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L'expression est de Charles Grûn, cité par Sainte-Beuve

M. Schuré ; voyez ces pommettes saillantes, cette forte moustache et ce menton rasé qui lui donneraient l'air d'un officier prussien, sans cet air d'audelà et d'irréalité qui jette un voile sur ce mâle visage ; reportez-vous, pour compléter l'impression, à ce que dit M. Schuré, qui a vu Nietzsche à Bayreuth. 11 lui a trouvé « un je ne sais quoi de timide et de hautain dans l'abord. La voix musicale, le parler lent dénotaient son organisation d'artiste; la démarche prudente et méditative était d'un philosophe. Rien de plus trompeur que le calme apparent de son expression... Ce double caractère lui donnait quelque chose d'inquiet et d'inquiétant, d'autant plus qu'il semblait toujours rivé sur un point unique ». N'est-ce pas ainsi qu'il convient de parler du dernier représentant d'une aristocratie trop affinée, qui va sombrer dans la folie ?

Ces deux types si différents ont en effet des préoccupations sans commune mesure. Ils ont chacun leur idée Lyrannique, qu'ils remâchent dans la solitude, mais cette idée transporte ces

rères d'armes à des centaines de lieues l'un de 'autre, sur des sommets opposés.

Ist Veredlung moeglich : L'ennoblissement est- 1 possible ? se demande à chaque instant Fré- [éric Nietzsche, et cet aristocrate, cet artiste ne e montre attentif qu'aux intérêts de la culture. : La culture prochaine : son idée des problèmes ociaux. Le monde impératif du beau et du sudime... seul moyen de salut contre le sociaisme » : il porte cette idée en lui toute sa vie, ;t y est sans cesse ramené par le cours des pro- )lèmes qu'il envisage. Ne nous leurrons pas d'aileurs sur le sens du mot « problèmes sociaux ». Nietzsche se soucie peu de la matière, ce qui lui mporte c'est la forme ; il n'attache qu'un mince ntérêt aux êtres de chair et d'os, il donne toute a pensée et tout son cœur à l'art. « Il est venu^ e temps d'être grave ; nous croyons que c'est Lussi le temps de l'art. » La religion est deveme un pharisaïsme ; la science, dégénérée en ^agne-pain, exerce aussi une action barbariante, elle est le triomphe du philistin : il ne reste, )our régénérer notre humanité décrépite, que *art, le grand art, l'art tragique, l'art dionysien. i Le philosophe de l'avenir? il faut qu'il soit le

juge suprême d'une culture esthétique, le censeur de tous les écarts. » Wagner aurait pu, aurait dû être ce prophète régénérateur ; il Ta été splendidement dans les Maîtres Chanteurs et dans Siegfried. Hélas ! il a sombré dans le romantisme et le pessimisme chrétien.

Mais quelles que soient les défaillances des hommes, le but demeure. Qu'il soit la raison même de la vie^ou une halte entre deux combats, un <i rêve rafraîchissant qui s'abaisse sur nous », l'art garde sa place éminente ; « sa consolation est restée répandue sur l'homme comme une rosée du matin. » A quelle profondeur Nietzsche était un arfciste^ on 'peut s'en rendre compte par son attitude en apprenant les désastres de la Commune. Il resta, dit M^'' Nietzsche, longtemps à pleurer avec Jacob Burckhardt. Que pleurait-il? La mort des hommes ? Non, la destruction des chefs-d'œuvre.

Lorsque j'appris les incendies de Paris, écrivait-il à Gepsdoffje fus pendant quelques jours complètement anéanti, perdu dans les larmes et les doutes : la vie scientifique, philosophique, artistique m'apparut comme une absurdité, puisque je voyais un seul jour suffire à

destruction des plus belles œuvres d'art; que dis-je? périodes entières de l'art.

Et en 1878, dans des notes autobiographiques, L lit ceci;

La guerre: ma plus profonde douleur, l'incendie du >uvre.

