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CHAPITRE IV L'Idée de l'État

En posant le problème de la morale appliquée, Renouvier a replacé l'individu dans son milieu réel ; des droits nouveaux, dérivés du droit général de défense, se sont dès lors attachés à la personne de l'agent moral désireux de conformer sa pratique à la loi rationnelle tout en l'adaptant aux nécessités du réel. Il nous faut voir maintenant comment ces droits s'organisent, comment ils sont garantis, et pour cela nous allons considérer les associations qui sont, en fait, nécessaires, indispensables à l'état de guerre. Cela nous mène à l'examen des institutions politiques et sociales (i).

Nous examinerons la notion rationnelle de l'Etat, afin d'établir le fondement et les limites de son autorité sur l'individu, de reconnaître la nature exacte de ses fonctions ou de ses devoirs comme de ses droits, la forme qu'il doit avoir pour permettre à ses membres de conserver leurs droits et d'accomplir leurs devoirs sociaux.

Il faut rappeler d'abord la loi fondamentale des relations humaines qui est la justice. La société se distingue de la simple agglomération, l'individu de la simple unité parce que l'individu

(i) Science de la Morale, I, ch. lx.

a une fonction à remplir, parce qu'il a une fin propre, résumée dans la fin plus générale de la société ; la coordination de ces deux fins est justement le fond du problème social. La justice n'apparait dans la morale que lorsque l'individu est mis en présence d'un de ses semblables, et que tous deux conçoivent l'idée d'un bien commun en vue duquel ils unissent leurs efforts. Le droit et le devoir, ses deux aspects inséparables, sont équivalents chez les deux agents égaux et libres. L'idée de justice est ainsi la première — et même la seule — dont il faille tenir compte pour concevoir rationnellement la société ; elle se rapporte à l'individu.

« Dès que l'individu, sa conscience, sa raison et son droit ne sont point posés comme la plus générale des lois de l'ordre moral, un système qu'on se fait doit infailliblement aboutir à l'arrangement arbitraire de la société, puis de l'univers, au gré du philosophe ou du prêtre et de leurs passions, et il n'existe plus de garantie pour la justice. » (I, 298).

Aussi Renouvier combat-il les doctrines élevées sur cette erreur. Celle de Saint-Simon d'abord qui cherche à établir une autorité sociale définitive et déclare que le peuple ne peut jamais être que conduit ; ayant nié le principe de la liberté, il est obligé de chercher ailleurs qu'en la conscience le principe de l'autorité sociale, et c'est à la science, à l'industrie, à la philanthropie qu'il le demande. La personne dont l'autonomie est méconnue, se voit, dans ce système, imposer sa loi, sa fonction sociale, ses croyances par un pouvoir fortement hiérarchisé. Le saint-simonisnie implique cette idée que le meilleur gouvernement est celui où ce pouvoir spirituel est le plus complet, u indépendamment de la vérité ou de la moralité de ses décisions en elles-mêmes n (i) puisque les prin- ■ cipes varient et progressent d'époque en époque. « C'est là le dernier fond de l'immoralité saint-simonienne. » Saint-Simon parle bien, et très souvent de la morale, et lui assigne même la place

(i) Philosophie analytique, t. IV, p. 190.

prépondérante dans son système, mais sa morale est fondée sur l'amour qui n'engendre que fanatisme et caprice, et non sur la justice, seule respectueuse du droit et seule vraiment sociale ; sa philanthropie, plus préoccupée d'intérêts que de droits aboutit au despotisme.

Le positivisme, de même, a nié tout droit humain et n'a reconnu que la dette sociale (i). Il arrive à fonder une doctrine dont Stuart Mill a pu dire avec raison que « c'est le système le plus complet de despotisme spirituel et temporel qui soit jamais sorti d'un cerveau d'homme, excepté peut-être de celui d'Ignace de Loyola ».

Renouvier se sépare de Comte, non seulement par le principe de sa sociologie, mais encore par sa méthode ; pour Comte, a la science politique est une physique fondée sur l'observation des faits de développement collectif de l'espèce humaine ayant pour objet la coordination du passé social et pour résultat la détermination du système que la marche de la civilisation tend à produire aujourd'hui » (2). Il ne s'agit pas de rechercher le meilleur état social, mais de diriger son action dans le sens d'un avenir prétendu certain.

Cet empirisme politique, Renouvier le trouvait et le condamnait déjà chez Montesquieu. Montesquieu définit les lois, morales aussi bien que physiques, les rapports qui dérivent de la nature des choses, mais il ne dit pas que cette nature soit elle-même soumise à la loi. « Il ne s'occupe pas du rapport des lois vraiment naturelles avec les lois de fait que les peuples se sont données..., il ne fournit aucune théorie du droit naturel et de la morale. Il n'a

(i) De même, Louis Blanc qualifie anarchie la sociologie révolutionnaire et, au nom de la fraternité, il institue, à la manière de Comte, une sociocratie autoritaire ; la société, abstraction réalisée, seule a des droits et elle les exerce pour organiser l'ordre. Ici l'ordre c'est la raison d'état, pour Renouvier, c'est la loi morale.

(2) Philosophie analytique, t. IV, p. 228 sqq.

•^MOTHECA

donc aucun idéal ; dès que les lois empiriques sont fondées, il les tient pour des données générales et nécessaires dont il est imprudent de s'écarter. La sagesse consiste à suivre, à se conformer dans une grande mesure au moins, à ne rien forcer » (i). En un mot, Montesquieu ne recherche pas les principes philosophiques de la politique ; il s'en tient au droit positif, sans nullement examiner quelle serait la constitution la plus propre à garantir la liberté ; et quand il fait consister la liberté « à pouvoir faire ce qu'on doit vouloir et n'être pas contraint de faire ce qu'on ne doit pas vouloir », il organise simplement le despotisme, puisqu'il n'a rien mis au-dessus du droit positif, qui décide seul, en conséquence, du devoir-faire.

La méthode de Renouvier se dégage toute seule de ces critiques adressées à l'empirisme. Il distingue soigneusement du droit positif, simple ensemble de conventions, le droit rationnel qu'il définit (( celui qui peut se formuler d'une manière abstraite et générale et se fonder sur des principes, indépendamment de toute convention intervenue entre les personnes ». C'est le seul que la science de la morale puisse étudier, dans sa forme politique et économique. La méthode pour discuter les questions qu'il comporte consistera à les examiner d'abord du point de vue rationnel, puis du point de vue empirique. Il faudra d'abord consulter la science, avec son fondement de droit et de devoir purs, son principe d'autonomie de la raison ; puis le principe de la défense, envisagé par rapport à la personne ou au groupe social ; enfin examiner les oppositions dérivées de l'état de guerre, entre l'autorité et la liberté, la passion et la raison, l'utilité et le devoir (2). Il s'agit ainsi de poser des principes et des fins, ce qu'il appartient à la seule raison de faire ; puis de rechercher les moyens utiles pour les atteindre avec les données du réel, et c'est la tâche de l'obser-

(i) Philosophie analytique, t. III, 611 à 615. /j\ Science de la Morale, ch. lxx.

L IDEE DE L ETAT lOI

vation. Cette méthode que nous verrons à l'œuvre dans les problèmes étudiés aux chapitres suivants, fait mieux que concilier l'a priorisme et l'empirisme, elle les utilise tous deux, dans toutes leurs ressources, en les mettant chacun à leur place.

