I. La Famille
Bien que seules les mœurs puissent réformer les mœurs, il n'en est pas moins certain que le législateur a le devoir d'introduire autant que possible, dans les lois, des dispositions qui rompent de plus en plus avec les vieilles coutumes brutales et qui soient l'origine de coutumes nouvelles, plus justes. Tout au moins peut-on lui demander de ne pas empêcher, par la consécration d'erreurs ou d'inégalités odieuses, l'esprit de justice de modifier les rapports des individus raisonnables et doués de bonne volonté. Malheureusement « le caractère routinier des lois civiles est presque un scandale en France ; on y voit toujours les jurisconsultes se porter les premiers à la défense de celles des dispositions du Code Napoléon où se reconnaît l'empreinte profonde de l'esprit rétrograde et des idées brutales sur la femme, sur la famille et les mœurs de l'homme néfaste qui en inspira les articles » (i). Le mariage, les rapports entre époux, les relations de parents à enfants ne sont pas réglés selon la morale, dans notre société, ils soulèvent des question de théorie et d'application qui forment la matière du droit domestique.
(i) Philosophie analytique, IV, 635.
Il faut d'abord poser l'égalité de l'homme et de la femme dans le droit personnel, car tous deux sont des personnes morales, malgré les différences d'aptitudes et de fonctions marquées entre eux. La femme n'est dispensée d'aucun des devoirs de la personne morale ; elle doit en avoir les droits : les reconnaître, c'est s'approcher du droit rationnel. Cependant la relation sexuelle est un fait et il faut examiner comment ce fait modifie le droit. Tout d'abord il comporte les devoirs ordinaires de justice, prudence et tempérance. En général, il s'accompagne d'un contrat de fidélité, et d'assistance mutuelles. Le serment ne peut valoir que pour les dispositions morales présentes et ne saurait engager l'avenir, mais il oblige à faire des efforts pour conserver les dispositions présentes et il peut porter sur l'interdiction de certains actes. Pour justifier une relation sexuelle sans fidélité, la morale exige qu'il soit suffisamment entendu entre les deux parties que la promesse n'en est point faite.
La promesse d'assistance mutulle est légitime, mais ne semble pas nécessaire à la moralité de la relation; mais, en tant qu'elle concerne les enfants, elle est pleinement obligatoire et lie les deux parties. La société peut, à vrai dire, alléger les charges qui résultent de ce devoir, mais elle ne doit pas affranchir des agents libres d'un devoir attaché à l'exercice de leur liberté. C'est aux parents d'élever leurs enfants, sous leur responsabilité propre. La raison doit donc intervenir dans l'union sexuelle ; vouloir en exclure tout contrat, sous prétexte de la rendre plus morale, c'est être dupe d'une illusion romanesque. Si quelque chose choque ici, la délicatesse dans l'idée de contrat, c'est simplement l'absence de mœurs universelles assez fortes qui permettraient de compter sur l'exécution d'obligations strictes, quoique non formulées. Les futurs parents sont obligés envers l'enfant : c'est là une forme du devoir envers eux-mêmes, plus qu'un droit chez l'enfant ; parce que si ce n'était qu'un droit, il serait difficile à fonder, étant donné que l'enfant reste longtemps sans connaître
le principe des relations mutuelles. Il y a là aussi un devoir envers la société, et dès que ce double devoir des parents est admis, l'enfant a comme contre-partie un droit sur ses auteurs.
Sous le point de vue social, on doit admettre qu'il est juste, étant donné l'état de guerre, que la liberté des unions soit en quelque mesure contrainte et réglée par l'autorité, tout au moins (|uant à la publicité, aux conditions de durée, aux modes de rupture. Quant à la fidélité, il faut rechercher si c'est un devoir uniquement fondé sur l'état de fait ou si plutôt il ne se rattache pas à l'idéal le plus élevé des affections et de la raison dans l'état de paix.