Ecoutons maintenant Proudlion. 11 a vingtïuf ans, et il est candidat à la pension Suard. vite à présenter aux membres d^une compagnie inservatrice un ciirricuhwi vitœ, il le termine nsi :

Né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant icore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le gée et les habitudes, et surtout par la communauté js intérêts et des vœux, la plus grande joie du candiit s'il réunissait vos suffrages, serait, n'en doutez pas, essieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre juste (Uicitude sur cette intéressante portion de la société, bien décorée du nom d'ouvrière, d'avoir été jugé gne d'en être le premier représentant auprès devons, ; de pouvoir désormais travailler sans relâche^ par

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la philosophie et par la science, avec toute Vénergie de sa volonté et la puissance de son esprit, à Vaffran chissement complet de ses frères et compagnons.

Voilà le « serment » de Proudhon, auquel il resta toute sa vie fidèle, et qui emplissait sa solitude. Qu'on ne voie pas une contradiction entre cet idéal et l'isolement du penseur, qu'on ne dise pas que ce plébéien aurait dû être ce que nous appelons un homme d'action, comme si les écrits sérieux n'étaient pas des actes et comme si toutes les agitations méritaient ce nom ! « Il portait le peuple dans son cœur, dit Edouard Droz ; mais contrairement à son ami Beslay, né bourgeois^ il ne sentait pas le besoin de le fréquenter, content de lui donner sa pensée et toute sa vie. »

Sa pensée et sa vie, certes il les lui donnait bien, cet homme fabuleux qui n'était pas vertueux et démocrate à demi, qui blâmait les frères Garnier d'envoyer à sa fille une trop belle poupée, payait un quartaut de vin de Bordeaux dont on voulait lui faire cadeau, avait du remords de s'offrir un déjeuner de trente-trois sous, « en pensant qu'il n'y a pas le quart des ouvriers du pays qui gagnent trois francs par jour », et préconisait la

.uvreté comme la « règle dont il appartient à Stat de donner aux citoyens l'exemple ». Avec un pareil tempérament, ce n'est pas dans irt que tiendra toute la vie ; Tart au contraire, ême le grand art, sera essentiellement subortnné, et sera d'autant plus grand qu^il sera su- •rdonné à tout ce qui le dépasse, à tout ce qui t lafindont iln^'est que rexpression.Proudhon, l'aveu de Sainte-Beuve, avait l'étoffe d^un vérible critique littéraire; ses jugements en la maire s'accordent souvent avec ceux de Nietzsche; lis il ne pouvait s'appliquer longtemps à des ercicesde cet ordre, il aurait eu le sentiment de rdre son temps. Ayantpresque promis aux frères rnier — c'est toujours Sainte-Beuve qui nous pprend — une suite de travaux sur de grands pivains, il ne tarde pas à se dérober, et compose \ Guerre et la Paix ; « les questions de droit pur valent ressaisi ».

C'est qu'en effet, pour cet esprit, les seules oses qui importent sont la morale, la justice, droit, la propriété, le crédit, les contrats, les [langes, les relations réelles des individus et s sociétés, et de tous les '.individus. Un Nietzhe avoue tranquillement qu'il n'a « nulle am-

bition politique ni sociale », qu'il n'est pas un Z0071 politikon. Un Proudhon, même s'il est solitaire, même s'il n'hésite pas à foncer plusieurs fois contre Fopinion publique^ ne peuts^empêcher de dire qu^il serait heureux, « d'avoir la faveur des masses », car il sait bien qu'il travaille pour elles. Antithèse fondamentale de deux natures qui avaient paru voisines, et dont on voit bien maintenant qu'elles se détachent avec la même vigueur sur des fonds différents. L'antinomie va se développer et s'élargir dans la considération des moyens.