« Il n'y a pas deux morales », disait déjà Renouvier, dans son Manuel républicain (i), « une pour l'homme pris à part, une autre pour la société de tous les hommes pris ensemble. Mais ce qui est bien pour chacun est bien pour tous. » La fin de la société et celle de l'individu sont inséparables ; parce que la société n'est qu'une réunion d'individus qui ont conçu l'idée d'un bien commun ; elle est uniquement fondée sur les liens moraux des hommes entre eux plus que sur tout autre (2). Le devoir social n'est qu'une extension du devoir individuel, mais il doit être fondé sur lui et ne peut s'en passer (3) ; la morale sociale et la morale individuelle sont une seule et même morale, puisque l'homme est toujours l'homme social, et que l'idée de devoir, inséparable de celle de droit ne se pose que dans le groupe.

L'homme est tenu de travailler à son propre perfectionnement et à celui de ses semblables ; c'est la solidarité morale, distincte de la solidarité, reconnue par les économistes, en vue de la production. L'individu étant le principe et la fin de toute la morale et de toute la sociologie, son développement doit être le but de tous les efforts sociaux.

Le vrai progrès, nous l'avons vu, ne réside pas dans une

(i) Manuel, ch. 11.

(2) V. notre Introducton, p. i. — Comp. avec les théories (lui e.xpli(iuent la société par la généralisation d'un fait matériel, par e.x. Durkhei.m. De la division du travail social.

(3) Dans le Manuel, Renouvier proclamait lyriquement cette identification de la morale sociale et de la morale individuelle : Le temps est venu où la morale doit entrer dans les Assemblées des hommes qui font les gouvernements et les lois », mais à cette époque sa morale, surtout fondée sur la fraternité, étendait à l'excès les devoirs de l'Etat, et en faisait par trop une sorte de providence.

transformation des conditions matérielles de l'existence ; il ne faut pas l'attendre d'une force extérieure à l'homme, c'est l'individu, agissant sur l'évolution sociale, qui l'accomplit. Son action est surtout morale. L'expression « morale sociale », appliquée ici à la doctrine de Renouvier est donc loin de vouloir faire préjuger une théorie qui verrait dans la société l'origine de la moralité, qui ferait consister, comme celle de Stuart Mill, par exemple, le bien et le mal dans l'acte utile ou nuisible à l'intérêt social. « Morale sociale » ne désigne que la règle a priori des relations sociales, des actions de l'homme en société, et c'est toute la morale, puisque Renouvier ne considère l'homme isolé que par abstraction. L'homme, pour lui, c'est toujours l'homme social.

La société est un fait naturel, mais rationnellement elle repose sur un contrat. On a feint d'en mal saisir l'idée en s'obstinant à y voir une thèse d'histoire, et en refusant d'y reconnaître une thèse philosophique et morale. Il est certain pourtant, qu'à la différence des sociétés animales, les sociétés humaines sont en partie conventionnelles et reposent sur l'accord des volontés ; « l'œuvre sociale, imparfaite et troublée comme elle est, représente l'existence en toute société, d'un grand contrat incessamment supposé, incessamment soumis à l'acceptation de chacun et contre lequel il n'est pas impossible à chacun de protester à ses risques et périls M (i).

Hobbes, Locke et Rousseau ont assez prêté à l'équivoque de la thèse historique, mais à les lire impartialement, on voit que cette thèse n'est pas la leur. Rousseau ne pose point l'état de nature comme historiquement réel, mais il l'imagine pour pouvoir mieux juger de l'état présent. C'est donc un état fictif ; l'hypothèse de Rousseau consiste en ce qu'il place cet état de nature avant l'apparition de la raison chez l'homme et que, au lieu de montrer l'homme doué de toutes ses passions, il ne voit en lui

(i) Critique philosophique, 73, II, i sqq.

que la pitié et la bonté. Cependant, en décrivant le passage de l'état de nature à l'état social par un contrat, il suppose implicitement dans l'état de nature l'idée d'obligation, la raison, bien qu'il ne les fasse commencer qu'avec l'état social. Il fait donc usage de l'idée a priorique du droit et regarde moins à la réalité historique qu'à l'idée morale qui conditionne une société et la légitime (i).

« C'est donc une fiction d'imaginer à titre de fait historique une entente première pour former une société ayant des chefs, des lois et des sanctions, entre des hommes qui auraient vécu auparavant sans avoir aucune idée de ce que peut être vme convention et sans s'être fait des coutumes qui représentent à la fois et ce qu'ils ont regardé comme juste et bon, et ce qu'ils se sont entendus pour observer en commun. Mais la supposition idéale d'un contrat formel, antérieur à toute convention particulière, est une forme donnée au principe du consentement libre et raisonné que l'individu accorde à la société dans laquelle il est placé de fait et de l'obligation où il est d'en observer les lois sous la condition que sa propre liberté lui reste assurée dans des limites convenues. Les publicistes qui ont combattu la théorie du contrat social sont ceux qui, méconnaissant ce principe de liberté et de raison, ont prétendu soumettre les hommes, en vertu d'une nécessité naturelle ou de droit divin, selon les écoles, à des pouvoirs arbitraires et sans contrôle (2). » D'ailleurs, ils sont obligés de reconnaître la sociabilité de l'homme, c'est-à-dire au fond, son aptitude et sa tendance à contracter.

« Les droits dans l'ordre de l'histoire procèdent, on l'a vu, du droit de défense convenablement défini et généralisé. Ils se développent et trouvent en même temps des garanties dans l'association, mais dans une association contrainte par le fait, encore plus que libre. La convention sociale doit s'entendre, non pas sans

(i) Philosophie analytique, t. III, p. 634 S(iq.

(2) Philosophie analytique, t. III, p. 635. Cf. Ibid., p. 577.

doute comme réelle historiquement, mais comme supposée en vertu de la raison qui la conçoit et qui travaille incessamment à la dégager des faits. Elle est ordonnée d'une manière implicite, autant qu'existe la raison. Elle se formule plus ou moins imparfaitement et partiellement à travers toutes sortes de voies d'habitude et de contrainte acquise ou renouvelée (i). » Cette idée du contrat social, maintenant établie avec son caractère purement rationnel, va nous aider à poser les termes du problème social, à préciser les droits et devoirs réciproques de l'état et de l'individu, dans la réalité (2).

L'association humaine a été plus ou moins instinctive au début, mais, là comme en tout, l'instinct a laissé se dégager la raison et la volonté. Historiquement la coutume a réduit à peu de choses la place du contrat dans la société, qui, loin d'être le produit de volontés libres n'a été le plus souvent qu'un instrument de domination subie par tout homme et dont peu se rendent compte. Locke fait même justement observer que les hommes ne remarquent plus que le consentement est nécessaire au maintien de la société et croient que tous sont naturellement sujets en tant qu'hommes. Ces conditions de fait sont tellement prises pour le droit que, même dans une démocratie, on considère « la puissance publique comme un moyen de contrainte dont on use quand on peut et sous lequel on se courbe ordinairement ». La puissance publique, alors, incline rapidement aux abus et la légitimité pour l'individu de se réserver des droits contre elle ne s'en affirme que mieux.