Le sentiment monogamique résultant du caractère de fidélité inhérent au sentiment de l'amour se présente comme un caractère passionnel de l'union des sexes, toute raison à part ; la suite de l'imion, la vie en commun, les habitudes et les devoirs partagés viennent l'affermir et la raison ne doit servir qu'à évincer les troubles ou les illusions qui pourraient désagréger l'union. Dans l'état de paix, l'amour ne trouverait devant lui aucune cause destructive et il serait toujours conforme à son idéal. On a pu donner comme idéal le communisme de l'amour et condamner la monogamie comme égoïste, mais c'est à peine si l'on peut concevoir ce que serait un tel état et à plus forte raison le juger, même si on le place dans l'état de paix. Si on se place dans la société empirique, c'est la monogamie qui, seule, est moralement possible : d'ailleurs la polygamie ne pourrait être imposée par décret, car « les mœurs se font et ne se supposent pas et tout ce qu'on peut introduire philosophiquement pour les transformer, doit se tirer des éléments universels de la nature humaine et non venir par déduction d'un système propre à un penseur particulier » (i). D'ailleurs, comme les individus des deux sexes sont en
(i) Science de la Morale, I, 563.
nombre à peu près égal pour consacrer la polygamie, il faudrait accepter l'abstention volontaire ou forcée de toute une catégorie d'individus, ou la promiscuité absolue, toutes hypothèses également immorales.
La monogamie peut donc être considérée comme le régime qui règle le mieux le respect de la personne. En général, elle se fait respecter par les lois, par l'institution du mariage ; mais ce mariage, élément de l'état de guerre en porte souvent la marque et n'est pas dans tous les temps et dans tous les pays entièrement conforme à la légitimité et au droit. La société a le droit de régler les conditions de durée et de publicité du mariage, d'âge des époux, de consentement des parents et de fixer les prohibitions résultant de la parenté ; mais il serait injuste qu'elle oblige l'individu à se soumettre à des rites religieux, car la justice suffit pleinement pour régler dans l'union des sexes tout ce qui dépasse le fait naturel et peut devenir objet de devoirs ou de conventions.
La société ne doit pas non plus faire du mariage une forme amoindrie du servage des volontés, car, sous prétexte de rechercher l'idéal, on le violerait si on ne respectait tout d'abord la justice. Cependant la loi impose, en général, la perpétuité du lien, et c'est là le plus honteux des esclavages si les sanctions qu'elle comporte en sont rigoureusement poursuivies ; si ces sanctions sont négligées, alors 'la perpétuité du lien engendre l'hypocrisie des époux, et, au point de vue social, pousse au développement de la prostitution. Cette perpétuité ne peut donc être le fait que du maintien d'un consentement réciproque, et le divorce doit être toujours largement ouvert aux époux, sous réserve des droits des tiers. Mais Renouvier va plus loin encore.
La morale, selon lui, ne met aucun empêchement à l'union temporaire à laquelle la liberté pourrait vouloir se borner, si dans de telles unions les devoirs généraux de justice, fidélité, prudence et tempérance sont observés. L'idéal, à savoir l'union perpétuelle
fondée sur un consentement qui persévère, subsiste, mais ne doit pas être imposé de force, et un moyen de l'atteindre serait peutêtre de permettre les unions temporaires libres au lieu de les discréditer et de les désavantager. On objecte souvent contre la liberté des unions, l'intérêt des enfants, mais cet intérêt est satisfait dès que l'origine de l'enfant est déterminée et qu'elle entraîne des responsabilités précises.