Chez des esprits d'aspirations aussi hostiles, la pensée de l'humanité ne projettera pas la même image. Nietzsche, artiste et poète, ne peut supporter la vision d'une foule grouillante de pygmées, d'une humanité plate et décolorée, jamais traversée et transportée par Pair des hautes cimes, pauvrement heureux d'un médiocre idéal sans force et sans chaleur. La vie moyenne lui fait horreur Sans doute, accorde-t-il, on ne peut l'éliminer en tièrement ; elle convient à la masse, au peuple qu doit être la base large et solide de la pyramidi sociale : « On ne peut se passer de lui non plu que de contempler une végétation puissante e

saine ». I] faut par conséquent le fortifier dans ses instincts, dans ses croyances, dans ses illusions vitales qui sont des éléments de sa santé héréditaire ; et parce que le christianisme réussit dans cette œuvre, ce grand ennemi du christianisme rend hommage au christianisme. Il faut que le peuple soit humain, heureux, content de travailler, de mener une existence machinale et amoindrie.

Mais qu^on ne s'y trompe pas : ce n'est pas par amour du peuple que le père de Zarathoustra veut pour le peuple une vie paisible, c'est pour l'exclusive sauvegarde de la culture. Le problème, disait-il avec Wagner à Triebschen, est d'amener les masses à servir une culture qui doit leur demeurer étrangère : on y peut arriver aussi par le patriotisme et la religion, en cela consiste toute la politique. On y peut arriver aussi par le travail, précieux parce qu'il mécanise et diminue les hommes, et qu'il prépare ainsi la race des surhumains, des hommes durs, des hommes complets, des hommes forts. On voit combien la pensée de Nietzsche est parente de la pensée d'un Platon ou de Renan, ou de l'actuelle pensée nationaliste. Elle est une des plus

belles formes de l'éternelle pensée aristocratique. Au besoin Nietzsche, on le pressent, ne recule pas devant les solutions extrêmes, qui satisfont son goût romantique, il chante avec un sombre lyrisme l'esclavage, « taupe aveugle de la culture », « vautour qui mord au foie le fils de Prométhée, artisan de culture». « La misère des hommes qui vivent dans la peine doit être faite plus rigoureuse encore, afin qu'un nombre infime d'hommes olympiens puisse créer un inonde d'art. » Plus tard il s'adoucit ; il ne rêve plus pour le grand nombre que la médiocrité, la canalisation de Pénergie dans des instincts, des croyances acceptées sans examen, des métiers auxquels il sera de bonne heure préparé par de bonnes écoles professionnelles purement utilitaires. Sur ces assises solides s'élèvera l'élite cultivée, la double hiérarchie des chefs et des poètes, créateurs de valeurs. « Une haute culture ne peut s'édifier que sur un terrain vaste, sur une médiocrité bien portante et fortement consolidée. »

Que tout cela eût fait horreur à Proudhon, on peut assez le deviner d'après ce que l'on sait des tendances essentielles de cet ennemi acharné des hiérarchies autoritaires, de ce saint-simonisme

qui au fond, malgré des différences non négligeables, n'est pas tellement éloigné de l'idéal nietzschéen. Et l'on a pu s'apercevoir qu'en face de Taristocrate Nietzsche Proudhon peut être considéré comme le type du démocrate.

Sans doute on pourrait, en cherchant bien, découvrir un Proudhon aristocrate. On triompherait de ce que cet ennemi de Dieu voulut de la religion pour ses filles, déclarant la femme qui prie aussi « sublime » que l'homme à genoux est «ridicule » — ce qui est du Renan. On pourrait d'ailleurs noter que Proudhon était à Tégard des fem. mes extrêmement aristocrate. Il ne l'était pas qu'à l'égard des femmes ; certains passages de ses livres ou de ses lettres sont durs pour la démocratie. « Ce qu'il y a de plus arriéré, de plus rétrograde, en tout pays, c'est la masse, c'est ce que vous appelez la démocratie. » Et ce passage d'une lettre de 1851 à Charles-Edmond, n'est-il pas du pur Nietzsche : « L'humanité, cher ami, ce ne sont pas ces masses brutales toujours prêtes à crier : Vive le roi ! Vive la Ligue ! L'humanité c'est cette élite qui constitue le ferment des siècles et fait lever toute la pâte » ? On peut triompher de ces contradictions, à condition de ne pas les replacer

aux époques où ces lignes étaient écrites, car on comprendrait trop bien. Que ceJui qui ne s^'est jamais contredit jette à Proudhon la première pierre !