Dans l'état de paix, « toute l'autorité réside dans la notion commune du juste... mais dans l'état de guerre, on s'accorde, faute

(i) Science morale, t. I, p. 471.

(2) Philosophie analytique, t. III, p. 577. « Les problèmes politiques du droit naissent de cette hypothèse qui est un postulat moral, non historique ; ils s'y subordonnent, et c'est une question de liberté et de souveraineté a priori, non point partant sur une matière de fait, qui est ainsi tranchée. »

de meilleure entente ou de droiture générale, à placer la raison ou son équivalent dans une autorité externe, et l'on s'oblige à tirer d'une telle autorité (loi ou coutume, prince, magistrat ou peuple, il n'importe ici), la formule de son droit et de son devoir ; puis à subir, ne le voulût-on plus, des arrêts qu'on n'a pas rendus » (i). Les lois sont le seul remède que les hommes trouvent contre l'injusice, et c'est un grand progrès, déjà, que d'avoir soumis la conduite à la dictée de la raison délibérée en commun. La première idée du gouvernement a consisté dans un ensemble de moyens propres à réaliser le bien commun, à y contraindre au besoin, à sanctionner le droit de défense contre le mal. Mais « la constitution du malade social fait que le remède est pour lui une maladie, une maladie d'autant plus grave que le remède est par le fait, plus nécessaire, mais qui enfin lui permet de vivre » (2).

Or on ne peut admettre une abdication totale de l'individu, ni l'infaillibilité des institutions établies ; ce serait renoncer à la conscience et, de plus, faire un cercle vicieux puisqu'on remettrait à des institutions mauvaises le rôle de garantie contre l'état de guerre dont elles partagent les vices ; nous abandonnerions, en ce faisant, notre droit de défense au pouvoir qui peut devenir notre plus cruel ennemi, alors qu'il s'agit justement d'accroitre, pour la création de l'autorité, ce droit de défense. Rousseau a commis une grave faute, en voulant que l'individu, par le contrat social, se dessaisisse de tous ses droits entre les mains de l'autorité ; il prétendait lui faire retrouver, comme gouvernant, l'équivalent de ce qu'il perdait comme gouverné, mais en réalité, dans son système, l'individu abandonne toute sa liberté et ne recouvre un droit quelconque, que dans le cas où sa volonté concorde avec la volonté générale : ce qui mène à l'absolutisme. Tout au contraire, Renouvier déclare « qu'il existe des droits dont l'état social

(i) Science de la Morale t. I, p. 383-4. (2) Ibid., t. II, p. 201.

demande le sacrifice dans une mesure quelconque et d'autres qu'il doit conserver ou conserve même nécessairement, et qu'une part de ceux-ci sont dirigés contre la puissance sociale » (i).

Puisque, dès son établissement, cette force contraignante est devenue redoutable pour le juste aussi bien que pour le criminel, la nécessité pour l'individu de se réserver une sphère inviolable de droits individuels est apparue. L'Etat n'est fondé que sur le droit de défense personnelle et la personne peut toujours agir contre l'état ou sans lui, et pour en modifier au besoin les éléments. Le droit historique a introduit un élément de contrainte extérieure dans la notion d'échange libre et rationnel des deux termes de justice, droit et devoir, se confondant ainsi avec des idées de direction et de correction de la volonté par le moyen d'autres volontés contraignantes s'il le faut. Au point de vue de la personne, on voit alors « que tout droit pour elle est une liberté, un franc exercice de ses déterminations extérieures, et cela dans les choses qui sont du ressort d'autrui non moins que dans celles qui dépendraient d'elle seule : cette liberté devient donc en partie une autorité, surtout en tant que la puissance commune ou collective en avoue l'existence ou en procure les moyens. » De même, le droit, au point de vue social, c'est une autorité sur l'individu, mais cette autorité a devient une liberté en tant qu'elle profite à l'acte libre d'une personne vis-à-vis des autres, en tant aussi qu'elle emprunte à cette personne un élément intégral de la puissance totale.

Ainsi liberté et autorité se mêlent, mais en réalité, elles ne s'accordent pas toujours ; pour déterminer le droit, il faudrait pouvoir connaître le devoir dans chaque cas, ce que l'état de guerre rend difficile. De là « ce grand conflit de la liberté et de l'autorité qui domine tout, cette impossibilité générale pratique de

(i) Science de la Morale, t. I, p. 385. (2) Ihid., t. I, p. 473-

composer un état moyen, un état commun des consciences, une somme de leurs autonomies à l'aide des états individuels ou des arrêts des autonomies personnelles » (I, 474).

Il faut employer la contrainte, sans savoir si elle est juste, mais selon les préceptes de la morale appliquée, il faut la faire servir à l'idéal qui est la liberté, et cette conciliation est le nœud du problème social.

Déterminer la sphère des droits individuels et celle des choses communes, voilà la question. Au point de vue abstrait l'individualisme, pour qui l'individu est tout, aboutit à nier la sociabilité et le progrès. Le communisme, pour qui la société est tout, ou bien est utopique, ou bien autoritaire, et met l'individu dans ce dilemme : se sacrifier ou être tyrannisé. En pratique ces deux thèses sont vraies ; individualisme et communisme, tous deux indispensables, se mêlent dans toute société. L'harmonie sociale se trouve dans la limitation de ce qui doit être du domaine commun et du domaine individuel. L'homme veut être libre, c'est-àdire pouvoir exécuter sa volonté et assouvir ses besoins ; cela le pousse à s'associer, mais il ne le fait que pour élargir son domaine individuel, et la société n'est jamais fondée à demander à l'homme le sacrifice de sa liberté personnelle. « La société la plus libre est celle où chaque individu est le plus libre et où la liberté de chacun est multipliée par celle de tous (i) ». LTne fois les sphères individuelles établies et élargies par la réunion en société d'hommes qui se veulent toujours plus libres, il faut les équilibrer, c'està-dire rechercher l'égalité, qui, pas plus que la liberté, ne se conçoit en dehors de la société (2). Dans les sociétés primitives, il arrive que la sphère d'un individu est envahie par celle d'un autre ; dans les sociétés avancées, il arrive qu'on a fait de la

(1) Gouvernewent direct, ch. i, dont ce § est le résumé.

(2) Cf. Personnalisme, p. 152. « Hors de la société, il n'y a pas plus de liberté que d'égalité. »

société une entité abstraite et supérieure aux individus, puis on la représente matériellement dans une classe qui s'efforce d'absorber les intérêts de tous les individus. La délimitation des droits individuels et des droits sociaux empêchera cet envahissement.