Le mariage est le plus souvent, dans l'état de guerre, une institution qui vise à imposer de force un idéal à des personnes en général incapables de le réaliser ; il en résulte une eft'royable corruption des droits et des devoirs. Mais la grande iniquité du mariage vient de ce que, bien qu'il implique égalité de droits et de devoirs entre les deux époux, on a consacré de nombreuses inégalités, d'où le libertinage, la prostitution, les unions clandestines et la bâtardise. Tous ces maux viennent de ce que la loi civile laisse sans défense et sans garantie les droits qui naissent de faits écartés par l'idéal qu'elle veut imposer. Le devoir personnel, dans un tel état, se présente assez nettement. Il faudra, en général, tâcher de s'affranchir de la corruption du milieu ; on devra contracter le plus clairement possible, observer avec fidélité tous les engagements, même tacites, s'interdire tout acte de nature à aggraver les maux sociaux qui dérivent de la mauvaise institution du mariage. Si des conflits éclatent entre les époux, la rupture se présente à la fois comme un devoir et comme un droit ; mais avant de s'y résoudre, l'agent moral doit prendre conscience de la solidarité du mal qui lui dicte l'indulgence, et rechercher une solution à la fois possible et cependant le plus rapproché qu'il se pourra de l'idéal du mariage. Souvent, la rupture étant la seule possible et le divorce étant prohibé par la loi, l'agent moral se trouvera dans une situation très compliquée ; il est impossible de tracer d'avance ici, le devoir : il faut simplement dire que l'individu a le devoir de rendre la société de plus en plus
iS
conforme à la raison, dans tout ce qui dépend de lui ; il doit, en dépit des mœurs, se représenter constamment l'idéal moral et chercher les moyens utiles, propres à préparer l'état de paix, tout en observant le droit de défense.
En résumé, l'idéal de la relation sexuelle, c'est l'union indissoluble, perpétuée par un consentement réciproque permanent. Mais vouloir imposer cet idéal de paix aux mœurs empiriques, c'est se tromper et c'est préparer les injustices et les hontes les plus odieuses. C'est pourtant ce que font les lois positives, avec une inflexible rigueur. Il serait préférable de faire confiance à la liberté pour améliorer les mœurs, de laisser les unions entièrement libres, sauf à en régler les conditions de publicité, à poser nettement les devoirs qu'elles entraînent vis-à-vis des tiers et surtout des enfants. Il semble certain que cette théorie, malgré sa hardiesse apparente est fort modérée et très sage, et que l'application en serait peut-être salutaire, à un moment oii, de tous côtés, la vieille institution du mariage est déclarée intolérable, où elle subit des attaques passionnées sans qu'on propose toujours pour la remplacer des moyens aussi raisonnables et d'une morale aussi pure que ceux présentés par Renouvier (i). Quant au droit des enfants, il est fondé sur le devoir que les parents se reconnaissent envers eux ; l'enfant qui est une personne morale doit toujours être traité avec respect, et même avec une certaine révérence (2) ; on doit lui supposer toujours le plus grand degré de raison, on ne doit l'obliger qu'à des actes conformes à ses fins, mais comme les parents savent mieux que lui quelles sont ces fins, la contrainte ici n'est pas immorale, à
(i) Il ne dit rien de l'administration des biens ; la question est secondaire en morale, mais comme le mariage comporte l'égalité des époux dans les décisions à prendre au sujet de la vie commune, c'est l'égalité ■ des sexes aussi qu'il faudra reconnaître dans les contrats qui régleront cette question.
(2) Maxirna debetur pueris reverentia.
condition qu'elle soit modérée et que ce soit la justice et non la passion qui Tinspire. L'enfant doit être acheminé à la raison, aussi, bien qu'il subisse forcément l'influence des sentiments et des mœurs de la famille, ne doit-on jamais vouloir expressément cette influence, tout légitime qu'elle puisse être. Il faut apprendre à l'enfant à chercher, à réfléchir. L'Etat partage avec la famille le droit d'élever l'enfant ; nous allons avoir à examiner cette question, mais auparavant, il faut étudier celle, plus générale, du pouvoir moral de l'Etat et de son droit de suprématie sur toutes les institutions qui prétendent à la domination spirituelle.
IL Pouvoir spirituel de l'Etat. L'Etat et l'Eglise.