Mais on ne peut équitablement faire trop de fond sur des accès de découragement ; à scruter sa sensibilité et la pensée de toute sa vie, Proudhon est un démocrate. Cet idéal de nivellement social qui répugne tant à Nietzsche, comme à tout aristocrate, il faut dire honnêtement qu'il est celui de Proudhon, comme de tout vrai démocrate. Ce n'est pas par un jeu d'esprit que le polémiste a écrit 1' « apothéose de la classe moyenne ». Un peuple de petits propriétaires et d'ouvriers, ni trop pauvres, ni trop riches, ennemis du paupérisme qui dégrade et du luxe qui amollit ; un peuple de travailleurs, travaillant tous également et échangeant sur un pied d'égalité le produit de leur travail, travaillant tous librement sans vouloir subir d'autorité étrangère à leur travail ; un peuple de producteursindustriels qui, parce qu'ils produisent avec sérieux, conscience et intelligence, parce qu'ils groupent toute leur vie autour de leur travail, ne peuvent pas supporter qu'on introduise du dehors une hiérarchie dans la pro^

APPEiNDICE

ductioD, qu'on subordonne Findustrie au gouvernement, Téconomie à la politique, l'action à la littérature ou à Fidéalisme, en un mot profondément convaincus de l'égalité des fonctions ; une société par conséquent où l'on n'adorera plus les privilèges usurpés du talent : voilà pour Proudhon ce que veut la justice. Elle n'étouffe certes pas l'expansion du génie, elle la désire au contraire et l'appelle; mais que ce génie n'oublie pas qu'il n'est ce qu'il est que grâce à la collectivité, et qu'il soit désintéressé, comme Proudhon. Il y aura une hiérarchie encore, ou du moins on conçoit qu'il puisse y en avoir une, si la loi du travail l'exige; il pourra y avoir une autorité, restreinte et réduite aux besoins de la production ; mais il n'y aura plus de rangs ni de fossés séparant profondément des classes, et la subordination qu'un travailleur consentira dans son travail, il la résoudra dans le corps social en égalité.

Nietzsche, s'il avait lu Proudhon, eût sans doute appelé cela de la barbarie pure et simple. Il eût vu dans ce système le renversement des

lois de la vie, et surtout rétoufîement de la culture. Peut-être Nietzsche se serait-il trompé. Qu'il y ait dans rapprofondissement de la notion du travail, dans le développement de ses exigences, les bases d'une nouvelle politique et d'une nouvelle culture ; qu'il y ait à la question de Nietzsche : ist Veredlung mœglich ? une autre réponse que celle de Nietzsche, c'est ce que Proudhon a merveilleusement pressenti. Et c'est ce qui devrait faire l'objet d'une étude approfondie.

Quelque plausibles d'ailleurs que soient les conclusions auxquelles cette recherche aboutirait, il est probable qu'elles ne seront pas acceptées par les partisans de l'ordre ancien et de la culture traditionnelle. L'Artiste et le Moraliste, l'Aristocrate et le Plébéien, le Hiérarchiste et l'Anarchiste sont deux types de sensibilités trop diverses pour qu'on puisse espérer entre eux une conciliation véritable, sauf dans cette unité suprasensible des intentions qui n'est d'aucun emploi pour la conduite du relatif et des luttes quotidiennes. Ne doit-il y avoir qu'un cerveau dans une société ? Chaque individu, chaque cellule de cette société peut-elle au contraire devenir un cerveau? Voilà en dernière analyse comment se pose

l'alternative entre Tautorité et la démocratie, entre Tancienne et la nouvelle culture. Chacun, descendant au fond de sa conscience, fera à cette question, la plus grave qui se pose entre les graves questions des temps modernes, la réponse que ses lumières et sa volonté lui suggéreront. Cest la gloire de ces deux surhumains, Nietzsche et Proudhon, de ces deux frères ennemis si semblables et si différents, d'avoir dressé ces deux idéaux au seuil du xx® siècle.

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