La thèse du contrat social nous a servi, non à démêler les origines historiques de l'état, mais à atteindre l'essence des rapports actuels de l'homme et de la société. C'est d'elle que vont être déduits les devoirs et les fonctions de l'Etat. Dans le Manuel républicain, Renouvier semble considérer l'Etat comme une personne, un sujet de droits et de devoirs, mais surtout de devoirs, car il n'avait pas encore montré l'union indissoluble des deux notions de droit et de devoir, et c'est du devoir qu'il faisait dériver le droit. Plus tard, l'Etat est simplement pour lui l'organisation d'une action commune des membres de la société. Mais, dès ses premières œuvres, la subordination des règles de la société et du rôle social de l'individu à la morale est nettement affirmée ; le ^Manuel commence par un chapitre sur la fin morale de l'homme, suivi d'un autre sur la fin morale de la société. Les devoirs et droits respectifs de chacun d'eux en sont déduits, et si plus tard Renouvier fait varier la matière de ces droits ou de ces devoirs, il en maintient toujours la notion dans toute sa sociologie, et ne les remplace jamais par le fait érigé en loi. C'est parce que toute sa morale politique et sociale est fondée sur l'idée du droit de la personne que Renouvier peut poser et résoudre nettement la question du droit de l'état, des limites de son autorité. L'Etat ne peut intervenir que dans les limites de la justice ; c'est cette justice qui limite en même temps qu'elle justifie l'intervention de l'état ; il ne doit agir que pour la faire respecter ou la réaliser (i).

(i) Dans ses premiers ouvrages, le Manuel et le Gouvernement direct, à côté de l'idée de justice, Renouvier ajoute celle de fraternité, d'où les tendances socialistes plus accentuées qu'on y remarque ; « une société qui tend à sa perfection doit reconnaître positivement tous les droits naturels de l'homme..., ériger en droit positif les devoirs de fraternité..., poursuivre

La fin (le l'état n'est pas, comme pour les utilitaires, l'enrichissement matériel, c'est le règne de la justice, du droit et de la liberté. L'Etat a donc une fonction de justice sociale à remplir. Les relations de justice n'existent pas seulement d'individu à individu, ce qui ne laisserait à l'état qu'un simple rôle d'arbitre, mais elles existent encore entre l'individu et la société. Pour conférer à la société un devoir de justice, il n'est pas besoin de la considérer comme une abstraction réalisée, ou comme un organisme réel, un léviathan : ce serait tomber dans l'erreur que Renouvier combat chez Comte, chez Spencer ; la société organisme n'aurait que des fonctions, non des devoirs, et l'homme, considéré comme une simple cellule disparaîtrait avec sa personnalité, avec son droit. La société est simplement l'ensemble des personnes liées par le contrat social qui vivent pour la poursuite d'un bien commun. Le droit à la justice sociale que possède chaque individu est un crédit sur des personnes réelles qui ont le devoir d'intervenir pour lui, mais non avec le despotisme autoritaire de la société organisme (2) ; la justice sociale réside surtout dans le respect de la liberté et de la dignité de la personne, elle ne se distingue pas de la justice que les individus se doivent entre eux ; l'Etat, pas plus que l'individu, ne doit traiter la personne comme un moyen, aussi n'est-il pas une politique plus détestée de Renouvier que celle de la <( raison d'Etat ». Le fondement de l'Etat n'est pas seulement un simple fait, celui de l'agglomération, c'est surtout le contrat social qui, seul, substitue à une société de fait un état de droit. « L'idée mère de la société des êtres raisonnables, dit Renouvier, consiste en ce que chacun est une fin pour lui-même et doit posséder les moyens de cette fin par l'aide d'autrui, s'il en est besoin et s'il est possible. »

l'abolition des faux droits qui consacrent l'exploitation de l'homme par l'homme, (Manuel, Déclaration, 16-22).

(2) Cf. Science de la Morale, ch. x.xv et Pillo.n", Critique philosophique, 78, I, 241.

IIO CHAPITRE IV

L'Etat ne s'oppose donc pas rationnellement aux individus ; nous avons vu comment son autorité procédait de leur liberté ; son premier devoir est de la leur garantir et d'empêcher que les libertés des individus ne se nuisent entre elles ; il a pour cela sur les personnes des droits émanés d'elles, qu'elles n'aliènent pas, mais dont elles lui confient l'exercice. Ces droits constituent le fondement du pouvoir politique, administratif et judiciaire de l'Etat ; il est donc formé des forces de tous et ne peut être usurpé par aucun.

L'Etat possède une fonction ou plutôt un devoir de justice économique. En 1848, Renouvier le concevait comme assez étendu ; il aurait voulu la socialisation, non des moyens de production, mais de tous les moyens d'échange, de crédit et de circulation ; il ne voyait là qu'une simple extension de la mutualité des intérêts qui constituent les entreprises qui mettent en œuvre tous ces moyens. Dans la Science de la Morale, il limite beaucoup la part de l'Etat dans la vie économique ; il met sa confiance et son espoir dans les associations qu'il veut que l'Etat tolère ; plus tard il ne croit plus taiit au danger de l'interventionnisme, il revient presque aux idées du Manuel, et voyant dans l'Etat un agent de progrès social, il lui demande de provoquer par son initiative et son crédit la formation de sociétés de production viables.

« Les simples principes de la morale imposent au philosophe un point de vue qu'on peut appeler socialiste (i) », parce que les agents raisonnables sont conçus comme ayant non seulement des fins individuelles, mais des fins communes qu'ils doivent atteindre par des efforts réunis. Mais il faut faire une restriction : la fin commune la plus importante étant la liberté de tous, il ne faut pas que le socialisme conduise à l'autorité ; or, c'est là le danger auquel il expose, si on l'adopte, et encore n'est-on pas siir qu'il

(i) Science de la Morale, ch. lxxxvi.

amène les mêmes progrès que le simple jeu de la liberté produirait. Ainsi l'idée rationnelle de société oblige à poser le principe socialiste, « mais il faut aussitôt l'infirmer comme organisateur de contrainte. » La première liberté économique dont l'Etat doit la garantie : c'est celle de la propriété, sauf à proposer au consentement des propriétaires certaines mesures pour l'exploitation en commun. La liberté de production, de consommation en découle ; quant à celle des échanges, elle n'exclut pas toute intervention de l'Etat. Tout ce qui tient à la circulation, à la distribution serait accompli plus profitablement, moins chèrement, et surtout dans des conditions morales meilleures par l'Etat ; il ne s'agit pas ici de monopole, mais d'une distribution plus rationnelle des tâches. Enfin l'Etat a un dernier devoir économique : créer des assurances. « Une société parfaite est celle où les membres reçoivent d'elle toutes les garanties propres à leur donner la liberté ; à les soustraire à la dépendance d'autrui ou des choses dans des circonstances prévoyables. » Dans le communisme autoritaire où tous ont droit à tout et doivent tout, il n'y a plus de garantie (i). A l'inverse, si l'on suppose l'idée sociale totalement absente et chacun réduit à sa sphère propre, toute possibilité de garantie (et même de contrat) disparait. Le siège de toutes les garanties est dans un état mixte de propriété (2) et de communauté : union de tous les êtres raisonnables appelés à vivre de leurs relations mutuelles. Dans l'ordre économique, ces garanties sont les assurances ; elles comprennent le droit au travail, l'éducation professionnelle, l'assistance. Mais si l'état doit ici jouer un grand rôle, c'est à l'individu surtout que Renouvier s'adresse pour la réalisation de l'idée d'assurances. Par la mutualité, non seulement il

(i) Le communisme serait l'état social des êtres raisonnables ; dans l'état de paix, sans qu'il soit besoin d'aucune contrainte, l'idée de dette réciproque serait au fond de toutes les relations humaines, et jamais nulle discussion n'éclaterait au sujet de son règlement.