L'Etat démocratique nous est apparu avec des fonctions ou plutôt des devoirs politiques et économiques ; il faut lui reconnaître aussi des devoirs et des pouvoirs moraux. L'Etat démocratique ne saurait être neutre en morale, c'est pour lui un droit et tm devoir d'enseigner sa morale aux individus, car les institutions républicaines n'agiront pas toutes seules pour former les citoyens. La démocratie, qui est une idée, doit travailler sans cesse à se prouver. En enseignant sa morale, elle ne fait pas acte de tyrannie comme les gouvernements despotiques, car elle se propose de former des hommes libres, non des esclaves, de garantir les libertés, non de les anéantir. La République peut avoir sa morale qu'elle professe, sans qu'il y ait à craindre qu'elle ne devienne religion d'Etat, car elle ne s'asservit pas l'homme tout entier, elle ne lui impose ni conformisme de rites et pratiques, ni conformisme de croyance, elle ne fait qu'user de sa logique et de sa raison persuasives. C'est pour l'Etat, un droit, fondé sur le droit de défense, de propager sa doctrine et de lutter contre les doctrines adverses et comme l'Etat n'est, pour
Renouvier, que rensemble des citoyens se régissant avec autonomie, cette suprématie ne viole pas le respect de la personne (i). Pour nier que l'Etat soit compétent en morale, il faudrait admettre que la morale est étrangère aux principes sur lesquels il repose ; ce serait ôter à l'Etat libre toute base dans la conscience, en réduire la notion à un fait purement empirique et utilitaire. Or l'Etat est fondé sur des principes moraux qu'il a le droit et le devoir de défendre ; en ce faisant, il assure la défense de la liberté réciproque, réciproquement limitée et garantie de tous les citoyens. Il n'a pas à recevoir ses principes d'un pouvoir spirituel extérieur à lui ; la République est elle-même un vrai pouvoir spirituel, « c'est le pouvoir directeur moral des citoyens, émané de leurs volontés libres et pour la gestion de leurs intérêts moraux collectifs » (2).
Mais l'Etat démocratique en France, trouve en face de lui, une puissance organisée, l'Eglise, qui a toujours prétendu à la domination spirituelle; il faut voir comment le conflit se pose entre eux, comment la justice ordonne de régler les relations entre l'Eglise et l'Etat, et quels sont les droits de l'Etat en matière d'éducaion.
Renouvier entend par République, le gouvernement qui donne aux citoyens le vote de leurs lois et le choix de leurs institutions, par catholicisme — ou papisme, selon son expression familière — cette religion qui est une théocratie, une sorte de parti politique associé pour la conquête du pouvoir. Toutes les idées qu'il exprimera contre l'Eglise s'adressent à la puissance ainsi définie ; elles portent la marque d'un esprit anticlérical, c'est-àdire d'un esprit qui se dirige d'après la logique démocratique;
(i) « La notion du droit, en tous genres, ne devient entièrement morale et vraie que sous la donnée de la République. » Critique philosophique, 76- I. 267.
(2) Critique philosophique, 78, II, 307.
il ne faut pas le confondre avec l'esprit antireligieux qui n'a jamais été celui de Renouvier ; le criticisme n'interdit pas à la foi, à la religion d'organiser un système de croyances relatives aux choses que la raison n'atteint pas, il lui demande simplement de n'accepter que des principes intelligibles et cohérents. Cette observation faite, nous pouvons maintenant opposer, avec Renouvier, les principes de l'Etat à ceux de l'Eglise.
