieu de la conception de l'être en général, nous avions une représentation adéquate de l'être absolu, notre pensée pourrait recevoir d'elle nonseulement sa règle, mais encore tout son objet. On veut par conséquent établir le concept de l'absolu comme le principe le plus élevé de la philosophie, et l'on exalte la spéculation qui, partant de ce concept, explique l'universalité des choses par ce seul principe comme la plus excellente et la plus sublime, pour l'opposer à la philosophie vulgaire et commune, laquelle seule aurait été connue des scolastiques. Nous examinerons ce dernier reproche dans la dissertation suivante, dans laquelle nous aurons à traiter de la méthode ; ici nous nous occuperons des principes de la spéculation, pour montrer que dans la philosophie scolastique on en possédait déjà une connaissance approfondie et certaine, ou que du moins on peut démontrer la vérité et la certitude de ces principes sans s'écarter des opinions professées dans l'ancienne école.

Nous avons donc ici à examiner principalement trois questions. Ce que nous concevons par des concepts et des principes abstraits, étant universel, n'existe pas dans la réalité tel que nous le concevons. On peut donc, à juste titre, l'appeler idéal^ et la première question qui se présente est de savoir si dans la philosophie scolastique on peut démontrer la valeur et la vérité (l'objectivité) de ces choses idéales. Quoique la vérité de ce qui est idéal soit indépendante comme telle, ainsi que les scolastiques l'enseignaient, de la réalité des choses à la perception desquelles l'intelligence forme ses concepts ; cependant, nous ne pouvons connaître par ces concepts^ en partant du monde sensible, l'existence du monde supersensible que si auparavant nous avons obtenu la certitude de la réaUté des choses sensibles. Notre seconde question est donc celle-ci : Peut-on trouver dans les principes de la philosophie scolastique un motif qui nous garantisse la réalité des faits qui

lui servent de point de départ ? — Mais pour que, en partant de ces faits du monde réel, on puisse passer outre, au moyen de vérités générales, et conclure, de Texistence et de la nature des choses sensibles, l'existence et la nature du supersensible, et même pour qu'on puisse ramener à leurs principes les phénomènes du monde sensible, il ne suffit pas de connaître la vérité ou l'objectivité des concepts, laquelle conviendrait aussi aux choses idéales et prouverait seulement la possibilité de ce que nous pensons. Nous devons savoir en outre que par nos concepts nous percevons l'être réel des choses dont les phénomènes nous servent à former les concepts. Par le concept de l'homme, par exemple, nous devons reconnaître, non-seulement qu'un être de cette espèce est possible, mais encore que la nature réelle de l'être pensé par ce concept correspond exactement à la représentation que nous en avons. Nous traiterons donc d'abord de la connaissance de l'idéal, ensuite de la connaissance du réel quant à son existence; enfin de la connaissance du réel considéré dans son essence. — Cependant, pour que nous puissions apprécier la doctrine des scolastiques dans ses rapports avec la philosophie nouvelle, il sera bon de jeter d'abord un regard sur le système auquel la philosophie moderne doit son origine.

DOCTRINE DE DESCARTES SUR LES PRINCIPES

Page 1