(2) La propriété, par elle-même, est la première des garanties.

pourra créer les institutions d'assurances, mais il prendra plus nettement conscience de la notion de société et préparera, mieux qu'une révolution ou une tyrannie ne saurait le faire, l'état futur ; car on peut dire que (( l'idée d'état se ramène à celle de mutualité et réciproquement..., car l'Etat est l'ensemble des personnes qui assurent l'une d'elles quand la mutualité est entière et sans exception » (i).

Une dernière fonction de l'Etat est sa fonction morale : il l'exerce surtout par l'enseignement. L'Etat n'est pas, pour Renouvier, une simple mécanique administrative chargée de fonctions purement matérielles, il est le produit des volontés et des pensées des citoyens. C'est au nom du contrat social que ses représentants choisis par la majorité ont le droit de faire prévaloir les idées morales de cette majorité et de former des citoyens instruits des principes sur lesquels il est fondé. L'Etat tient son autorité des libertés de chacun : librement crée par ses membres, il peut agir sans contrainte sur eux ; il peut enseigner aux futurs citoyens la conception propre que la majorité (dont l'opinion a eu assez d'autorité morale pour triompher), se forme de l'individu et de ses droits et devoirs sociaux ; l'Etat a le droit imprescriptible de former des citoyens pénétrés des principes sur lesquels il s'est fondé, par lesquels il vit. Par suite, il est de son devoir de lutter contre les puissances organisées qui prétendent à la domination spirituelle et se mettent par là hors du contrat social.

Il est certain que vouloir introduire dans la législation et dans la politique des préoccupations morales peut être dangereux et mener au despotisme ; mais à tout prendre, c'est là encore une théorie meilleure que celle qui subordonne la morale à la politique (2), et qui justifie les pires iniquités par la raison d'Etat,

(i) Science de la Morale, t. II, p. 167.

(2) Cf. H. Michel, L'Idée de l'Etat, p. 106 à 125 où ces théories sont opposées : Platon, d'une part, Machiavel, de Maistre, Haller, de l'autre.

l'intérêt de l'Etat. Les préoccupations morales en politique sort redoutables, surtout lorsque le pouvoir est aux mains d'une castt ou d'une secte qui s'en sert pour imposer ses dogmes ou sa moral ^ de classe. Elles cessent de l'être quand le peuple est souverain, comme le veut Renouvier, quand il ne s'agit que d'établir des rapports de justice entre les citoyens. L'Etat n'est pour lui que l'instrument de la justice ; elle est son idéal, son but souverain ; il doit faire tout ce qui est de nature à l'atteindre et s'abstenir de tout ce qui en éloigne ; toutes ses fonctions s'y rapportent comme à une limite idéale ; elle en est à la fois le principe et la règle.

L'activité de l'Etat est basée tout entière sur le droit individuel ; par conséquent elle ne doit pas comprimer les droits de l'individu, mais au contraire, en tolérer et même en favoriser l'exercice.

Le droit personnel consiste d'abord en la possession de soimême ; la liberté physique ne saurait en être retranchée sans que par là même la personne ne cessât d'être considérée comme une fin. La liberté du corps est aussi inaliénable que celle de l'âme. En fait il en fut souvent d'une autre faqon et l'esclavage a existé. Renouvier en étudie les causes : le droit de défense de l'individu qui, pouvant tuer l'ennemi, le rend esclave ; le droit de conquête ; la nécessité qui fait passer un individu ou un peuple à l'état d'hilotisme. Tous ces cas impliquent des pactes fondés sur des nécessités, sur des idées de justice très altérées ; ils sont viciés en leur essence. Le droit de défense qui seul pourrait justifier l'esclavage, doit s'interpréter restrictivement ; il ne peut d'abord s'exercer contre les êtres inofifensifs ; cependant l'esclavage s'est étendu souvent aux non belligérants ; la mort même du vaincu est inutile au droit de défense, sa promesse de ne plus nuire suffirait ; si elle est peu siire, celle de l'esclave ne vaut guère mieux, et si l'esclavage est consenti, on rentre dans l'état de paix : le respect de la personne connue fin devient alors une obligation absolue. Le

devoir d'aiïranchissement s'impose donc. Pour l'esclave, le droit à la révolte existe, bien que ce soit peut-être un moyen utile peu efficace. Quant à l'Etat, son devoir ici est de proclamer le droit et non de justifier un injuste état de fait par des sophismes de nécessité (i).

La liberté de conscience, tout aussi indiscutable que celle du corps, a parfois été niée sans que la liberté physique le soit, et cette contradiction choque parfois plus que l'entière négation ; ici on cherche à atteindre les sentiments que l'esclavage négligeait. Quand les croyances étaient collectives, les conflits étaient rares ; mais ce fut justement quand elles vinrent à s'individualiser que les Etats voulurent en exiger indûment l'accord. Le servage des âmes, comme le fanatisme, est une forme de la guerre ; il implique chez ceux qui l'imposent la croyance à leur infaillibilité, à leur supériorité, alors que cette croyance même, dès qu'elle devient contraignante prouve l'ignorance et l'immoralité. Le droit de contrainte de l'Etat ne peut s'appliquer qu'aux faits et actes relatifs aux rapports extérieurs des hommes ; or, les croyances y échappent ; quand un Etat veut interdire une croyance, il ne peut s'appuyer que sur le faux principe de la raison d'Etat, et non sur le seul vrai qui est le respect mutuel, la relation de droit et devoir, en un mot : la justice. Le devoir corrélatif à la liberté de conscience est la tolérance qui n'est en réalité que justice. C'est par excellence un devoir social ; en la méconnaissant, on brise le lien social qui doit être fondé sur le consentement réciproque de ceux qui vivent ensemble. La divergence de croyances n'est nullement un obstacle à la vie en commun ; mais la tradition qui répand l'idée contraire, le fanatisme violent font le plus souvent de la diversité de croyances un principe de désunion. Le remède à

(i) Quand Renouvier traitait de cette question de l'esclavage {Science de la Morale, ch. lxxi et lxxii), elle était tout actuelle ; la guerre de Sécession venait à peine de finir.

un conflit insoluble serait la sécession, rarement pratique. Renouvier reconnait (i) même au parti qui se fonde sur les vraies notions morales et sociales, le droit à une certaine intolérance qui se confond avec le droit de sauvegarder les intérêts de la personne ou de la société (2).

La personne a d'autres droits encore, dont l'état lui doit l'entière reconnaissance ; mais, comme ces droits sont liés à l'ordre social plus étroitement que les droits purement personnels, l'état peut être amené à les restreindre plus ou moins, pour conserver l'ordre ; mais l'individu ne saurait les abdiquer sans renoncer à sa nature d'homme. C'est d'abord le droit de communiquer ses idées par la parole, l'écrit et dans des réunions libres ; « on est assurément esclave, quand on est privé, à qttelque degré, de l'exercice de ce droit-là » ; le droit de contracter vient ensuite, il n'est pas absolu comme le précédent parce qu'il peut nuire aux droits d'autrui s'il s'exerce injustement, et l'état peut le limiter ; le droit d'association auquel Renouvier attache une grande importance, surtout en matière économique, peut être soumis à des limites parfois indispensables quand il tend à altérer les principes de la société (^3).