Le principe fondamental de la République consiste en ce que chacun doit jouir de toute sa liberté de penser, d'agir, et de communiquer. Quant au catholicisme, ses prétentions, telles que le syllabus de Pie IX les formule, vont à déclarer que les principes civils et politiques de la vie moderne sont faux et détestables ; il lance l'anathème contre la liberté de conscience qui, seule, pourtant lui permet de se propager sans obstacles. Autrefois il reconnaissait les gouvernements à l'ombre desquels il vivait et faisait avec eux des contrats oîi il leur concédait la surveillance et la nomination même du clergé, en échange de droits parfois exorbitants. Aujourd'hui, le catholicisme s'arroge le pouvoir spirituel, et dénie aux gouvernements tout ce qui suppose quelque attribution morale ; il les considère en principe comme des instruments qui devraient lui être soumis. Et les gouvernements sont, en général, assez passifs devant ces prétentions, soit à cause de la tendance à séparer l'Eglise et l'Etat, soit à cause de la pensée que l'Eglise puisse être un instrumcntiim rcgni, soit enfin à cause de l'affaiblissement supposé de la foi qui fait qu'on redoute moins l'Eglise. Or le catholicisme moderne s'affirme de plus en plus comme une théocratie absolue ; ses dogmes ne laissent plus aucune place à la liberté de penser : le pape infaillible est une loi vivante et sa parole peut régir tout fidèle, individuellement. L'Eglise ne représente plus une foi, comme jadis, elle n'est plus qu'un parti qui cherche à s'organiser pour la domination politique, et l'éducation même qu'elle donne à son clergé, combinée de façon à en faire une classe
.entièrement distincte de toutes les autres, obéissante à une volonté extérieure et supérieure, le prouve.
C'est l'esprit théocratique qui est le seul et réel obstacle aux progrès des institutions républicaines en France. Les habitudes d'esprit catholique forment le plus grand obstacle opposé aux efforts d'un peuple qui veut être libre et se gouverner lui-même, car le papisme cherche à réaliser l'asservissement des âmes pour tout ce qui concerne la foi, la morale et la vie, donc aussi la vie politique ; il a, de tout temps, maintenu l'ignorance de la masse, la conservation des privilèges matériels et moraux d'une oligarchie agissant sous son inspiration. Il en est résulté que les hommes politiques ont résisté aux revendications du droit républicain par scrupules religieux, ou bien que. s'inspirant des vieilles théories politiques, ils ont servi et fait agir l'Eglise considérée comme un moyen de gouvernement. Enfin les doctrinaires, par exemple, ont modelé leur théorie du pouvoir sur celle de l'Eglise, tandis que des écoles de sociologie présentaient l'esprit catholique comme le régénérateur et le maître de l'avenir.
C'est donc l'esprit catholique qui s'est entretenu chez tous les gouvernements, sous forme d'esprit de domination et d'infaillibilité. L'histoire confirme que c'est lui qui a empêché la réussite du régime parlementaire : c'est Louis XVL refusant de donner une constitution au pays, par scrupule religieux ; c'est la Révolution, gagnée aux infiltrations de la théocratie ; Napoléon, organisant politiquement 1 Eglise pour s'en servir ; les doctrinaires, imitant le papisme et s'opposant aux tendances libérales de la nation ; c'est le papisme enfin triomphant avec la complicité du césarisme. Les entreprises du papisme se terminent en général par des calamités sanglantes, mais il ne redoute ni massacres, ni révolutions, pour assurer sa suprématie. Sous la troisième République, sourdement il travaille à la restaurer, en développant son enseignement qu'il ne partage avec l'Etat que dans
Tesprit de l'accaparer un jour tout entier, en cherchant à faire rétablir le pouvoir personnel à l'encontre du parlementarisme.