Il nous reste à examiner le plus important des droits individuels, celui de se gouverner. Renouvier compare quelque part la situation de l'homme dans les sociétés, dont il est tout d'abord membre de fait, à celle d'un héritier sous bénéfice d'inventaire. Bien que la société ait à vrai dire une sorte de créance sur lui et qu'il ne puisse répudier une société que pour en accepter une autre, l'homme, partie au contrat social, est toujours bien fondé à revendiquer ses droits de contractant : le premier est la participation aux lois. Par elle seulement, le contrat s'accomplit, se fait

Ci) Dans le Manuel, il allait plus loin : « L'intolérant n'a droit à aucune tolérance ».

(.2» Science de la Morale, ch. lxxiii.

(3) Jbid., ch. Lxxiv.

Il6 CHAPITRE IV

à chaque instant et rapproche de plus en phis la société de sa notion idéale. « Le contrat social, cette fiction quant à la lettre de l'histoire, cette réalité quant à l'esprit et à la raison, ce fondement nécessaire de tout édifice constitutionnel en tout temps, a exigé la conservation des droits personnels et par conséquent, du droit même de participer volontairement à une société qui, d'une part. est faite pour garantir ces droits en contraignant leurs applications et en les limitant, et peut, de l'autre, les modifier, les compromettre, les anéantir en fait (i). » Dans l'état de paix, la parfaite autonomie peut concorder avec le contrat social ; dans la réalité historique, cette intervention de la volonté est nécessaire au nom du principe de la défense, comme au nom de la liberté. Là où ce droit politique n'existe point, il y a vme espèce de servage : les droits personnels sont étouffés comme dangereux pour l'autorité de l'Etat. Toutefois ce droit de se gouverner en intervenant dans la direction sociale ne peut s'exercer qu'entre certaines limites, car l'ensemble des associés a le droit de se mettre en garde contre l'intervention injustifiée de chacun ; mais les restrictions apportées à ce droit — comme à tout droit en général, — ne doivent être fondées que sur la liberté et le droit similaires d'autrui. Historiquement ce droit a été limité ou même refusé pour de tout autres motifs, et c'est pourquoi il représente la lutte contre la tradition, le passé, l'autorité.

L'homme, doué de tous les droits sociaux que nous venons d'examiner, et qui tous sont fondés sur la justice, essence du contrat social, a aussi des devoirs qui se ramènent tous au respect de l'idée de société fondée sur la justice. L'homme doit d'abord conserver sa vie, parce qu'elle peut être utile à la société, et parce qu'elle est, par contrat, consacrée au bien commun (2). Il doit faire

(ij Science de la Morale, t. I, p. 535.

(2) Dans la sphère élémentaire de la morale, le suicide n'est pas condamné.

de sa liberté un emploi raisonnable, c'est-à-dire conforme à la loi morale. Et surtout il doit obéir à la loi, qui est l'expression de la volonté du peuple, il doit lui donner son concours actif ; cela suppose naturellement que la loi est juste, qu'elle a été faite par une majorité de raison autant que de nombre, sinon l'insurrection deviendrait un droit (i). La loi peut imposer au citoyen des devoirs qui, tous dérivent de l'obéissance qu'il lui doit : devoir militaire, contribution aux dépenses communes, participation au fonctionnement des lois. Dans le Manuel, Renouvier insiste très fortement sur tous ces devoirs, dont nous examinerons plus loin les détails (2).

Pour que la personne puisse accomplir ses devoirs, il faut que ses droits soient reconnus ; ils se ramènent tous à la liberté et à l'égalité ; la liberté de chaque citoyen est limitée par celle des autres et l'égalité est limitée par l'exercice de la liberté. Prises séparément, elles engendreraient ou l'indépendance complète de l'individu ou son entière subordination à l'Etat, mais la fraternité les réunit et les concilie (3). Nous venons d'énoncer la devise républicaine ; c'est qu'en eiïet, les droits de l'homme, avec leur caractère d'être imprescriptibles et inaliénables, ne sont pleinement reconnus que dans l'Etat républicain. Il faut voir, en examinant les formes diverses que peut revêtir l'autorité sociale, pourquoi la forme démocratique est celle qui répond le mieux à la notion rationnelle de l'Etat.

La raison impose d'abord une tripe division (4) dans la forme

(i) Cf. Science de la Morale, II, 242, et Manuel, p. 248.

(2) Cela communique même un aspect si austère à sa doctrine qu'il fait dire à l'élève, dans le Manuel : « Voilà bien des devoirs et des devoirs pénibles ! Comment peut-on être heureux dans une République ? » L'instituteur y répond en développant le principe de justice sociale.

(3) Manuel, Déclaration, 34 sqq., et Science Morale, I, 532, où cette devise se résume à ce seul mot : Justice.

(4) Cf. Kant, Doctrine du droit (Barni, p. 171).

Il8 CHAPITRE IV

des actes de gouvernement ; ils sont législatifs, judiciaires ou exécutifs. Les garanties des personnes contre le mauvais usage de la faculté de gouverner seront d'autant plus sérieuses que ces trois fonctions seront mieux séparées en fait. C'est là un principe essentiel, mais pour l'état de guerre seulement, car dans l'état de paix, le gouvernement serait fondé sur les volontés communes et en serait l'expression véritable. Historiquement le gouvernement est un produit de la coutume et non de la raison, les volontés de chacun devraient y participer, mais en fait il y a des sujets. La conciliation pratique entre le fait et le droit peut s'accomplir par la délégation ; elle sera d'autant plus complète que la représentation sera plus sincère, et les délégués plus moraux.

La forme du gouvernement peut s'analyser encore en considération du nombre des personnes appelées à gouverner, du consentement des autres. (( Le gouvernement est démocratique lorsque toutes les personnes régies y participent directement ou indirectement dans toutes les branches, et le serait en plein si leur participation, étendue aux trois fonctions, ne devenait indirecte que dans les cas et dans la mesure où elle cesserait matériellement de pouvoir être directe (i). » L'idéal démocratique se confond avec celui de la raison et de la morale; aussi n'a-t-il jamais été réalisé;

(i) Science de la Morale, II, 205. C'est l'idée que Renouvier croyait réalisable, quand il écrivait le Gouvernement direct. Il y déclarait que l'Etat n'est pas « cette vieille fiction monarchique, cette espèce d'entité greffée sur la nation » ayant des intérêts distincts et parfois contradictoires de ceux d'un pays. Il ne veut pas d'un pouvoir externe dirigeant le peuple au nom d'un prétendu principe qui est toujours la force plus ou moins déguisée. « Toute puissance placée hors du peuple, fait obstacle à la liberté du peuple, limite arbitrairement les droits des citoyens et gêne l'expansion des individualités. » Aussi propose-t-il un pouvoir où le peuple ne donne que deux sortes de mandat : préparation des lois, et administration. L'Etat n'est que la volonté du peuple en exercice et le Gouvernement n'est que la manifestation de cette volonté sur certains objets spéciaux.

historiquement « la démocratie n'a été qu'une suite d'efforts pour faire prévaloir les passions du plus grand nombre sur les passions du moins grand nombre, dans une société donnée. Encore est-ce le plus souvent avec l'emploi ou avec la menace des moyens de gouvernement propres à la monarchie ou à l'aristocratie n (i). Quoiqu'il en soit, l'égoïsme des foules est encore préférable à celui des individus ; il est moins pervers, étant public et avouable dans son but.

Il y a aristocratie quand une ou plusieurs classes sont exclues du gouvernement, mais en pratique on applique ce terme au gouvernement d'une classe d'hommes que la naissance désigne ; elle est condamnable parce que l'homme n'y jouit pas du gouvernement de lui-même et que les gouvernants usent le plus souvent du pouvoir pour des fins particulières, ou tout au moins pour ce qu'ils appellent leur gloire. Des philosophes ont entendu l'aristocratie comme un gouvernement des meilleurs, des êtres moralement meilleurs, plus dignes et plus capables que le peuple. Le nom d'oligarchie est réservé au gouvernement de fait des riches. En pratique, il est certain que les gens les plus instruits, les plus capables sont parmi les plus riches et que les meilleurs sont pris parmi eux parce que, en dehors d'eux, la vertu se fait difficilement jour, de sorte que l'aristocratie, quelque conception qu'on en ait, répond à un fait ; aussi les partisans de l'aristocratie philosophique se sont-ils, en pratique, montrés favorables aux classes dirigeantes de leur époque et hostiles à la démocratie (2). Xéan-

(i) Science de la Morale, II, 207.

(2) C'était la conception politique de Renan, durement combattue par la Critique philosophique. L'idéal de Renan c'était une classe d'élite imposant de haut sa volonté à la nation, une nation sacrifiée pour les desseins élevés et les satisfactions esthétiques de quelques-uns. Après 1870, il manifeste son regret que la France soit revenue aux errements démocratiques, au lieu d'avoir rappelé la monarchie et rétabli l'aristocratie. Renouvier oppose aux arguments de Renan que tout ce qui a été fait de

moins, il n'est pas niable que dans toute société il n'existe une classe de gens à qui il faut nécessairement faire appel pour préparer le progrès et conserver l'acquis : « C'est là une aristocratie nécessaire et qu'on peut dire en partie naturelle et légitime en tant qu'elle résulte de l'inégalité avouée des lumières et des talents. » Aussi, doit-on conclure que « le principe aristocratique bien entendu et convenablement mesuré aux faits est un élément inséparable de tout gouvernement. La démocratie lui offre une place grâce au système des délégations (i) ».

La monarchie ou gouvernement d'un seul est considérée en ■ général comme plus défavorable à la liberté que l'aristocratie. En général, la monarchie s'appuie toujours sur une aristocratie ; si l'aristocratie sert l'intérêt populaire et achemine le peuple vers les pratiques de justice, alors l'affaiblissement de l'idée monarchique est préférable ; mais l'aristocratie peut devenir arrogante, forcer le monarque à lui résister et à défendre son peuple contre elle, et dans ce cas le pouvoir monarchique est préférable ; mais il faudrait pour cela qu'il représentât vraiment l'idée générale et les fins communes, et cela n'est jamais arrivé. Renouvier condamne la monarchie : à cause de l'hérédité qui fait que les sujets s'en

bon en France, depuis un siècle, l'a été contre l'oligarchie, contre ces classes d'élite que Renan veut restaurer dans leurs privilèges anciens ; il ne voit pas non plus que l'aristocratie ait jamais été à la tête de cette « haute culture » dont parle tant Renan ; le sentiment aristocratique n'est chez lui « qu'un goût vaniteux d'homme de lettres pour les salons )) ; il dérive de la banale idée que les gouvernements aristocratiques sont des mécènes pour les intellectuels. Renan voit dans la démocratie, le règne de l'inaction et de la mollesse, le laissez faire ; au contraire, Renouvier y voit l'action sociale pour transformer les rapports des travailleurs et des possesseurs d'instruments du travail, la lutte pour faire triompher les aspirations du droit. Le scepticisme moral et le fatalisme historique de Renan communiquent à sa pensée un illogisme continuel ; ils l'ont empêché de représenter ses contemporains dans l'ordre des idées déterminées et des afïaires politiques.

(i) Science de la Morale, t. II, 21 1-2.

remettent au hasard de la nature pour leur direction sociale ; et à cause de la confusion des pouvoirs. Il faut cependant reconnaître que l'idée monarchique n'est pas entièrement irrationnelle et qu'elle peut, en quelque manière, trouver place dans la démocratie. « Ce qu'il y a de commun à l'idée monarchique et au fait démocratique le plus sincère, c'est le choix nécessaire d'une personne unique pour toute fonction impossible à partager » ; il s'agit ici des fonctions executives dont les actes exigent une volonté unique, et même une certaine coordination. (( Comme qu'il en soit décidé, le contenu d'un pouvoir exécutif est toujours l'idée monarchique et il y aurait profit à le reconnaître (i). » C'est la seule notion de la monarchie qui soit compatible avec la raison.

En considérant les questions de gouvernement au point de vue philosophique, Renouvier admet donc une certaine participation de la monarchie et de l'aristocratie à l'idée démocratique, mais dans sa conception, l'aristocratie perd son ancien attribut de naissance ou de fortune, et l'idée monarchique échappe à l'unité simple qui naissait de la confusion des pouvoirs.

La véritable forme de l'Etat, c'est donc la forme républicaine ; en reconnaissant la liberté et l'égalité des personnes, la République affirme le concept rationnel de société ; elle est « le contrat social (autrefois latent, implicite et non raisonné) visible, avoué et déclaré dans l'assemblée du peuple » ; les hommes y dirigent leurs propres destinées avec la justice pour règle (2), et sans se donner de maîtres. Car c'est un devoir pour le citoyen d'exercer la faculté politique sans la laisser absorber par quelques agents d'autorité (3).

(i) Ibid., t. II, 218-9.

(2) Dans le Manuel, Renouvier ajoutait : « et la fraternité pour fin ». Les lois devaient rendre juste et légal ce qui dans la conscience était fraternel. Plus tard il comprend que la justice embrasse toute l'idée sociale.

(3) Sinon il n'y a plus de société démocratique ; il n'y a plus, comme le dit Proudhon, qu'un simple domaine avec ses régisseurs, employés et fermiers.

Il y a vie nationale seulement quand le peuple se subordonne le pouvoir et organise lui-même la liberté. L'homme n'est pas le fondateur une fois pour toutes de la cité ; à chaque instant il la fonde en faisant passer les rapports sociaux de la coutume aveugle à la loi délibérée, réfléchie et voulue.

La République démocratique, ovi le peuple entier prend part au gouvernement, participe à la souveraineté, doit être voulue pour elle-même, et non pour les réformes sociales qu'elle permet de réaliser, car elle incarne la justice, représente le droit commun, protège toutes les idées et sauvegarde l'avenir pour toutes les expériences. Si Renouvier a pu, dans le Manuel, penser différemment (i), il est vite revenu à la conception vraiment démocratique selon laquelle la république, étant la forme même de la justice sociale, domine tous les systèmes de réformes sociales ; le respect de la personne qui est son principe fondamental doit être placé audessus de tous les désirs de bien-être, car, sans lui, la justice, c'est-à-dire la vraie société disparait. La République est seule capable de faire la véritable éducation de l'homme, parce qu'elle généralise la vie politique remplie pour tous de droits à exercer et de devoirs à observer. « Une république est une association de consciences. Elle suppose des règles de justice qui peuvent être plus ou moins bien comprises, mais qui sont reconnues de tous et que chacun sent la nécessité et prend l'habitude de mettre audessus de ses passions personnelles et de ses intérêts particuliers (2). » C'est le principe même de la morale criticiste; il se confond avec celui de la politique républicaine.