Tels sont les griefs que Renouvier fait valoir au nom de la démocratie contre l'Eglise. Par quels moyens l'Etat républicain peut-il réagir contre son ennemie. L'idée qu'on se fait de l'Eglise, en général, est héritée de la tradition du Moyen Age ; on l'oppose habituellement à l'Etat comme si on lui concevait un droit comparable au sien ; on regarde les dispositions prises à sou égard par les lois comme des contrats avec elle. Ce sont là autant d'erreurs. Très peu de gens se rendent compte de ce qu'est l'Etat moderne, de ce que sont ses droits et ses obligations ; de la mission de la République d'assumer la tâche de la vieille puissance spirituelle qui n'a plus raison d'être, en face d'elle. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, ont amené la ruine de l'Eglise ; mais elle, sans s'avouer vaincue, a profité de toutes les défaillances de la société civile pour rétablir sa puissance ; aujourd'hui, elle tend à former un Etat dans l'Etat ; elle invoque les principes libéraux pour s'introduire à titre d'hôte, dans la société démocratique, en attendant qu'elle la domine quand la force lui sera revenue. Elle réclame les libertés d'association et d'enseignement, qui sont ses deux armes principales. Mais la République ne doit, selon un mot célèbre, être ni dupe ni complice.
L'Etat est dans la situation défensive vis-à-vis du pouvoir théocratique dont les prétentions ne peuvent être confondues avec les libertés légitimement revendicables des citoyens et des familles ; il ne peut le traiter comme un égal en droits. Le papisme est, de par ses principes même, étranger à notre société ; ceux qui l'adoptent deviennent « incapables de contracter avec nous, sujets d'une loi qui ne nous est pas commune, et non seulement étrangers, mais ennemis déclarés, puisque leur prétention ouverte est de conquérir la société dans laquelle on souffre leur présence ». Le parti libéral est donc, en face du parti clérical, en état de légitime défense : on n'est pas moralement tenu de
2bO CHAPITRE VII
tolérer les intolérants. Les principes libéraux ne nous obligent pas, mais au contraire, nous interdisent « d'accorder volontairement aux ennemis de la liberté — au nom de la liberté — d'autres armes contre elle que celles dont les circonstances nous forcent à leur laisser l'usage, pour ne pas nous priver nous-mêmes de nos instruments de progrès ou ne pas nous exposer à des maux encore plus grands que ceux dont nous souffrons » (i).
Il faut donc agir, mais avec prudence. Une politique anticléricale s'impose, mais elle serait injuste si elle s'immisçait dans les cro3^ances et dans l'administration des cultes. Les traits généraux de cette politique peuvent se résumer facilement : l'Etat doit reconnaître les religions et ne s'en reconnaître aucune ; il ne peut qu'empêcher les empiétements que les associations religieuses pourraient commettre sur les droits politiques des citoyens, sous prétexte de religion. La méthode juste est celle des mesures défensives : elles n'impliquent que la compétence exclusive de l'Etat et n'attendent ni consentement ni bonne volonté de l'autre partie. Mais elle comporte aussi une partie positive, la plus importante peut-être, et dont le principal instrument est l'enseignement public. Il n'y a plus lieu à faire de concordats : ils sont inutiles entre l'Etat et des associations qui ne veulent qu'user du droit commun. La Séparation de l'Eglise et de l'Etat ne peut être comprise autrement. Mais, entrons dans les détails.
Renouvier ne veut pas de Concordat avec l'Eglise ; ce serait pour l'Etat reconnaître en lui une puissance égale à lui. Un concordat ne serait admissible que si l'Etat y était forcé, après une guerre civile, par exemple. Les Eglises ne sont pas pour autant livrées à la discrétion de l'Etat, elles ont pour défendre leurs droits et leurs libertés, les mêmes moyens que les autres citoyens. Le Concordat est un reste de la vieille tradition qui
(i) Critique philosophique, 75, II, 51. — Ibid.
veut un pouvoir spirituel distinct du temporel. Or la République réunit en elle les deux pouvoirs et l'Eglise doit se soumettre à ses lois. Si l'Etat se déclarait neutre en matière spirituelle, en morale, il deviendrait nécessairement sujet de la puissance qui se déclarerait compétente. On ne peut refuser à l'Etat la connaissance et l'application des notions morales communes à tous, celle des notions juridiques, lesquelles ne peuvent s'établir en dehors de la morale. Et si l'Etat ne jouissait pas du discernement en morale il devrait se soumettre à la puissance qui prétendrait à la possession de la morale, mais ne discernant pas, il pourrait très bien alors se donner à une puissance immorale. Cette conclusion insoutenable ruine la thèse qui y conduit.
La Séparation de l'Eglise et de l'Etat se présente donc comme une solution nécessaire du conflit. Mais est-elle possible, en pratique, aussi simplement qu'en théorie ? Une fois séparés, l'Etat et l'Eglise auront encore des rapports qu'il s'agit de régler pour ne pas laisser à l'Eglise une liberté qui serait la licence, l'affranchissement de tout lien social, choses intolérables pour l'Etat. A la séparation pure et simple, Renouvier pense qu'il faut encore aJQuter quelque chose. Il s'appuie sur la distinction de la morale appliquée, sur la considération du droit de défense pour le montrer. La réforme serait simple si l'Etat pouvait compter, sans autre garantie que la loi commune, sur le respect des cléricaux pour ses institutions dépouillées de tout élément religieux. Mais il ne faut pas oublier que le catholicisme est un parti intolérant, fanatique qui vise à conquérir la société civile, qui considère l'enseignement comme son monopole de droit divin, le droit de s'associer comme un privilège pour lui et un abus pour les autres. Le principe de la politique cléricale est de prendre tout ce qui est offert et de travailler à s'approprier le reste ; elle ne reconnaît aucun droit qui se puisse mesurer avec le sien propre. « L^n contrat avec de telles gens est vicié par la nature des choses, car il n'y a nulle parité entre les contractants. » Si
l'Etat agissait en vertu du contrat de séparation, il serait le seul à remplir ses engagements ; encore ne pourrait-il le faire longtemps, car il serait rappelé au soin de sa défense. Sans conclure contre la séparation, qu'il croit juste et inévitable, Renouvier examine le problème moral qu'elle pose et déclare qu'elle sera pour l'Etat, s'il est sincère observateur de la liberté promise, un danger considérable et une cause de perpétuelle inquiétude.
Il y a trop peu de temps que la Séparation est devenue un fait accompli pour qu'on puisse juger si Renouvier a dit vrai ; les effets qu'elle a produits sont encore trop mal coordonnés, trop vagues pour qu'on puisse les apprécier ou simplement même les qualifier. Ce qu'on peut dire, c'est que ni dans le parti de l'Etat, ni dans celui de l'Eglise, on n'a fait les réflexions exprimées par Renouvier et qu'on ne s'est nullement placé sur le terrain où il examine la question. Le parti de l'Eglise a paru redouter la Séparation, et fait tous ses efforts pour la rendre vaine ; le parti de l'Etat l'a vivement désirée et s'est ingénié à la réaliser. Des deux côtés on semble avoir été poussé, et se laisser guider actuellement encore, par des impulsions sentimentales, plutôt que par des motifs réfléchis et nés de l'examen rationnel du problème moral de la Séparation.