(1) « Si la République, ou forme républicaine de gouvernement, quoique fort désirable pour elle-même assurément, est avant toutes choses un moyen, le moyen d'un bien supérieur à elle », le vrai but à atteindre, c'est la République sociale ; chose de tous et chose par tous et pour tous, en matière politique, mais aussi en matière de vie, dans les relations de travail, d'échange et de propriété. (Manuel, p. 250 sqq). Plus tard, Renouvier proteste contre Louis Blanc qui professe cette même opinion.

(2) Critique philosophique, 75, I, 274, dans un article où Renouvier cite

L IDEE DE LETAT 123

Le citoyen a le devoir d'user de la liberté politique pour travailler à perfectionner sa raison et surtout à pratiquer la justice, car la capacité morale et l'aptitude de l'homme à juger selon la raison sont la condition du progrès dans les Etats libres, (i). Il faut que la loi morale devienne peu à peu la loi politique ; toutes deux se confondent d'ailleurs parce que toutes deux concourent au même but qui est l'établissement de la justice, et la justice ne saurait être accomplie dans une société où se trouvent des hommes qui souffrent. Ainsi la loi morale dans une société consciente doit être une loi politique, parce que le devoir de l'homme doit être accompli par toutes les forces dont les hommes disposent. La vraie politique, et Renouvier l'a toujours proclamé, vient de la morale. (( Qui connaît la morale connaît aussi la politique (2). » Ce jugement s'applique à toute la sociologie, les faits économiques, intimement mêlés aux faits moraux ne peuvent être étudiés sans le secours de la morale ; l'évolution morale a toujours précédé l'évolution politique et les lois n'ont jamais fait que consacrer les moeurs. Le progrès social ne peut être attendu que du progrès moral. Croire à l'établissement d'un ordre social meilleur par simple voie d'autorité législative, c'est tout simplement faire un cercle vicieux ; il faudrait que le législateur fût sûr que les mesures qu'il édictera trouveraient assez de crédit et d'autorité pour amener une transformation des mœurs, idées et habitudes, et que le législateur lui-même fût affranchi des passions, erreurs et préjugés qu'il veut réformer.

Les économistes sont tombés dans la même erreur en croyant à la spontanéité du bon ordre sous la conduite de l'intérêt ; les socialistes les y ont suivis en spéculant sur l'existence de certaines

une curieuse opinion de Machiavel sur les Républiques qui « observent bien plus fidèlement les conventions que les princes ».

(i) Personnalisme, p. 153.

(2) Manuel, Déclaration, i à 8, et ch. xi.

vertus dont le degré dépasse infiniment tout ce que l'expérience présente ; tous croient implicitement à une certaine vertu organisante de la nature des choses dans le conflit des intérêts ; la maxime du laissez faire, fondée sur la thèse de l'harmonie des intérêts, méconnaît l'existence de l'état de guerre, si nettement montrée par Renouvier. En réalité, ni le hasard ni l'intérêt ne peuvent réaliser l'organisation sociale que seule la raison éclairée par la loi morale peut créer (i).

La loi morale n'est nulle part plus respectée que dans une république ; là seulement le respect de la personne, de sa liberté morale est fermement proclamé ; la république est la seule forme de l'Etat où l'autorité ne soit pas oppressive parce qu'elle est formée des libertés de tous (2). En cherchant à dégager l'idée rationnelle de société, nous avons reconnu qu'elle reposait sur la notion de contrat social. Cette notion nous a permis de tracer la limite entre l'autorité de l'Etat et la liberté de l'individu, de montrer les cfroits et les devoirs de chacun d'eux ; l'Etat ayant à remplir un devoir de justice d'où dérivent tous les autres ; ayant le droit d'exiger de l'individu une collaboration active ; l'individu ayant le droit de conserver sa liberté en se gouvernant soi-même et le devoir de faire de la loi politique une image de la loi morale (3).

(i) Philosophie analytique, t. III, 607 à 620.

(2) Cf pour l'analyse de l'autorité dans la démocratie, De Tocqueville, la Démocratie en Amérique (œuvres, t. III, 475 sqq), et Henry Michel, L'Idée de l'Etat, p. 321 sqq.

(3) M. Fouillée a de la société, de ses rapports avec l'individu, une conception un peu semblable à celle de Renouvier, quoiqu'il ne parte pas comme lui du pur concept de la justice. Pour M. Fouillée, les sociétés ne sont ni des organismes, ni des groupements purement contractuels ; ce sont des organismes contractuels ; il y a vraiment une vie sociale propre formée par la multitude des actions individuelles, les individus sont les parties conscientes d'un tout qui n'en est pas moins un parce que sa conscience est multiple ; mais la société humaine diffère de l'organisme

l'idée de l'état 125

La République est apparue comme la forme essentielle de l'Etat parce qu'en elle la politque et la morale (i) sont identifiées et que l'œuvre du progrès est délibérément confiée à l'individu.

Il faut voir maintenant comment peuvent fonctionner les institutions politiques, économiques et sociales de la démocratie.

biologique en ce que ses parties ont la volonté de rester unies, en ce qu'elles ont conscience de leurs fonctions et en ce que la fin qui résume toutes les autres est de faire prédominer la volonté, le contrat dans leurs relations. L'idéal est un état contractuel, une association d'associations ; ainsi la société se rapprochera de plus en plus de l'organisme à mesure que le contrat réglera toutes les fonctions et les coordonnera, car la coordination est la vraie loi de la vie ; ici elle sera consciente et voulue. Mais M. Fouillée fait nettement ressortir l'importance de l'individu dans la société ; si l'individu n'était rien, la société ne saurait être qu'un composé de zéros. L'idéal social est que chaque individu ait la plus claire idée et le plus entier respect du moi d'autrui, ce à quoi il ne peut arriver qu'en prenant conscience de son propre moi et il ne peut acquérir cette conscience que par la liberté. L'idée directrice de l'évolution humaine, c'est l'harmonie de toutes les consciences dans leur liberté même. « Le lien social sera d'autant plus indissoluble qu'il aura été noué plus librement par les individus. La conscience est à la fois ce qu'il y a de plus individuel et ce qui permet le mieux aux consciences de s'unir... Les systèmes de fausse politique qui croient développer l'idée de l'état en étouffant l'idée du moi travaillent contre leur but ; moins l'être se voit, moins il voit la société dont il fait partie ; fermé à lui-même, il est fermé à tous les autres... Là où existent des consciences individuelles et des volontés distinctes, là seulement existe ce que l'on peut appeler, si l'on veut, la conscience sociale, c'est-à-dire l'union des volontés ». En somme, M. Fouillée, comme Renouvier, rejette le réalisme social. (Fouillée, La Science sociale contemporaine, pp. 256-7 et passim.)

(i) Cette conformité de la politique et de la morale n'a jamais été complètement atteinte, mais plus les peuples s'en approchent, plus ils s'élèvent. En 1848, dans le Manuel, Renouvier croyait, comme beaucoup d'autres, que l'Europe allait y arriver.

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