Ce problème. Renouvier le traite par sa distinction méthodique de morale pure et de morale appliquée. Il constate que le contrat de Séparation péchera dès l'instant que l'Etat seul est résolu à l'observer. La morale pure, si on la consulte, répond par un impératif catégorique que ce qui est juste en soi est exigible a priori de l'agent moral, indépendamment des suites prévues de l'acte et des dispositions morales présumées des autres agents. Si, au contraire, on a égard au droit de guerre qui admet la nécessité de la défense et sa relative moralité, alors il faut se préoccuper des fins, et rechercher le possible. Ici alors, le droit strict répond « qu'il n'y a point engagement synallag-
niatique valable entre des contractants dont l'un entend rester seul appréciateur du droit de l'autre ; qu'une doctrine d'intolérance ne saurait exiger qu'on la tolère jusque dans ses moyens d'usurpation, et qu'enfin il n'est pas raisonnable qu'un état se reconnaisse l'obligation de respecter des droits, religeux ou non, dont l'usage effectif tend manifestement à le détruire » (i). L'Etat conserve donc, dans la Séparation, tout son pouvoir réglementaire, parce qu'il représente le droit commun. Il ne peut accorder une séparation sans condition à l'Eglise papiste qui n'est qu'une société essentiellement politique, avec des maximes d'Etat, une fin qui est le gouvernement des hommes et des moyens identiques à ceux des pouvoirs temporels à l'exception de la force qu'elle avait jadis et qu'elle aspire à reconquérir. L'idéal en cette question reste toujours la liberté et la tolérance, aussi les mesures restrictives que prendra l'Etat devront-elles être le plus favorables possible à la réalisation de cet idéal ; elles doivent être non seulement utiles, mais praticables, ne créer ni dangers directs pour l'Etat, ni préparer des risques de réaction. Parmi ces mesures restrictives, les deux plus importantes sont celles que l'Etat doit apporter à la liberté d'association et à la liberté d'enseignement. La liberté des cultes doit être entière et favorisée par une législation libérale sur le droit de réunion ; mais l'Etat doit pouvoir s'assurer que rien dans les dogmes, rites ou disciplines religieuses n'est contraire à la morale publique ou à la sécurité de ses institutions. L'Etat ne doit faire aucun acte d'immixtion dans la sphère propre des consciences, mais il a un droit, d'ordre tout pratique sur les associations religieuses. Les associations religieuses sont légitimes pourvu que la religion soit vraiment leur but. Quant au clergé séculier, son institution est telle que les populations ne se sentent aucune liberté en matière de religion ; la masse considère le culte comme une sorte
(i) Critique philosophique, 72, II, 392.
de service public que l'Etat serait obligé d'entretenir de ses deniers, ce qui est contraire au principe républicain, parce que dans l'organisation actuelle du clergé, cette subvention (i) est comme une reconnaissance d'un principe spirituel extérieur à l'Etat. L'Etat ne devrait reconnaître que des prêtres élus et présentés par des groupes de fidèles.
L'Eglise réclame des libertés qui ne sont en réalité que des privilèges destinés à lui permettre de se constituer en Etat indépendant, dans l'Etat ; les lui accorder, ce serait attenter à la liberté des autres citoyens. Il faut ramener ses institutions au droit commun et les réglementer en vue d'empêcber l'absorption de l'Etat par une puissance étrangère (2).
L'Etat possède donc incontestablement un droit de défense contre lEglise, mais il ne suffit pas de se défendre : il f.iut agir. L'Etat ne peut le faire qu'en fondant un enseignement, en fondant une morale qui résistent à ceux du parti théocratique. C'est pour la démocratie vme condition de vie : l'aptitude qu'elle y montrera sera une preuve de sa viabilité. Sous un régime de séparation, l'Etat est obligé de se reconnaître une morale fondée sur des principes rationnels, indépendants de toute religion. Cela comporte l'éducation civique au même titre que celui d'une constitution et d'une législation. L'Etat a droit à son propre catéchisme ; il faut en revenir à la conception de l'Etat antique, mais la morale publique prend la place de la religion civile. Les religions y sont libres sous le contrôle des lois et de l'Etat qui doit maintenir leurs écarts, assurer la paix entre elles et leur
(i) Renouvier pense que la séparation ne supprimerait pas nécessairement le budget des cultes ; l'Etat étant toujours libre de subventionner l'Eglise dont il jugerait l'action sociale utile : c'est le protestantisme que Renouvier a ici en vue.
(2) Il serait bon aussi de proposer au clergé des réformes à exécuter par lui-même dans ses institutions, notamment dans celles de l'éducation des prêtres.
laisser simplement l'exercice inoffensif de leurs libertés. Le catholicisme, « religion insociable », proteste contre cette dépendance civile ; mais l'Etat doit résister à son envahissement et pour cela, il doit fonder l'éducation de l'esprit public.